L’humour
ad populum au Québec
Chapître premier : cernons le concept
Bonsoir,
illustres amis. En direct de nulle
part, voici une deuxième chronique qui, je l’espère, ne se contentera pas
d’être une seconde. Plus générale
que celle sur Yvon Deschamps, elle intègre davantage d’humoristes.
Tout
d’abord, un peu d’histoire. L’humour
ad populum est né pendant les années 80.
Cette période se caractérise par plusieurs faits culturellement médiocres.
C’est l’ère de la musique pop et du disco, qui évolueront
pendant 10 ans vers le dance. Nous retrouvons ici l’époque des «chanteurs androgynes et
des méga-synthé» (selon Musique Plus, 1997, un genre de MTV québécois).
Même le metal (e.g. Def Leppard) utilise le «méga-synthé».
Bad Religion a aussi eu sa passe années 80, avec son style «semi-acoustique-méga-synthé»
dont on sentait encore les influences folk des années 70.
Bref, les années 80, c’est moche au plan culturel. Même
la mode est laide : tout est voyant, exubérant, métallique ou de cuir, avec
des coupes de cheveux excentriques. On
a trop poussé ce qui fonctionnait dans les années 70 (i.e. l’originalité),
de sorte qu’on se retrouve infiniment blasé : trop, c’est seulement
ridicule.
Historiquement,
plusieurs faits sociaux inintéressants marquent les années 80 au Québec. De manière générale, c’est l’alourdissement.
Le Parti Québécois ne réussit pas à faire passer son projet de
Souveraineté au Référendum. Il devient un parti politique comme les autres alors qu’on
croyait avoir une véritable alternative de gauche réformiste.
Les projets de la «Révolution Tranquille» des années 60 et 70 pour
avoir un État interventionniste commencent à s’essouffler.
Les mouvements sociaux (e.g. étudiant, syndical, souverainiste)
s’institutionnalisent et le gouvernement se bureaucratise.
Plusieurs crises économiques frappent successivement le Québec.
Encore là, on s’enferme dans les solutions (idéologiques) qui
fonctionnaient dans les années 70 mais qui ne sont plus adaptées à la réalité
changeante des années 80.
Tout
ceci jette le peuple québécois dans une sorte de cynisme, de malaise social,
de perte de confiance. La fête est
terminée, on range ses idéaux et on s’engonce dans la lourdeur et la
routine, parce que la jeunesse des années 70 commence à prendre tous les
postes de pouvoir. Ce contexte permettra à l’humour ad populum d’émerger,
il commencera à dominer les approches humoristiques du Québec vers 1985 et ce,
jusqu’à nos jours.
Avant
de continuer, il est nécessaire, je crois, de définir plus précisément
l’humour ad populum. Je ne
le ferai pas académiquement, mais je pense que vous saisirez aisément en quoi
cela consiste si vous faites preuve d’un minimum d’esprit.
Donc, définissons. L’humour
ad populum repose sur le principe suivant : rire d’à peu près toutes
les réalités sociales actuelles, les stéréotypes, ce qui traîne dans l’ère
du temps. C’est une forme d’humour très vicariante : on rit des
autres. On rit du voisin maladroit,
de la belle-famille, des relations hommes-femmes, des politiciens, des
policiers, on parle de voitures et de sport.
Ce type d’humour ne vise pas la réflexion, au contraire : il est aliénant
dans ce qu’il s’abreuve, maintient et confirme ce que tout le monde pense
(si tout le monde le pense, alors c’est nécessairement vrai). Alors que des individus comme Yvon Deschamps vont utiliser
les Vérités sociales pour (tenter de les faire) remettre en question, déstabiliser,
ébranler les dogmes, les humoristes ad populum s’efforcent de
maintenir ces Vérités. Ils se
complaisent névrotiquement dans le : «c’est médiocre, et on aime cela».
C’est en quelque sorte l’édification en idéal de l’aurea
mediocritas.
La
technique ad populum est fort simple.
Prenez n’importe lequel «débat» social, dichotomisez-le au maximum
et simplifiez-le à capacité pour être bien certain que tout le monde,
intuitivement et sans exception, se reconnaîtra dans votre catégorisation.
Le fait qu’elle soit fidèle à la réalité objective ou non importe
peu. Là, il vous faut élaborer
sur le problème en question et le bien caricaturer.
Le but n’est pas de se pencher philosophiquement sur la chose, de redéfinir
quoi que ce soit ou d’apporter un élément nouveau.
Il ne faut surtout pas sortir des sentiers battus.
On grossit la réalité, on en fait une distortion et lorsqu’elle éclate
à force d’appuyer dessus, c’est drôle – théoriquement.
L’humour
ad populum, en soi, n’est pas très drôle et fait preuve d’un manque
d’originalité outrageant. Généralement,
l’appel à l’imaginaire de cette forme d’humour demeure très pauvre, tout
comme sa mise en scène d’ailleurs. Ceci
constitue une des raisons pour son manque d’esprit et de réel effet pissamment
(dans le sens de pisser) drôle. On
peut même dire que c’est un humour minimaliste au mauvais sens de
l’expression : il n’utilise qu’une seule partie de tous les canaux de
communication, qu’une seule partie des thèmes possibles et qu’une petite
partie de leur potentiel. Il ignore
les raffinements et subtilités. La
nature de la technique ad populum possède aussi quelque chose d’égocentrique
: l’humoriste se trouve le centre d’attention et il fait trop souvent partie
intégrante de ce qu’il raconte. Écoutez-le
: il est important. Il a
quelque chose à nous dire, et apparemment cela devrait être drôle.
Il représente un modèle (douteux). Or, malgré une technique rodée, encadrée, qui apprivoise
et domestique les ardeurs créatrices de la très fondamentale pulsion
humoristique, les comiques qui s’y prêtent ne sont pas les plus populaires et
ne laissent pas leur marque parmi les grands.
Il y a bien sûr de puissantes figures dans l’humour ad populum,
mais elles ne restent pas. Elles
ont leur heure de gloire, mais on passe rapidement au suivant qui nous présente
plus ou moins la même chose. C’est
de l’humour en série fait sur la chaîne de montage, c’est l’auto-service
en matière de bouffonnerie. L’arriviste
fraîchement débarqué de l’École Nationale de l’Humour se laisse tenter
par sa facilité. Ceci appuie (par
la négative) la position selon laquelle l’humour ne doit pas être standardisé
mais plutôt laissé à lui-même, comme une discipline artistique qui évolue
au gré des intuitions et de la créativité anarchiques plutôt qu’un métier
encadré par des règles économiques ou légales.
Or, dans l’humour ad populum, il y a un plan de mise en marché
pour un produit : cette forme de drôlerie vit par sa quantité et non sa qualité.
Au mieux, c’est divertissant. Au
pire, c’est d’une indignante prévisibilité.
En conséquence, plusieurs humoristes qui évoluent en parallèle à ce
courant obtiennent infiniment plus de succès et d’admiration que ceux qui
pratiquent le rude et brut humour ad populum (e.g. Pierre Légaré ;
Daniel Lemire).
Là
où l’humour ad populum devient intéressant, c’est quand on
rencontre un individu talentueux qui sait y ajouter un traitement original.
Il est certain que les thèmes ne changent pas et s’encrassent dans le
déjà vu, la facilité : c’est le reflet de la vie de tous et chacun,
redondante et banale. Cependant, la
manière de développer ces thèmes peut rendre le tout spécial, voire peut-être
même drôle, à la limite et dans certains cas seulement.
Au
cours du prochain chapître, que je publierai éventuellement, je vous présenterai
le précurseur de l’humour ad populum.
D’ici là, merci, et à la prochaine.
Marcel
LE MENT
Chapître deuxième : Michel Barrette, un précurseur

Bien le bonjour à nos
illustres lecteurs, ici Marcel Le MENT. Dans
le chapître précédent, j’ai tenté de définir l’essence de l’humour ad
populum. Maintenant que c’est
fait – et tel que promis – je vous en présente maintenant le précurseur.
Michel Barrette a fait son
apparition au début des années 1980. Après
avoir essayé plusieurs métiers, il se découvre un intérêt pour l’humour
et la comédie. On le connaît
surtout grâce à son personnage de Roland Hi ! Ha ! Tremblay (à partir d’ici
: «Hiha»), par lequel il a établi fermement sa réputation.
