Un avis québécois sur des humoristes français

Bonjour, illustres amis,

Ici Marcel LE MENT.  Je connais, à titre de spectateur, très peu des comiques dont on parle sur ce site.  Habituellement, je dois me contenter de lire ce que mes collègues de ou-pas.net écrivent sur les humoristes français car je n’ai pas le privilège de les voir se produire.  Dit autrement, je les connais indirectement.  Or, bien que les propos de mes homologues soient fort distrayants et probablement bien fondés, je garde généralement quelque neutralité bienveillante à leur égard puisque je n'ai que rarement l'occasion de vérifier moi-même ces déclarations.  Ici, on renverse la vapeur : je donne mon avis sur des gens de chez vous quand l’opportunité de les entendre se pointe.  Évidemment, question de méthodologie et d’honnêteté de réflexion, je laisse s’écouler un certain temps entre mes visite sur ou-pas.net et l’écriture des textes.  Vous pourrez vérifier si, après coup, les idées convergent… ou pas (© Rollin).

Il faut d'abord savoir que peu de comiques français dont parlent les chroniqueurs de ou-pas.net se rendent jusqu'qu Québec.  Il est certain qu'il y a TV5, véritable laboratoire d’observation en milieu culturel, mais peu de Québécois possèdent assez de courage pour s'y aventurer un laps de temps significatif.  Bien sûr, des individus tels que LEEB et DEVOS nous sont connus depuis plusieurs années.  PALMADE, LEGITIMUS, DUBOSC et DRUCKER ont aussi fait quelques apparitions, tout comme plusieurs autres que j'oublie.  Toutefois, il s’avère difficile de générer des avis vraiment éclairés sur des artistes de l'humour qu'on voit rarement, pour un numéro de courte durée et dont on nous refile souvent les meilleurs extraits.  C'est un peu comme recevoir de la visite chez soi durant un après-midi : on n'a pas le temps de voir les irritants de la fréquentation quotidienne.  Je me permets de supposer que les gens d’Europe par, rapport aux Québécois, se retrouvent sensiblement dans la même situation.

1.    Frank DUBOSC

Ceci étant maintenant compris, on peut passer aux commentaires sur des individus spécifiques.  J'ai récemment eu l'inhonneur de connaître Frank DUBOSC en tant qu'humoriste français.  Je l'ai vu à deux reprises au cours de décembre 2002.  Dans un cas, il co-animait un gala Juste pour rire et, dans l'autre, il se produisait dans un numéro régulier.  Je crois avoir un échantillon suffisant, quoique modeste, pour baser mon opinion.  Surtout que - premier constat - l'humour de Frank DUBOSC semble très pauvre en variabilité, en tout cas celui qu'il présente au Québec (peut-être par souci d’adaptation, je ne sais pas).  Statistiquement parlant, quand on observe peu de variabilité, il est possible de faire des inférences «sûres» à partir de petits échantillons.  Justement, c'est l'exercice auquel je propose de me livrer.  Vous pourrez voir si les conclusions peuvent être généralisées.

