Dans la série "Commentons l'humour contemporain, et surveillons ses dérives"

Veille humoristique: Mes pires potes.

Permettez deux mots d'avant-propos pour préciser qu'il s'agit du premier article de la rubrique Veille humoristique, que les membres du comité de surveillance entendent bien étoffer à l'avenir selon l'actualité, son objet étant de décrire et commenter les avancées réalisées dans le domaine de la technique humoristique, ce afin que les moins attentifs de nos lecteurs puissent se maintenir au fait des dernières tendances de la poilade.

Permettez ensuite une petite digression d'entre-avant-propos-et-propos, que je puisse passer aux aveux: je ne bricole cette rubrique et cet article à la hâte qu'à défaut de meilleur prétexte pour vomir mon excès de bile sur Canal+. Certes, ce sont encore Nagui et ses potes qui trinquent, c'est pas très honnête mais on va pas non plus trop les plaindre, ces gars-là s'apprêtent quand même à réduire le vaste monde à néant. Il se trouve que j'ai regardé la première édition de "+ de zapping", et ça m'a horrifié. C'est une émission de télévision. Je ne précise pas plus avant, son titre est éloquent. Reste qu'il m'a fallu deux bonnes heures pour m'en décrisper, ce qui n'a finalement pas été possible sans l'administration d'une bonne quantité de Moulin à vent, si c'est pas malheureux, moi qui suis d'habitude sobre comme un Jean-Pierre Coffe. J'ai même failli me remettre à écouter du death metal pour décompenser, c'est dire si c'était violent. Le problème, c'est que je n'ai trouvé aucun biais un tant soit peu praticable pour m'en prendre directement à ce machin dans un article du comité, qui s'est fixé l'humour et les humoristes pour cadre très strict (voire restreint), et que même si j'étais passé outre ces préoccupations, le résultat n'aurait été qu'un vaste bordel salimgondique d'injures et noms d'oiseaux en tous genres, et que je te colle des "fils de pute et compagnie" par-ci, et des "apologistes putrescents d'un jeunisme merdeux" par-là, voyez vous-même, ça ne même nulle part, et ça n'intéresse personne.

1- Objet:

L'épisode de la série "Mes pires potes" diffusé le 13/01/2001 sur Canal+ (qu'est quand même bien un beau ramassis d'enculés tiens, j'aime autant te dire que tant que ces gens-là resteront les fournisseurs officiels de monsieur Jeune pour tout son équipement en avis, opinions, et goûts en tous genres, on n'est pas rendus).

2- Résumé:

Cet épisode comportait deux répliques illustrant parfaitement comment il convient d'adapter au monde moderne des plaisanteries ou proverbes éculés, et comment l'auteur peut en profiter pour mettre en exergue une caractéristique de cette modernité dont il lui semble qu'elle pose question et/ou fait débat (et/ou toute autre locution à la con que Michel Field trouvera opportun de bricoler pour qualifier l'action de gâcher du verbe, et, oui, le fait que Michel Field ait fut un temps fait partie de Canal+ n'est pas étranger à cet emportement).

3- Développements:

3.1- Première réplique

"(...) c'est une pute, au lycée tout le monde couchait avec elle, il n'y a que l'Eurostar qui ne lui soit pas passé dessus"

Vous connaissez tous cette expression ordurière utilisée pour décrire les moeurs dissolues d'une dame dont on pense que sa propension à aimer encaisser du chibre est décidément exagérée. Dans sa forme canonique, elle se termine par: "(...) il n'y a que le train qui ne lui soit pas passé dessus", et repose évidemment sur un mélange de comique d'exploitation de polysémie à la Devos ("passer sur", au sens propre et au sens un peu extrapolé de "tringler") et de comique d'exagération (on sait bien qu'un train ne peut pas passer sur une dame sans occasionner d'autres troubles qu'une brève irritation des muqueuses vaginales). Il y là aussi peut-être un brin d'humour de dissimulation de misère sexuelle, parce que même si on ne connaît pas exactement les relations de la dame, on sait bien qu'elle n'a pas couché avec tout le monde, notamment pas avec moi, et probablement pas avec celui qui tient ces propos, sans quoi il ne les tiendrait pas, de sorte que finalement elle peut s'estimer heureuse de ne pas avoir fini sur une voie ferrée, elle avait qu'à être moins regardante dans la dispense de ses charmes, cette pute.