Aujourd’hui, Michel Barrette est considéré comme un grand humoriste
québécois, mais c'est d’abord et avant tout un comédien.
Je m’explique. Au départ,
avec Hiha, il joue un personnage. Barrette
jouera ensuite des rôles convainquants dans quelques téléséries québécoises,
dont Scoop !, qui est un succès vers 1994.
À ce moment-là, il se préoccupe moins d’être humoriste qu’acteur.
Avec la volonté de dépasser l’image limitative de Hiha et de se
construire une crédibilité professionnelle, Barrette s’adaptera et fera
ainsi du véritable humour ad populum.
Cependant, il adoptera ce
style bien après sa fondation, bien après l’instauration de sa dominance
paradigmatique sur la scène québécoise.
Cette situation apparaît certainement paradoxale au lecteur dont les
facultés de logique approchent la normale.
D’une certaine manière, on pourrait dire que Barrette est le
concepteur du pont entre 2 générations d’humoristes, entre 2 styles de
comiques, comme les années 1980 l’ont été pour beaucoup de choses.
Après avoir assuré cette transition, il laissera aux autres le soin de
construire le pont et reviendra le traverser quelques années plus tard.
Au départ, Barrette interprète
donc Hiha. À ce moment-là (début
des années 1980), l’humour n’est pas aussi commercial qu’aujourd’hui. L’humoriste n’est pas un businessman, ni un spécialisate
de la communication publique, ni un drôle sérieux qui fait attention à son
image (selon de Guérande : un épicier).
Ce n’est pas non plus un carriériste, i.e. quelqu’un qui se jette
partout où il peut être vu, qui s’engage dans tout ce qui peut s’avérer
payant pour son porte-feuille, son avancement ou sa crédibilité, et qui
calcule stratégiquement tous ses mouvements pour servir sa carrière.
L’humoriste, c’est plutôt un homme du peuple qui a des qualités de
comique et d’orateur, même de conteur. Hiha
est une sorte d’icône culturelle, de personnage historique, de caricature
ambulante. Avec ses exagérations, son maniérisme et ses cris stridents
d’excitation lancés à tous vents («Hiya!
Hiya !»), il fait rire : on sait qu’il n’existe pas, mais on reconnaît
en lui nos aïeux et leurs traditions. Je
n’ai malheureusement pas de photos d’Hiha. En gros, il s’agit d’un type édenté, sans dentier, qui
porte de grosses lunettes et un vieux chapeau de cuir.
Ressemblant vaguement à un bicorne, ce couvre-chef arbore de
multiples macarons (insignes). L’histoire
nous dira que l’idée de ce personnage est basée sur son grand-père… et
tournera au tragi-comique quand on apprendra quelques années plus tard que
celui-ci était un ivrogne violent et assez peu recommandable.
Le problème : Hiha n’est
pas drôle. C’est une déformation
de la réalité qui nous parle de la famille, des fêtes de Noël, de la guignolée,
des chansons du temps des fêtes («C’est le temps d’une dinde, dinde,
dinde, swing’ la bacaisse dans’l’fond d’la boîte à bois !» [ Je vous
offre 2 traductions-adaptations, c’est terriblement laborieux : Croc,
1981 : «Envoie l’adipeuse au fond du buffet Louis XIV !» ; Le Ment,
2002 : «Jette la petite grosse dans la boîte d’entreposage du bois de
chauffage !» ] ). Plus généralement,
Hiha nous parle des moeurs au Saguenay-Lac-Saint-Jean (une région éloignée,
au Québec) et du Québec rural. Les
Québécois voient en lui une sorte d’archétype amusant qui leur rappelle la
culture de l’ «ancien temps». Par
ailleurs, quelques expressions fétiches viennent renforcer une sorte de
tradition autour d’Hiha, ce qui le lie à son public irrémédiablement par un
artifice de complicité (e.g. «25 ans, minimum !» – une évidente exagération
appliquée à n’importe quoi). Donc,
Hiha, on l’aime bien, il y a un attachement qui provoque la drôlerie.
C’est très subjectif, cela s’inscrit dans un contexte, c’est en
quelque sorte un humour relationnel. Sauf
que le Québec veut passer à autre
chose côté humour.
Un moment donné, Barrette comprend que d’être associé à un tel personnage le limite beaucoup. Il va donc tenter de s’en défaire – et il réussira remarquablement bien (la preuve : tout ce que j’ai à vous offrir comme image d’Hiha après des recherches peu fructueuses sur le web est une caricature faite par l’excellent bédéiste québécois Serge Gaboury, qui en a même fait un de ses personnages. Voir ci dessous.). C’est alors qu’il jouera à la télévision – devenant un des premiers humoristes carriéristes – et que son style évoluera tranquillement vers l’ad populum. On peut même dire que Barrette évolue parallèlement à ce style d’humour, comme s’il lui était lié par une quelconque propriété «mémétique» issue de l’inconscient collectif.

En quoi, me demanderez-vous
alors, en quoi le personnage d’Hiha constitue-t-il une transition entre
l’humour de la fin des années 1970 et celui des années 1990 ?
Si Barrette s’inscrit dans l’ad populum aussi tardivement, en
quoi il en est le précurseur ? Si
nous retournons à notre définition de l’humour ad populum, on note
qu’il s’agit de rire des stéréotypes et de tout ce qui tourne autour de
l’esprit du temps. Au début des
années 1980, il faut se rappeler que la grande majorité de la population québécoise
a connu à la fois le style de vie traditionnel et la vie moderne, qui date
seulement du milieu des années 1960 (e.g. système de santé laïque, réseau
d’instruction public gratuit jusqu’à la fin de l’école secondaire). Avec le personnage de Hiha, Barrette vient donc nous rappeler
l’esprit familial traditionnel (rural) typique bien connu de nombreux représentants
de la génération des baby-boomers (les gens qui ont environ 50 ans
aujourd’hui). Cette cohorte qui,
rappelons-le, occupe les postes de pouvoir dans la société québécoise,
regarde avec respect les valeurs d’il-n’y-a-pas-si-longtemps, celles de ses
parents, de son enfance.
De cette manière, Barrette
ouvre la porte à un nouveau style : autrement dit, il en est le précurseur.
Alors qu’il pratique une forme d’humour ad populum-rétro
et peu définie via Hiha, les jeunes humoristes vont commencer à se pencher sur
les thèmes contemporains, ceux de leur génération d’appartenance.
Ils le feront à la sauce ad populum moderne, un peu comme Hiha le
fait pour la génération précédente, mais en moins théâtral, moins «personnage».
Par ailleurs, ces comiques vont garder de Barrette la caricature (bien
qu’amoindrie), l’exagération des stéréotypes et la légèreté du
contenu. Il y intégreront bien sûr
un nouveau standard venu des États-Unis : le stand-up comic, qui
constitue la mise en scène par excellence, voire même l’Indispensable,
pour cette forme de drôlerie. C’est
pourquoi Barrette commencera, vers la fin des années 1980, à ressembler de
plus en plus aux autres humoristes ad populum.
Il nous parlera donc d’épisodes de sa jeunesse, de sa famille, des
voitures («les chars» ; un de ses thèmes favoris).
Quelques illustrations
s’imposent. Aux Parlementeries,
Barrette incarne un quelconque ministre des routes et propose «d’agrandir (démesurément)
le circuit Gilles-Villeneuves (par les autoroutes principales de Montréal) pour
que les gars du coin puissent s’essayer contre les pilotes de F1».
Ô combien masculin, ô combien petit peuple !
Ô combien ad populum. Toujours
dans les Parlementeries, il nous raconte le Noël de sa famille – très
pauvre, par ailleurs – qui doit «déguiser le baloney [saucisson de
bologne] en dinde pour la veillée [soirée] de Noël».
Il explique que «ma soeur est [de]venue bleue, mon père la shakait
[brassait] à l’envers par les pieds et quand le coup de Minuit a sonné, ma
soeur a dégueulé [vomi] le petit Jésus dans l’arbre de Noël…».
Dans un autre sketch, Barrette parle des Québécois qui partent en
vacances aux États-Unis : «C’est sûr que quand on rencontre du monde, ils
nous disent tout le temps qu’ils vont en vacances ailleurs qu’à Old
Orchard, parce que Old Orchard, c’est kétaine [beauf].
Quand on demande, “Où est-ce que vous allez en vacances, vous autres
?”, ils répondent le nom d’une autre place, hein : “Non, non, on va pas
à Old Orchard, nous autres ! On
va à Ogunquit”. Sauf
qu’une fois rendu là, laisse faire Ogunquit, envoye [allons
sans plus tarder] à Old Orchard !!!
(…) À Old Orchard, sur telle rue, il y a une pizzeria.
Pour à peu près 50 cennes US [cents, sous, centimes américains],
on peut avoir une pointe de pizza, des frites et un Coke.
En dollars canadiens, c’est à peu près 10-12$, dépendamment du taux
de change…».
Comme vous venez d’être à
même de le constater, malgré son apparence plus moderne et son ton moins
caricatural, Barrette garde plusieurs thèmes communs avec Hiha : le passé, la
famille, les moeurs du peuple. Même
le traitement des thèmes ne s’éloignera pas tellement de son ancien modèle. Si on enlève le maniérisme, le costume et les
interjections, c’est pratiquement la même chose.
Bref, le contenant change, le contenu et la technique restent.
Barrette, donc, annonce
historiquement l’arrivée de l’humour ad populum par son style, les
thématiques qu’il aborde et la manière de les rendre. Il se fait ensuite oublier quelques années, retourne en
coulisses. Il fait autre chose, écrit
des textes, fait des tournées de spectacles, devient comédien à la télévision.
Il est présent sur la scène humoristique à quelques occasions, mais ce
n'est pas très significatif. Bon,
il est là, c’est bien, on s’y attendait, rien de nouveau ; c’est Michel
Barrette, oui oui, et d’autres humoristes attirent plus l’attention que lui
à ce moment-là, il est partiellement dans l’ombre.
Cependant, il reviendra naturellement rejoindre les rangs de ceux qui
sont en pleine ascension quelques années plus tard sous sa forme moderne, après
une évolution latente, comme on applique une opération de
reconstruction-recyclage sur un vieux bolide dans le garage de son oncle : bien
revigoré, poli, repeint, avec changement d’huile, débosselé et avec des
vitres teintées – c’est dire si on a droit à une aubaine – le «char»
Barrette nous revient en full-fledged state-of-the art ad populum.
Pour cette raison – ainsi que quelques autres – la fondation de
l’humour ad populum relève selon moi d’un autre humoriste, dont je
vous parle à l’instant dans le prochain chapître (bien, pas à
l’instant, mais bon, disons, euhm, éventuellement).
D’ici là, merci et à la
prochaine.
Marcel LE MENT
Chapître troisième : Jean-Marc Parent, le fondateur

Rebonsoir,
amis lecteurs... me revoici, Marcel LE MENT.
Au cours des deux chapîtres qui précèdent mathématiquement celui-ci,
j’ai défini l’humour ad populum
pour ensuite parler de son précurseur, Michel Barrette. Aujourd’hui, je traite de Jean-Marc Parent, l’ingénieur
derrière l’humour ad populum, le
chef d’orchestre. C’est celui
qui est allé faire un tour et qui a trouvé les plans – les blueprints – de ce style, laissés là par un Michel Barrette peu
scrupuleux et qui, de toute manière, avait d’autres choses à s’occuper
durant cet après-midi là. Barrette
devait probablement faire une job de bras sur son frame de char avec le beau-frère
[travail manuel sur la carrosserie]. L’humour
ad populum devrait attendre, parce
qu’écoute, là, je n’ai pas que cela à faire, moi, c’est un projet comme
un autre. Sauf qu’il n’attendra
pas. Parent voit donc
l’architecture sur papier et se dit qu’il faudrait bien, un jour, faire
quelque chose avec cela, c’est quand même bien conçu, et puis bon, pourquoi
pas ? Il développera, plus ou
moins consciemment, une vision qui restera fortement intégrée, qui
influenbcera significativement l’ad
populum. Voilà de quoi je vous
parle dans l’immédiat : de l’histoire de cet ingénieur.
Jean-Marc
Parent, ce sont les années 1980 du Québec en chair et en os.
Alors que certains se contentent de refléter ou de penser, Parent est.
je ne pense pas qu’il en soit conscient, car c’est un individu très
spontané. Il existe toutefois,
dans ce monde, des forces sociales qui nous dépassent et qui font que les gens
qui contribuent à la culture s’inscrivent dans l’air du temps dans une
sorte de dualité interactioniste – une dialectique, si vous préférez.
JMP symbolise donc tout entier les années 80.
Vers
1985, quand il débute par les premières apparitions qui constitueront son baptême
d’humoriste, c’est un type de la fin vingtaine, qui porte une barbe et une
moustache, et qui se promène constamment en culottes de jogging ainsi qu’avec un quelconque t-shirt de l’avant-dernière mode.
On est à l’aise, comme un mercredi soir dans son salon.
C’est un type bien simple, peu intimidant, avec qui on irait
bienprendre une bière sur une terrasse et jaser de l’actualité sportive
(bien, allez-y, c’est à vous que je m’adresse ; moi, je ne suis pas
tellement intéressé, en fait, je ne suis pas de ce style-là). Quand il
se trouve sur scène, on dirait qu’on est en gang
avec des chums [potes] : c’est
intime. En d’autres termes,
Parent possède de grandes capacités relationnelles avec le public.
En symbiose avec les années 80, on reconnaît le gars d’à côté,
bien oui, tu sais, là, on a joué une game de hockey ensemble cet hiver avec le monde de la brasserie et
de la shop [l’usine], et regarde, il
tond la pelouse, oui, c’est bien lui, le type qui sue dans son chandail à
capuchon et ses culottes de jog...,
euh non, tiens, cette fois-ci ce sont des shorts
de jogging.
Au
début, Jean-Marc Parent n’est pas encore l’ingénieur qui met en oeuvre les
plans de l’humour ad populum trouvés
par hasard dans le garage ou la cour à scrap
de Barrette. On le reconnaît
comme un petit humoriste (malgré son physique – ah ah ah, je fais dans l’ad
hominem bien facile ici, n’allez pas croire que je suis sincère), un
jeune qui promet mais dont le destin fragile vivote.
C’est pourquoi Jean-Marc (let’s
go JM, t’es capable) y va à fond, tant qu’à y aller : ses apparitions
sont audacieuses. Parent n’est donc pas a
priori un ingénieur de l’humour, c’est d’abord un expérimentateur
sans vision qui s’adapte selon un schème essais et erreurs.
Le
meilleur exemple s’impose de lui-même, je vous le donne à l’instant.
Jean-Marc Parent arrive sur scène, dans un sketch probable du Festival
Juste Pour Rire, il se plante debout au milieu, il fait des grimaces, sa
pauvre posture le rend bizarre et il se déplace à l’aide d’une marchette.
Mais qu’est-ce qu’il fait ?!
Il innove, comme on n’a rarement innové.
Il provoque, mais d’une manière qui nous interpelle et dérange le
confortable sommeil de nos préjugés. Mais
qu’est-ce qu’il fait ?! Il est
en train de faire semblant qu’il est une personne atteinte de paralysie cérébrale
– avec conviction. Bref, tous les
oeufs dans le même panier : cela passe, ou cela casse, le public aime ou le
rejette du revers de la main. Au départ,
les gens ne savent pas trop quoi en penser ; l’auditoire, surpris, se pose des
questions. L’imitation, franchement réussie, se rend-elle jusqu’au second degré ?
L’imitation se rend-elle jusqu’au véritable humour drôle ?
L’imitation, ici, se veut une caricature : c’est le monde normal copié
naïvement à la réalité d’un handicappé.
Cela amène une série de distortions (l’effet drôle s’y trouve) du
genre :
-
«L’autre soir, je suis sorti
avec mes amis – 3 beaux grands gars.
Quand on est entrés au bar, devinez qui les filles ont vu en premier ?».
-
«J’arrive au comptoir à côté
d’une fille, je lui marche sur les pieds avec ma marchette, je renverse son
verre... elle s’est excusée».