Toujours est-il que cette expression n'est plus beaucoup usitée, et tout le monde s'en satisfait, parce qu'on ne peut décidément pas parler des femmes ainsi, et que ladite expression a un air vieillot dont on a soupé, tout ça sent terriblement le deuxième millénaire, le charbon, les escarbilles, la bête humaine, et la vie du rail, ça va bien hein, à l'heure d'Internet, tu penses si c'est glamour.

Mais voilà, mystère de l'inspiration, un des auteurs de la série dont on cause a eu l'idée de substituer "Eurostar" à "train". Cette modification d'apparence anodine est en fait une complète réhabilitation:

·        Elle donne un bon coup de jeune à l'expression, et l'entraîne résolument avec elle dans le troisième millénaire. Adieu, vie du rail et escarbilles, bonjour, UMTS et e-procurement.

·        Elle permet à l'auteur, partant, à la série, d'affirmer leur attachement à la cause européenne. Car en effet, l'auteur n'a pas choisi n'importe quel train moderne et rapide, il a choisi spécifiquement l'Eurostar, justement pour sa vocation de train moderne et rapide européen. Conséquence: les spectateurs, ivres de rire, adhèrent immédiatement aux mêmes convictions, et se précipitent vers leurs agences bancaires pour échanger leurs dollars contre des euros. J'aime autant te dire qu'un qui va faire la gueule, c'est l'oncle Sam.

·        Elle renforce le part d'humour d'exagération contenue, en sous-entendant que si seul l'Eurostar n'est pas passé sur ladite pute, les autres trains eux, ceux du deuxième millénaire, avec le charbon et la bête humaine, sont bel et bien passés dessus, et pas que dessus d'ailleurs, derrière aussi, et à plusieurs en général, avec deux trains pour lui colmater sa nature qu'a horreur du vide, un autre qu'elle bricolait à la menteuse, et un dernier pour lui agacer les tétons en attendant son tour, ah ça, il faut pas lui en promettre, à la drôlesse.

Il convient en outre d'ajouter au crédit de l'auteur le fait qu'il ait su éviter un écueil fatal à cet exercice d'adaptation: l'excès de modernité. En effet, dans sa hâte de remplacer "train" par un autre moyen de transport plus moderne, il aurait pu choisir par exemple "navette spatiale". Mais voilà, si "il n'y a que la navette spatiale qui ne lui soit pas passée dessus" est effectivement encore plus moderne, il est malheureusement totalement à côté de la plaque, car la navette spatiale vole beaucoup plus qu'elle ne roule, et qui plus est, ses voyages sont bien moins fréquents que ceux du train, dont des centaines d'exemplaires sillonnent nos campagnes chaque jour. La navette spatiale, elle, n'effectue que quelques vols par an, et ne roule que durant quelques poignées de secondes, au moment de son atterrissage sur une piste dont l'accès est très strictement réglementé, et n'est autorisé qu'à quelques privilégiés. En d'autres termes, j'aime autant te dire qu'il faut vraiment avoir un sérieux manque de pot pour se faire passer dessus par la navette spatiale, et dans ces circonstances, l'expression "il n'y a que la navette spatiale qui ne lui soit pas passée dessus" perd complètement son sens.

3.2- Deuxième réplique

"Qui vole un oeuf vole une côte de boeuf"

L'audace est ici portée à son comble, puisque c'est la sagesse populaire elle-même que l'auteur paraphrase pour, là encore, nous faire tout à la fois rire et réfléchir.

Le rire d'abord. Pour en prendre la pleine mesure, il convient de préciser que cette réplique est dite sur ce ton hésitant où affleurent un brin de dyslexie et un soupçon d'illettrisme, ce ton qui a été tellement, tellement, tellement, tellement usité en leur temps par les regrettés Jamel, Eric, et Ramzy. Alors du coup vous voyez le tableau: voilà un proverbe que tout le monde connaît, et ce ballot trouve le moyen de se tromper, ah ça tout de même, on n'est pas plus bête, et tous de rire.