-
«Je vais à l’urinoire, j’ai
de la misère à me déculotter, finalement, j’y arrive, je viens pour
pisser... (grands gestes de haut en bas avec la main), tabarouette, je suis venu !».
Ne
posons pas tout de suite de jugement ; explorons plutôt. Parent, capable de subtilité mais surtout d’être drôle
de manière ingénieusement spontanée et franche, fait quelquefois aussi dans
la légère vulgarité. La plupart
du temps, il s’en sert avec réserve (i.e.
ce n’est pas un Bigard québécois, de toute façon les réactions
condamneraient cela en 1985), pour briser le rythme ou créer un effet.
Par exemple, dans le contexte d’une visite à l’hôpital :
-
«Quand on est à l’hôpital, on
rencontre toujours quelqu’un qu’on connaît.
J’allais pour une opération, là ils t’habillent dans une espèce de
robe en papier et tu es plus nu là-dedans que si tu étais vraiment nu.
Là je rencontre quelqu’un que je connais, qui est là aussi, dans la même
tenue. “Ah,
oui, cela va bien, et toi ?”
“Ah, oui, oui, tu viens pour une opération aussi ?”
“Oui. Fait
que, c’est cela, oui, bon, salut”.
Là, on hésite, parce que le premier des 2 qui se retourne, l’autre
lui regarde le cul».
Il
le fait aussi dans un sketch où il fait comme s’il était dans le coma mais
qu’il nous parlait de ses pensées :
-
«Des fois, des étudiants viennent
me voir pour m’étudier et ils se rendent compte que je suis bandé.
Ils ne comprennent pas comment cela se fait que quelqu’un dans le coma
peut être excité.
Bien, je vais vous dire, s’ils savaient à quoi je pensais, ils le
seraient aussi».
Là
encore, pour la partie plus vulgaire, il ne s’agit que d’une petite partie
de toute la mise en scène et on passe rapidement à autre chose. Je pense que ces courtes incantations paysannes relèvent
davantage de l’audace que du mauvais goût.
Au
départ, son humour ne nous convainc pas énormément malgré d’assez bons
moments. En général, on se trouve
dans les bas étages de haut niveau : c’est de l’humour du quotidien, mais
bien fait et qui arrive parfois à en dépasser les limites.
Ce n’est pas toujours le cas ; agrémentons le texte d’un exemple,
encore tiré du numéro de l’hôpital :
-
«Quand on passe des radiographies,
ils nous font porter une espèce de jaquette en papier.
Là, tu te couches sur la plaque frette
[froide], ahhhhhhh !
Un peu plus tard, le médecin arrive avec un espèce de gros tablier de
plomb. “Pourquoi
le tablier de plomb ?”
“Ah c’est à cause des radiations, c’est très dangereux”.
“Ah, comme ça, les jaquettes de papier, yes
sir !!!».
De
manière évidente, on se reconnaît tous dans cette scène, mais elle n’est
ni particulière, ni intéressante, ni drôle.
On rit par association.
C’est de l’humour relationnel, un peu comme celui que fait Barrette
– on perçoit la continuité et l’aiguisage dans la nature des thèmes, qui
est quotidienne, ainsi que dans l’identification à l’humoriste... je crois
que vous saisissez qu’il s’agit de deux approches hautement comparables.
Cette
drôlerie frappe les gens par déroute, surprise, ou encore ceux qui ont la dégaine
du rire facile et les adeptes du qu’importe-pourvu-qu’on-en-ait-pour-notre-argent,
allez, démènes-toi, en avant, et plaudite,
cives ! Toutefois, l’audace
est au rendez-vous, quand même : nous sommes en 1985 et on nous livre un
premier degré puissant qui, s’il laisse tièdes les plus discriminants
d’entre nous, perce parfois la résistance de la
stratosphère du second degré.
Jean-Marc
Parent réussit, par ses courtes apparition, à nous transmettre un concentré
en rupture compétitive avec les autres formes d’humour d’alors.
Ses premiers semi-succès, qui s’expliquent plus par l’effet de
surprise que le talent, l’aident à définir et améliorer son style.
Parent travaille fort, s’adapte, tente de trouver de nouveaux concepts
à explorer. Son évolution se dirigera vers quelque chose de plus en plus
stand-up comic.
Notez l’omniprésence du style stand-up
comic et des thèmes «personne
ordinaire». Par exemple, dans un
autre extrait de son humour sur l’hôpital :
- «Au début, tu es assis dans la grande salle
d’attente. Là, après 15-20 minutes, ils t’appellent et tu te
ramasses dans une espèce de petite salle capitonnée, fermée et tu es seul.
Là, t’attends [longtemps]».
Cette
tangente de stand-up comic nous
importe puisque, comme je l’ai mentionné antérieurement, c’est le genre
typique de l’humoriste qui fait dans l’ad
populum. Pendant qu’il précise
son style de l’expérimental vers l’appliqué, il prend de l’assurance
avec ses succès et élargit peu à peu les thèmes traités.
L’élargissement peut se qualifier de
vertical : il touche uniquement les thèmes du quotidien sans explorer
d’autres avebues catégorielles, ce qui est typique – bien entendu – de
l’ad populum. Au début des années 90, JMP aura tranquillement fait son
chemin vers l’apogée, qui culminera dans un spectacle à 100% représentatif
de tout le matériel cotnenu dans ce texte.
Simultanément, l’ad populum
brille de plus en plus fort, on y reconnaît le nouveau standard ; plusieurs
autres humoristes viennent se greffer au mouvement.
Synthétiquement
: Parent affine son style, l’ad populum
étroitement lié se définit et s’impose et les humoristes de cette approche
deviennent plus nombreux. Tout ceci
au Québec, entre 1985 et environ 1993.
Ce
contexte se traduit entièrement dans un spectacle à valeur historique pour
l’humour (du moins, dans notre discussion) : Le
Marathon de 6h d’Improvisation de Jean-Marc Parent.
L’humoriste joue, encore une fois – et seul – le tout pour le tout.
En gros, cette représentation se base sur quelques thèmes prédéfinis,
avec des réflexions générales sans textes appris, et Jean-Marc Parent improvise le reste. Le
défi : tout doit être drôle sur une durée de 6h.
La salle est comble, nous sommes dans un amphithéâtre vaste (le Forum
de Montréal, si ma mémoire est exacte) et populeux en spectateurs, l’événement
est médiatisé, filmé et couvert : il ne faut pas échouer.
Les embûches sont nombreuses : la fatigue du public, la lourdeur du
concept, c’est de l’endurance totale autant pour le type en avant que pour
ceux qui regardent.
Quelques
extraits doivent commémorer cette réussite, car c’en fut une.
J’ai d’abord choisi des extraits qui se rapportent à l’exemple du
paralysé cérébral, parce que j’en ai parlé en tête de texte, mais ne vous
méprenez pas : il fait bien d’autres choses aussi, dans ce 6h-là.
-
«Là, je vais vous raconter ce que
j’ai fait, une fois.
Je suis allé m’installer au coin de la rue.
À l’époque, je commençais, je n’étais pas connu.
Je me suis assis sur un banc et j’ai pris une sorte de pot avec des
crayons, des effaces, des affaires de même.
Là, j’ai commencé à imiter le paralysé cérébral, comme j’ai
fait tantôt. Un
type est arrivé, innocemment, il voulait bien faire.
Il me demande : “Combien pour les crayons ?”
[Il arrive souvent que des gens handicapés vendent ce genre de choses
pour une quelconque levée de fonds]
J’ai répondu : “Ils sont pas à vendre, sont à moi !”
Le gars était là, avec son 2$... complètement bouché, il n’y avait
plus rien dans le visage».
-
«La première fois que je devais
faire mon sketch sur les paralysés cérébraux, je devais rencontrer
quelqu’un qui était en charge du spectacle.
Je vais dans son bureau, j’entre, je m’asseois... et je me rends
compte que c’est un paralysé cérébral.
Il me dit : “Envoye !
Fais-le ton show !”
Je n’étais pas encore connu, j’étais débutant et c’était ma
première, je ne savais absolument plus quoi faire !
Je me suis dit : “Bien, il le fait, lui, alors pourquoi pas moi ?”
J’ai commencé, et il a trouvé ça bien drôle, il m’a même
conseillé d’aller plus loin !».
Jean-Marc
Parent déambule sur le plateau, multiplie les mises en scène, les styles,
personnages ou lui-même, parle à son public comme à ses amis.
Le génie Parent s’arrête ici. Malgré
que le spectacle ait bien été reçu, splendidement apprécié, fort en émotions
et positivement commenté par Monsieur et Madame Tout-le-Monde, plusieurs éléments
de style, dans l’approche ad populum,
sont autant la force que la faiblesse de l’humoriste.
Ainsi, Jean-Marc nous parle de ses trips
de jeunesse. Jean-Marc nous parle
de Led Zeppelin et de ses premières
peines d’amour. Jean-Marc veut
avoir du son en puissance pour faire jouer des chansons qu’il aime, il veut
que «ça sonne en masse» [que cela déménage].
Jean-Marc niaise avec la caméra et le support technique : «Hé, c’est
le fun.
Gagez-vous qu’il est assez nul pour me filmer ? (...)
Je vous l’avais dit. Bon,
je vais arrêter, sinon je vais finir par la briser. (...)
Hé, pourquoi tu me donnes un micro ?
Il marche, celui que j’ai. Bon». Jean-Marc veut que tout le monde fasse le signe YMCA
en même temps en dansant à la musique des Village
People. Il invite les gens à
danser sur la scène. Il est là
avec son char, sur scène, monte le moteur à fond et fait de la fumée. Il parle de l’épluchage des patates.
Ah,
les années 80. C’est poche, kétaine
[beauf]. Un sketch de Parent,
c’est de l’audace ; un spectacle, c’est comme une masse, i.e. lourd.
Comme
Jean-Marc Parent incarne les années 80 : il s’accroche aux années 70, celles
de sa jeunesse – on le voit dans ses thèmes.
Si Barrette incarne le grand-père de la classe moyenne québécoise (par
Hiha) et son contemporain (en stand-up
comic), Parent symbolise le petit frère, le cadet.
On l’a vu grandir avec curiosité, et on aime bien réentendre cette
histoire au travers de JMP.
D’un
point de vue plus sociétal, l’idéologie d’utopie et de contestation des
années 70 se substitue à l’intuitive du peuple, le «gros bon sens» néolibéral
vers 1985 qu’on finira par glorifier incontestablement à partir des années
90. L’humour suit exactement la même voie par l’ad
populum, d’abord par les efforts de Jean-Marc Parent et ensuite par
d’autres. Bien d’autres.
L’expérimental
perd de sa valeur quand on dispose d’un appliqué puissant, fonctionnel et
payant. C’est la mentalité de
l’ingénieur. Jean-Marc Parent, déjà
très connu et respecté comme humoriste avant son spectacle tournant, sera le
centre d’attention médiatique quelques instants. Puis, il continuera avec d’autres spectacles plus
conventionnels. Il apparaîtra
publiquement à plusieurs reprises pendant quelques autres années.
Puis, après 1995, il fera surtout de la télévision, jusqu’à tout récemment.
Il disparaîtra lentement de la scène humoristique pour jouer un rôle
d’animateur qui, somme toutes, lui convient bien.
Je dirais même : qui lui convient
mieux. Jean-Marc Parent,
c’est un entertainer, un bouffon de
fête, mais pas un grand humoriste. Il
ne changera pas beaucoup de style, continuant sur la lancée par le
stand-up comic et pour l’ad
populum, qui conviennent bien à l’animation d’émissions de variété.
Il n’y aura plus d’innovation, plus de nouveauté, d’audace : on a
construit le modèle, le modèle marche, on s’y conforme.
Bien
qu’appartenant à une autre génération, passablement écrasée par la classe
moyenne par ailleurs, Jean-Marc Parent a pris sa place chez les humoristes comme
les baby-boomers l’ont fait avant
lui dans la société québécoise. Il
a aussi pris la même attitude qu’eux une fois en poste : la paresse du devoir
bien accompli qui aurait pu être plus mais que bon, dans le fond, ce n’est
pas si mal, déjà, et puis je suis au sommet, je vais prendre des vacances (payées).
Aujourd’hui,
Jean-Marc Parent n’existe plus beaucoup.
Il ne fait plus grand-chose à part un peu de télévision, ne fait plus
tellement parler de lui et soulève assez peu l’intérêt des gens.
Par contre, d’autres humoristes vont suivre ou marcher dans un sillon
parallèle à celui de Jean-Marc Parent et appliquer son modèle ad
populum. Dans ce mouvement, on
retrouvera une multitude de sans-noms et quelques-uns d’entre eux avec du
talent, une fougue carriériste peu commune, un sens de l’innovation ou des
conjonctures favorables, se démarqueront.
Ce sont de ces gens dont je vous parlerai dans le prochain chapître, les
figures marquantes de l’humour ad
populum.
D’ici
là, merci et à la prochaine.
Marcel
LE MENT.
Chapître quatrième : Martin Matte

Préambule I : en guise d'introduction
Voilà longtemps, très, très longtemps que je n'ai pas écrit – environ un an. Voyez-vous, chers-ères lecteurs-trices, ma
charge de travail augmente sans cesse, alors je trouve difficilement le temps de vous acheminer de la lecture (et
surtout, de la composer). En fait, je n'ai guère le temps de consommer de l'information médiatique (ce qui a du bon,
remarquez), donc, peu de temps pour commenter l'humour ambiant au Québec.
Préambule II : aspects méthodologiques
Mon isolation : c'est la raison pour laquelle je me sens incompétent et que je n'écris pas, en plus du temps qui se fait
rare. J'ai mis au point une technique intéressante – directement issue d'une déformation professionnelle – pour pallier
à ce manque. Mon nouveau style, qui en fait est exactement le même qu'avant (mais bonifié), inclut maintenant un volet
empirique important.
L'humour ad populum, ai-je réfléchi, repose sur l'exposition médiatique. En effet, l'homme-orchestre (ou femme-orchestre, plus rarement) qu'est l'humoriste ad populum a besoin d'exposition; c'est sa vie, sa raison d'être, sa flamme, son renforcement, sa «valeur». Il-elle a besoin de vendre, d'être vu-e, parce que c'est bon pour sa carrière, ses contrats futurs, sa rémunération, ses cotes d'écoute, les ventes de son prochain produit, euh... spectacle. Un indicateur quasi direct de la puissance d'un-e humoriste ad populum, et son reflet, est donc ce que les journaux écrivent sur lui-elle. C'est un média, en outre, qui est peu susceptible d'être totalement, totalement biaisé (contrairement à la télévision), puisque les humoristes ad populum n'écrivent pas dans les journaux, ne maîtrisent pas ce terrain. Inversement, ils-elles tentent constamment de monopoliser la télévision, et ils-elles y arrivent assez bien. Donc, pour les prochains articles, je regarderai de manière critique ce que les journaux québécois écrivent sur les humoristes, et quel est le volume de publication sur les humoristes cernés. Ce souci empiriste améliorera, je l'espère, la qualité de mes articles.
Préambule III : réflexions épistémologiques sur l'humour ad populum
Martin Matte incarne parfaitement la deuxième vague de l'humour ad populum au Québec, celle qui est dominante en 2000.
La première vague avait commencé vers 1990-1995 avec les débuts, puis les succès de plus en plus importants de
Massicotte, Morency, Petit et d'autres. Les humoristes comme Matte, qui entrèrent peu après dans l'industrie, ne
tardèrent pas à adopter les principes de l'humour ad populum, les poussant même plus loin que leurs prédécesseurs.
Mais pourquoi aller «toujours plus loin» ? Dérivons quelque peu avant de revenir vers Matte. La vague du «toujours plus loin» s'inscrit dans la tendance actuelle à l'extrémisme. La violence, la sexualité (p.ex. les femmes et la publicité, par ailleurs de plus en plus jeunes) et le voyeurisme (p.ex. la télé-réalité, un phénomène qui n'existait pas au Québec sous sa forme actuelle avant 2001) sont de plus en plus extrêmes : ils repoussent toujours les limites de l'acceptable, de nos jours, par voie de banalisation. Se cachant derrière des préceptes de liberté manifeste pour faire passer en douce les préoccupations de leurs instincts consuméristes, les médias de la société-spectacle n'arrêtent jamais le nivellement par le bas. Le remède à la banalisation et au blasement de l'extrême devient l'ultra-extrême – vous comprenez le principe – ad nauseam. En fin de compte, tout ce qu'on obtient, c'est un vide existentiel croissant.