Et puis rapidement, le rire laisse place au questionnement, et c'est là tout le talent de l'auteur comique. Car en effet, on en vient à supposer que si le personnage a confondu "boeuf" et "côte de boeuf", c'est probablement que la deuxième lui est bien plus familière que le premier. Et effectivement, se dit-on, lorsque l'on a grandi en agglomération urbaine, on a déjà vu, avec un peu de chance, des côtes de boeuf, mais peut-être jamais de boeuf. L'auteur nous soumet donc le problème de notre implication dans l'obtention et la préparation de notre alimentation, et, en d'autre termes, nous rappelle qu'on ne sait plus ce qu'on mange - comme le faisait d'ailleurs un autre cher grand auteur dans un de ses spectacles, où il jugeait utile de préciser qu'un poisson n'était pas de forme rectangulaire, souvenez-vous, il parlait des poissons d'avril et des occasions de se réjouir en général, mais je vous parle d'un temps, notre cher grand auteur avait alors à coeur d'exercer son art, et ne passait pas son temps sur des plateaux d'émissions de télés à se goberger en douteuses compagnies, et sur des chaînes plus douteuses encore (mais oui, parfaitement, comme Canal+, où la forme ne se contente pas de primer sur le fond, elle l'y annihile complètement, les rares fois où le fond est autre chose que cet amalgame jeunisto-branchouille qui fait le plus clair des programmes de cette pathétique joint-venture).

Lors, la gamberge, initiée par l'hilarité, ne peut plus être freinée: on ne sait effectivement plus ce qu'on mange, et des fois on se dit que c'est mieux quand on voit les vaches folles, encore une preuve de l'incompétence des pouvoirs publics, à se demander s'ils le font pas exprès, parce qu'avec ça, le sang contaminé, les nitrates en Bretagne, le pétrole sur les côtes, l'effet de serre, et l'amiante, j'aime autant te dire que la solution au problème des retraites est toute trouvée: 4 planches en sapin, voilà tout ce dont on aura besoin après 40 ans de travail, pour pas dire d'exploitation, parce que je sais pas toi mais moi les 35 heures j'en ai pas vu la couleur, déjà que dans ma boite ça va pas fort, et je suis payé peau de zob, ah ça, des stock options j'en ai, mais elle valent plus rien, et même si elles valaient quelque chose elles sont bloquées pendant 5 ans, si tu crois que je vais rester 5 ans de plus dans cette boite à la con (je sais, c'est chiant, c'est de l'humour d'énumération, mais vaut mieux vous entraîner à en bouffer des pelletées, parce que la conjoncture astrale est formelle: 2001 sera l'année de l'humour d'énumération), de toutes façons je vois pas pourquoi je me tuerais au travail, ma femme s'est barrée, et je viens d'apprendre qu'elle m'avait trompé pendant toute la durée de notre mariage, et sans capote encore, c'est déjà le pot que j'ai pas chopé la chtouille ou même le sida, cette terrible pandémie qui a fait tant de victimes dans la communauté homosexuelle, comme si ils n'avaient pas assez d'emmerdes avec ces sales fachos d'homophobes.

Alors? Tu te rends compte? Partis d'un proverbe à la con, et nous v'là rendus après une bonne tranche de poilade, et un bon tour des contrariétés modernes. Qu'est-ce qu'on dit? "Chapeau l'artiss'!", voilà ce qu'on dit.

4- Perspectives et synthèse:

Les perspectives sont énormes, puisqu'il ne s'agit ni plus ni moins que d'adapter tout le répertoire de la poilade classique au monde de demain, qui, quoi qu'il advienne appartient à NTM, c'est dire si c'est vraiment pas la peine de s'en faire pour nos retraites.

Qui saura rafraîchir le sacro-saint "Comment vas-tu - yau de poêle? Et toi - le à matelas?" (qui rend d'ailleurs assez mal à l'écrit)?

Le défi est lancé.