Or, les médias conditionnent l'offre, donc les changements d'attitudes et de préférences vers l'extrême, alors le public va vers le plus offrant (tant qu'à avoir du spectacle, trouvons quelque chose qui déménage vraiment). C'est une question économique : rapport quantité d'extrémisme/prix. Internet, libre de censure organisée (i.e. tu as des problèmes avec un service trop scrupuleux ? change de serveur !), permet de tendre vers l'extrême-infini et impose ses critères. Les médias plus traditionnels, toujours autant à la recherche de profits, doivent donc s'ajuster s'ils désirent demeurer dans la course : c'est la compétition, qui devient véritablement une Guerre Totale pour le contrôle de notre attention sélective et notre capacité de traitement de l'information.
L'humoriste ad populum, qui dépend entièrement de son exposition médiatique, doit aussi s'ajuster. Sinon, d'autres le feront à sa place et en donneront plus (dans le sens de quantité) pour son argent au public. C'est exactement ce qui est en train de se produire. La troisième vague de l'humour ad populum, qu'est-ce que ce sera ? L'humour ad populum est en crise : il risque de faiblir à cause du mouvement – en fait, on devrait plutôt parler d'une fuite vers l'avant – du cercle infernal, le «toujours plus loin». C'est en quelque sorte ironique de voir que ce qui fait vivre l'humour ad populum risque de compromettre son développement, du moins tant que la mode du «toujours plus loin» continuera. Sauf si l'humour ad populum réussit à stigmatiser son nouveau rival avec l'arme du «politiquement correct»; tout de même, ne soyons pas indûment alarmiste.
Sonnez clairons et trompettes, une nouvelle forme d'humour est en émergence ! En fait, il serait plus exact de parler d'une proche cousine plutôt rustre paysanne, en provenance d'une région éloignée où, dit-on, les alliances consanguines sont courantes. Pratiquée depuis longtemps, cette forme d'humour compte pour la toute première fois une masse critique suffisante pour qu'on parle d'autre chose que d'individus, de cas, d'agitateurs. Il s'agit de l'humour extrême : il ne connaît que peu de limites sauf celles qui risqueraient de compromettre sa popularité. Ce terme, je vous préviens tout de suite, ne vient pas de moi. Louise Cousineau, journaliste à La Presse, écrivait que :
«Reste l'humour extrême, que vous découvrirez ce soir [dans une diffusion de l'émission Enjeux consacrée aux dérapages de l'humour]. Un sketch «drôle» sur le viol, un autre sur le viol d'une petite fille de huit ans. Pas encore à la télé, mais ça s'en vient sans doute. Tout le continent nord-américain est en train de basculer dans l'humour sexe-pipi-caca. Une bonne émission, et nous sommes dans les sondages BBM. Comme ça tombe bien !» (La Presse, 21 mars 2000).
Le relativisme, c'est extraordinaire : aujourd'hui, il est possible de rire de tout, n'importe quand, n'importe comment, avec n'importe qui. Nous vivons dans un monde où les principes de la communication publique, établis rigoureusement, peuvent, par simple acte de foi et de langage, être réfutés par des humoristes incultes. Et encore – les humoristes les plus radicaux de la tendance d'humour extrême provoquent parfois délibérément l'hostilité des critiques, du public. Toutefois, je réserverai mes analyses sur cet humour pour un article ultérieur. Voyez-vous, je dois maintenant conclure, car il me faut écrire sur Martin Matte qui, après tout, n'est ni dans l'envisagée troisième vague, ni dans la catégorie des humoristes extrêmes. Je terminerai en disant que les mêmes choses observées en politique et dans le monde du travail, on les retrouve aussi dans l'humour. Devant le retour d'une droite de plus en plus conservatrice, devant l'affaissement des conditions de travail, le fait d'avoir une droite centriste ou seulement d'avoir un travail, c'est un moindre mal. L'humour ad populum, donc, c'est très bien, acceptable, correct, à côté de l'humour extrême. Ou du moins, c'est perçu comme tel par le public. Parce qu'en absolu, c'est un faux dilemme : on croit devoir choisir, mais les deux sont au bas mot discutables. Donc, oui, oui, trève de philosophie, passons à Martin Matte ! (que d'impatience).
Éléments biographiques
Martin Matte a fait ses débuts vers 1995, à l'heure où les humoristes de la première génération d'ad populum sont
en pleine ascension. Diplômé de l'École nationale de l'humour, il trouve des occupations dans le showbusiness local à
gauche et à droite, figure dans quelques événements, passe à la radio, est co-animateur d'une émission pour
adolescents-es. Puis, il participe à un hommage à Yvon Deschamps à Juste pour rire (La Presse, 25 juillet 1995).
Il donnera ensuite un sérieux coup de barre, apparaissant dans 20 spectacles en 10 jours au festival Juste pour rire
de l'année suivante (Voir, 18 juillet 1996). Les résultats de ses efforts initiaux ne seront toutefois pas
probants, un journaliste disant que «Tout ce beau monde [Matte et d'autres jeunes humoristes] a plein de bonnes idées,
il ne leur manque qu'expérience et assurance, et une direction artistique un peu plus serrée»
(Le Soleil, 22 juillet 1996).
Malgré tout, si Matte n'est pas reconnu à ce moment-là, plusieurs verront en lui un homme de main efficace si bien encadré – ce qui réalisera la prophétie énoncée par le journaliste de Le Soleil (voir ci-haut). Déjà, avant 2000 et l'arrivée de son premier spectacle bien à lui (dont le lancement est d'ailleurs retardé à cause de ses occupations), il aura des contrats à la télévision (p.ex. à La Fureur, émission de variétés, et Les Fils à papa, émission d'information sur l'actualité artistique) et fera des apparitions répétées dans des émissions à saveur comique (p.ex. Piment fort) (Le Devoir, 14 août 1998; Le Soleil, 15 décembre 1998). Il sera aussi à la radio CKOI, dans une émission intitulée Les Midis fous (La Presse, 24 juillet 1997), par où plusieurs humoristes sont passés (p.ex. Morency, Robitaille, Pérusse, Sirois). Ce qu'on peut en conclure, c'est que Matte est un type débrouillard, dynamique, capable de bien se placer là où il le faut et de se mettre en valeur, et son talent est remarqué avant même qu'il ait une grande renommée. Dit autrement, c'est un carriériste. La description plus ou moins sérieuse qu'en fait Isabelle Massé, journaliste à La Presse, synthétise bien cette idée :
«Depuis cinq ans, Monsieur [Martin Matte] a multiplié les citations fendantes, les remarques drôlement désobligeantes, mais surtout, il n'a jamais oublié de détailler, dans l'ordre et le désordre, toutes ses qualités et aptitudes. Fier, l'humoriste ? Le mot est faible. Il serait, à ses dires, indispensable... tout le temps !» (La Presse, 20 novembre 2003).
À ce moment-là, il acquiert de l'expérience et monte en grade. En ce sens, il défie quelque peu la trajectoire des humoristes ad populum habituels, devenant un homme-à-tout-faire avant d'avoir été reconnu à grande échelle comme humoriste. Ses efforts seront récompensés par un prix (Révélation de l'année) au Gala des Oliviers 1999, un événement exclusif aux humoristes et reconnaissant le mérite de certains-es d'entre eux-elles (La Presse, 22 mars 1999). Même si Pierre Légaré et Claudine Mercier, humoristes non-ad populum, gagneront chacun-e 3 Oliviers (sur 8 catégories !), Lise Dion est couronnée humoriste de l'année par le public... la première génération des ad populum débute son apogée, la deuxième génération des ad populum se prépare ! (La Presse, 22 mars 1999; Le Nouvelliste, 22 mars 1999).
À partir de 2000 tout déboule et la presse journalistique devient extrêmement favorable à Martin Matte (p.ex. Le Soleil, 3 novembre 2000). Bref, c'est le début de l'ère de la grande médiatisation. Jean Beaunoyer, journaliste à La Presse, considère que «[Martin Matte] (...) est l’humoriste le plus prometteur de sa génération. Matte maîtrise la scène mieux que quiconque (...)» (La Presse, 13 octobre 2000).
Durant l'année 2000, Matte joue un rôle de second plan dans la série Km/h, un téléroman humoristique relativement bien réussi (genre sit-com américain, un style très prisé au Québec depuis quelques années... mais généralement pas drôle) (Le Soleil, 11 avril 2000). Il réussit aussi un exploit en gagnant le trophée du Supermenteur au quizz télévisé Les Détecteurs de mensonges, trompant deux autres personnalités invitées et les 100 personnes du public (La Presse, 15 février 2000). Matte figure aussi comme chroniqueur financier (!) dans une émission d'humour absurde qui fait semblant d'être une émission d'informations, Le Grand blond avec un show sournois de Marc Labrèche (Le Soleil, 13 septembre 2000). Il lance aussi son spectacle cette année-là, intitulé Histoires vraies (La Presse, 9 septembre 2000), qui connaît un vif succès. Maintenant que les éloges pleuvent et que tout le monde parle de lui, il devient très sollicité pour participer à des spectacles-bénéfice et des événements locaux dans toutes les régions du Québec, notamment les festivaux d'été. En plus de la tournée rattachée à son spectacle, ses multiples apparitions lui permettent de consolider son public et d'étendre encore plus sa médiatisation.
Cette explosion d'activités pour Martin Matte le mènera à 4 nominations sur 8 catégories au Gala des Oliviers 2000 (Le Soleil, 13 décembre 2000) et à une nomination dans la catégorie «révélation de l'année» au Gala de l'ADISQ (l'Association québécoise de l'industrie du disque, du spectacle et de la vidéo) (La Presse, 27 octobre 2001). Cependant, il ne remportera rien du tout, la première vague des humoristes ad populum ne laissant pas encore sa place à la deuxième : Huard gagne 3 Oliviers et Rousseau, 2 (Le Soleil, 12 février 2001), tandis qu'Anctil est couronné humoriste de l'année (La Presse, 12 février 2001).
En 2002, Matte est en nomination au Gala des Oliviers dans la catégorie Spectacle le plus populaire (Histoires vraies) (Le Soleil, 23 janvier 2002). Cette édition du gala, qui semble n'avoir vraiment pas marqué l'histoire en termes de qualité, ne verra pas le triomphe de Matte : encore une fois, il ne gagnera pas (Le Soleil, 11 mars 2002). Malgré cette déception, l'année 2002 sera des plus chargées : Matte devient père (Le Droit, 10 août 2002), sert d'acteur publicitaire pour Honda (Le Soleil, 20 janvier 2003) et jouera un rôle de premier plan dans une adaptation québécoise de l'émission Caméra Café, réalisée par Michel Courtemanche (Le Devoir, 14 septembre 2002). Sa participation en tant que scripteur associé, mais surtout de comédien (il joue le rôle du coordonnateur et délégué syndical), continue d'accentuer son caractère ad populum d'homme-orchestre. C'est sa première apparition régulière, continue, dans une série télévisée. Aux dires de Matte, sa transition vers la télévision s'effectue trop rapidement même s'il songe définitivement à s'y établir à moyen terme (Le Soleil, 20 janvier 2003).
En 2003, Matte continue sur sa lancée, mais ce sera une année difficile au plan personnel. Il est en nomination dans 2 catégories au Gala des Oliviers (La Presse Canadienne, 25 février 2003) mais ne gagnera toujours rien (La Presse, 3 mars 2003). Les anciens-nes humoristes ad populum et les nouveaux-elles supposés-es jeunes prodiges lui mettent beaucoup de pression, autant d'en-haut que d'en-bas, ce qui rend difficile la continuité de son ascension. De plus, son père mourra et il deviendra tuteur de son frère handicapé (La Tribune, 6 décembre 2003)
Le Style de Matte
Matte se définit réalistement comme un conteur, bien qu'il soit aussi un comédien aux talents appréciables.
Son style est le stand-up comic, bien typique des humoristes ad populum. Il pratique d'ailleurs une forme très
«pure» de stand-up, i.e. sans costume, sans décor (La Presse, 13 octobre 2000; Le Quotidien, 14 mars 2002). Il
lui arrive aussi d'improviser avec succès, à l'occasion (Le Quotidien, 14 mars 2002). Le matériel d'inspiration
qu'il utilise provient de son vécu et sur des choses proches de lui (jeunesse, famille, relations hommes-femmes,
masculinité). Il ne croit pas à l’humour à messages, selon ses propres dires, mais affirme confronter volontairement
le public avec ses préjugés dès ses débuts (Voir, 18 juillet 1996). C'est un élément en lequel il continue de
croire quelques années plus tard, lorsqu'il déclare au Voir : «Je pense qu'il n'y a aucun sujet tabou en humour.
On peut tout aborder, (l'homosexualité, le racisme...) dans un sketch. Mais l'humoriste doit trouver un angle
pertinent. Puis se servir du comique pour abattre les préjugés et aider la cause des plus faibles.»
(Voir, 28 septembre 2000). Par exemple, il donnera diverses capsules humoristiques dans une émission qui porte
sur les handicapés-es, dans le but de combattre les préjugés à leur égard (La Presse, 11 avril 1999). Il parlera
aussi de son frère ayant eu de multiples traumatismes suite à un accident de voiture dans son spectacle à succès
Histoires vraies, le tragique servant alors de prétexte au comique (Le Soleil, 3 novembre 2000).
Malheureusement, dans la majorité des cas, la méthode qu'il utilise pour traiter les stéréotypes est d'utiliser le discours dominant, en s'appropriant directement ses méthodes, ses attitudes, ses attributs. Autrement dit, Matte est arrogant, parfois machiste, gringalet – pour faire rire, bien sûr – ce qui semble être très apprécié du public (La Presse, 19 juillet 1998). Cela caractérise en quelque sorte sa personnalité d'humoriste (La Tribune, 6 décembre 2003). Il est parfois même clairement vantard et insouciant, voire suffisant (cf. photo en haut de la page si vous n'êtes pas convaincu-e), ne se rendant quand même pas jusqu'à la mégalomanie de Dubosc (parlant de Dubosc, je suis allé au supermarché l'autre jour et depuis que j'ai constaté qu'il existe une variété de poires «Bosc», je ne puis m'empêcher d'afflubler Dubosc du sobriquet «Franck-la-poire»). Cette méthode qu'utilise Martin Matte est nommée la «suffisance comique» par Jean Beaunoyer, journaliste à La Presse, qui la définit comme «(...) un procédé par lequel il [Matte] gonfle son spectacle au maximum et ne se laisse plus aucune marge de manoeuvre» (La Presse, 13 octobre 2000).
Or, malgré l'approbation du public et de la presse – qui ne sont absolument pas des sceaux de qualité absolus – il faut toujours manier rigoureusement les procédés énumérés ci-haut, parce qu'ils peuvent avoir l'effet voulu... ou l'inverse. C'est d'ailleurs un fait reconnu en santé publique que passer des messages sur des sujets comme le suicide, les habitudes de vie ou les stéréotypes, avec certains groupes, et dans des contextes appropriés, est quelque chose de très difficile à réaliser – même pour des experts-es de la communication et de contenus disciplinaires.
Matte vs. les autres
Une des forces de Matte, rapporte-t-on, est le fait que c'est «un gars ben [bien] ordinaire» (Voir, 28
septembre 2000), avec un vécu ordinaire dont son humour est immédiatement issu : il était vendeur pour l'entreprise
familiale de portes et fenêtres avant d'entrer à l'École nationale de l'humour (Le Soleil, 21 octobre 2000).
Les gens s'identifient à lui quand il fait une apparition, un numéro ou un spectacle, et il en devient d'autant plus
crédible dans une émission comme Caméra Café. Comme humoriste, il parle de ce qu'il vit et, avec ses talents de
conteur, transforme une situation banale en une situation banale caricaturée, mais cocasse, bien emballée. Plus
spécifiquement, Luc Boulanger, journaliste dans le Voir, énonce que :
«C'est ça, l'art de Martin Matte. Sous l'angle comique, il observe la faille en chacun de nous. La vulnérabilité derrière le mur de nos forteresses imaginaires. La moumoune [le poltron] qui sommeille sous la carapace des machos...» (Voir, 28 septembre 2000).
Matte a pour modèle Yvon Deschamps (Le Soleil, 21 octobre 2000; Voir, 28 septembre 2000 et 3 octobre 2002), et il est parfois comparé à celui-ci, mais aussi à Huard, Rousseau et Massicotte (La Presse, 13 octobre 2000; Voir, 28 septembre 2000), des humoristes ad populum de première génération. Selon mes observations, il serait probablement juste de dire qu'il incarne le Patrick Huard de la deuxième génération ad populum, plus qu'un Rousseau (qui a un volet imitation marqué) ou un Massicotte (dont le style a beaucoup changé, évoluant vers l'humour extrême ces dernières années). Matte, comme Huard, a un style bien défini et constant dans le temps, aborde par exemple plusieurs thèmes reliés aux relations hommes-femmes avec assurance, sans détours, en provoquant mais sans vulgarité excessive. Matte et Huard ont d'ailleurs déjà collaboré pour vendre et publiciser leurs spectacles en tandem et fait un numéro de rivalité arrangée au Gala des Oliviers.
Tout comme Deschamps, Matte confronte le public et le provoque. Aussi, il échange parfois l'anecdote et le récit du stand-up comic pour le monologue, arme humoristique par excellence d'Yvon Deschamps. Par contre, Matte ne va jamais aussi loin que lui (Le Soleil, 3 novembre 2000). Yvon Deschamps peut baser tout un monologue sur la confrontation et, le livrant en plusieurs mouvements dont l'enchaînement est digne d'un chef d'orchestre – i.e. savamment planifiée – prend au passage des positions sociales, même implicitement politiques (p.ex. mondialisation, syndicalisation), ou démontre par l'absurde qu'une croyance donnée n'a aucun sens. Deschamps fonctionne de manière linéaire et son jeu est pour beaucoup. Matte procède plutôt par de multiples cabrioles de courte durée et escarmouches provocatrices audacieuses, plus ou moins bien juxtaposées sous un grand thème prétexte à un numéro. Et, malgré l'optimisme de certains à son égard, «Avec le temps, l'âge et l'expérience, imaginez ce que Matte pourra raconter sur la guerre, la solitude, le racisme, l'intolérance, la mort, ou la télévision aliénante» (La Presse, 13 octobre 2000), son créneau n'est définitivement pas philosophique comme le rapportait plus récemment une journaliste de Le Quotidien. Au contraire :
«Martin Matte ne traite pas des grandes problématiques de notre siècle, il n'expose pas de grandes théories. Ils [sic] préfèrent [sic] aborder des sujets quotidiens, et il les traite si justement qu'on ne peut que se reconnaître dans certaines situations qu'il expose.» (Le Quotidien, 14 mars 2002).
Comme il le dit lui-même, «J'écris à propos des choses qui m'énervent et me tracassent. En me repliant de cette manière, j'ai trouvé la meilleure façon d'être unique, de me distinguer des autres» (Le Droit, 24 mars 2001). Bon, ce n'est guère original ni unique, vous en conviendrez. Un journaliste du Voir résumera poétiquement le spectacle Histoires vraies de Matte ainsi, ce qui illustre plusieurs des points soulevés dans cet article :
«Si l'arrogance de l'humoriste est parodique, son assurance, elle, n'est pas feinte. Mimiques imparables à l'appui, le p'tit [petit] nouveau habite la scène avec une présence, un naturel et un aplomb étonnants. Et son matériel ? Pas très recherché, mais généralement solide. Bon gars straight [typique] comme il en pleut sur la planète humour, Martin Matte parle notamment de chars [voitures], de détails triviaux des relations de couple, ne dédaigne pas une allusion scato (la blague fait son effet, il faut l'avouer). Mais il dégommerait plutôt l'image du mâle fort. Ses monologues teintés d'autodérision dessinent le portrait d'un froussard qui hésite à affronter son paternel dont il vient de scrapper la jeep, qui emprunte tous les détours possibles pour ne pas défendre une blonde [conjointe] trop téméraire contre les armoires à glace [colosses] qu'elle a provoquées (un numéro par ailleurs longuet)... La grande qualité du spectacle de Matte tient sans doute à ses accents de vérité.» (Voir, 26 octobre 2000).
En fait, Matte se différencie de ses semblables davantage dans le traitement que par le contenu, celui-ci étant bien de son époque, i.e. tellement ad populum. Cette distinction est, il est très important de le faire remarquer, surtout quantitative. C'est-à-dire que Matte fait mieux que les autres ce que les autres font. En d'autres termes, il traite des mêmes thèmes, avec des procédés contemporains, mais plus adroitement. C'est ce qui lui permet d'être une figure marquante de la deuxième vague ad populum. Contrairement à d'autres humoristes de ce courant, qui frivolent parfois avec l'humour extrême, Matte n'est pas perçu comme un humoriste vulgaire et ne se définit pas non plus comme tel (Le Droit, 24 mars 2001; La Presse, 7 octobre 2000). Comme il le disait à une journaliste de Le Soleil : «Le caca-pipi-poil, je ne lève pas le nez là-dessus, mais personnellement, je ne me sentirais pas à l'aise de parler de ça sur scène» (Le Soleil, 21 octobre 2000). Ce qui ne l'empêche pas, une fois de temps en temps et dans des contextes qui s'y prêtent, de placer quelques phrases salées bien envoyées. Cela permet à Matte de très bien passer à côté des Maxim Martin, Mike Ward, Sylvain Larocque (dans une bien moindre mesure) et al., ceux qui se targuent de soi-disant «repousser les limites et dire les vraies choses».
Conclusion
Mais, est-ce que Martin Matte pratique de l'humour drôle ? Je concède volontiers et de bonne foi que le contenant est
un élément important, capital en humour. Toute l'habileté, la réalisation, la puissance d'exécution, le jeu s'y
retrouvent. Mais avec Matte et plusieurs autres humoristes ad populum, presque tout est dans le contenant,
l'image, le paraître. La substance, l'essence et l'être, de leur côté, baignent dans le néant. Remarquez que Matte est
très distrayant et talentueux, par moments, jouant habilement avec le premier et (parfois) le second degré. Néanmoins,
je me prononcerais pour un équilibre entre le contenu et le contenant, et contre un humour à majeure de contenant.
Oui, comme la chanson populaire d'un temps, l'humour ad populum de Martin Matte fonctionne maintenant et fonctionnera encore peut-être même pour 10 ou 20 ans, mais il ne possède pas de portée historique bien puissante et persistante (heureusement, d'ailleurs). À trop miser sur le contenant, le contenu souffre.
Ainsi, la question des thèmes abordés – le contenu, quoi – prend toute sa pertinence. Rester, comme Matte (et de nombreux-ses autres) le fait, dans des sujets faciles, populaires, d'actualité, d'immédiateté, quotidiens, limite grandement les possibilités de généralisation et d'universalité. Ces critères, et non pas le succès médiatique, constituent le noyau bien typique d'un humour mature. Inversement, l'éventail de sujets surutilisés encore une fois recyclés montrent autre chose. Ce déploiement suggère plutôt que Matte, l'humoriste, se complaît dans la création de procédés de résonance, c'est-à-dire qui trouvent succès et écho dans le fait d'être situés dans un contexte spatiotemporel fortement défini, même restreint. Comme un argument dont la principale, voire la seule qualité serait d'être en accord avec ce qu'on pense, l'humour de contenant, la drôlerie-vérité de Matte ne permet définitivement pas d'atteindre une validité à caractère intemporel. Pour cette raison, Matte ne fait pas d'humour drôle. Ce qui ne l'empêche certainement pas d'être comique, habile, bon conteur et orateur, improvisateur authentique, et de jouer un excellent rôle en tant que comédien.
En terminant, je vous dis merci, et à la prochaine.
Marcel LE MENT
Références
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