J'ai deux idées générales à énoncer sur Frank DUBOSC.  La première porte sur sa personnalité d'humoriste, que je qualifierais de plutôt désagréable.  Il donne aux Québécois l’image parfaite de ce qu'est un très mauvais archétype de Français, i.e. le Français chiant.  «Ils veulent en avoir, je vais leur en donner pour leur argent», pense-t-il peut-être.  Il renforce donc des préconceptions largement erronnées et, pire encore, s'appuie sur celles-ci pour faire rire.  Le résultat est de qualité limitée.  D’une part, n'importe lequel d'entre nous peut imaginer ce personnage et en faire une imitation convainquante - et plus drôle parce qu’imprévue et locale - dans son propre salon.  C'est donc très décevant de voir qu'un des grands comiques français (selon l’opinion de la majorité, disons) se sert d'un tremplin de si mauvaise imagination pour s'imposer.  Deuxièmement, il est arrogant.  Durant tout le temps qu'il est sur scène, il rabaisse son public comme s'il était composé de vulgaires barbares que le grand seigneur grâcie de sa présence.  Il débute en posant des déclarations vantardes et excessives, puis s’offusque - voire réprime - des réactions de l’auditoire en faisant des remarques du genre : «Mais voyons, sur quels gens suis-je tombé ?» ou encore «Vous ne connaissez pas cela ?».  La relation qu’il entretient avec son public m’apparaît en ce sens fragile et ambivalente.  Un ou deux de ces commentaires auraient pu être bien placés et donner un effet subtil; d’ailleurs, des comiques québécois font régulièrement cela, avec de bons (e.g. Yvon Deschamps) et moins bons (e.g. Peter McCloud) résultats.  Mais, pour la durée d'un numéro entier, on perd rapidement l'intérêt puisque le personnage devient une mauvaise caricature et on atteint immédiatement la saturation.  Troisièmement, il rayonne de suffisance.  Il en a vues, des choses, il sait tout, il peut parler de ce qu'il veut et devenir l'expert en toute matière, et comme si ce n’était pas encore assez, il veut nous en montrer.  «Ben oui, c’est ça Frank, c’est beau, on t’a vu, va te coucher».  En fait, c’est plus agaçant que drôle, car l’humour DUBOSC a pour caractéristique de multiplier les efforts de contenant, mais pas de contenu.  On note une tonne d’attitudes théâtrales (quand même bien menées) pour une pelletée de sable de texte habilement réfléchi.  Quatrièmement, ses allusions constantes à la sexualité et à sa supérieure phallicité viennent confirmer qu'on a affaire à un (supposé) mâle dominant.  Sauf que de la manière dont il bâtit son discours, on peut difficilement y croire parce qu’il en met trop; comme on dit, il beurre ben épais.  Il n’est pas crédible, contrairement à d’autres qui utilisent aussi le type du mâle dominant pour faire rire (ce qui peut être ou ne pas être drôle, mais là n’est pas la question).  Plusieurs comiques québécois se servent de ce rôle afin de traiter des relations hommes-femmes, dont bien des humoristes ad populum de dernière génération n’étant pas toujours bons (e.g. Martin Matte, Sylvain Laroque).  La recette est bien simple : (1) établir le personnage dès le départ avec quelques phrases choc ou déclarations viriles, puis (2) passer à autre chose et apporter du contenu «drôle».  Selon mes estimations, DUBOSC ne franchit jamais (1) parce qu’il revient toujours à la charge pour légitimer son rôle sans amener de contenu.  En d’autres termes, cela revient à dire qu’il n’obtient pas assez de crédibilité à cause d’erreurs stratégiques.  En somme, les gens qui possèdent les traits de personnalité de DUBOSC (i.e. stéréotypé, arrogant, suffisant, pseudo-dominant) ne sont pas drôles, ils sont carrément casse-pieds.  Donc, DUBOSC ou, plus rigoureusement son personnage, n'est pas drôle.

Deuxième impression sur DUBOSC : il pratique une forme d'humour centrée sur lui : l'humour dont il est le héros.  Ceci consiste à créer (et étendre au maximum) un récit, un espace sur scène ou un univers qu'il contrôle afin de se mettre en valeur car, comme tout bon dominant, les règles, c’est lui qui les formule.  Par exemple, dans un numéro il raconte étape par étape comment, au cours de ses vacances, il sauva héroïquement une mannequin américaine (ah non, pas encore la fascination indue amour-haine des Français envers les Américains).  Ou encore, comme animateur, il est obsédé par la nécessité de rabaisser ses co-animateurs, de les castrer symboliquement.  Tout le concept du gala Juste pour rire qu’il a co-animé était fondé là-dessus, c’est dire si c’est révélateur.  Évidemment, nous, on s'en calice [on s’en fout].  Cependant, pour lui, cela semble revêtir une grande importance.  Il se sert ainsi de sa position d'animateur ou d'humoriste pour en quelque sorte se mettre en valeur, lui et ses principales qualités, soient : son arrogance et sa suffisance.  Encore une fois, il ne suffit que de dire : «Frank DUBOSC est [voir dernière phrase du paragraphe précédent]» et tout le reste est atrocement prévisible, donc habituellement peu drôle.  Évitons la mauvaise foi absolue en disant qu’il amène tout de même quelques gags bien placés, qui font malheureusement figure d'exception.  DUBOSC se roule donc globalement dans son tissu fantasmatique et fait de l'humour pour lui, pas pour son public.  En plus de ne pas être drôle, cette mise en scène traduit un égocentrisme manifeste qui n'a que peu de rapport avec l'art humoristique, qui est en toute première instance, un échange relationnel.

Sur ce, bonne soirée.

Marcel LE MENT

2.    Laurent GERRA

«Les imitateurs ne sont pas drôles», peut-on lire sur ou-pas.net.  Il faut comprendre que, de par la nature de leurs numéros, les imitateurs peuvent être drôles mais cela demeure, règle générale, très difficile.  Parfois, le fait d’ajouter des éléments inattendus ou de faire une imitation avec, en parallèle, l’original sur scène, peut devenir bon.  Ceci ne devient pas nécessairement drôle; j’ai par contre vu ce genre de numéro et c’était, dans quelques cas, très bien.  Une autre tentative pour un imitateur très habile est d’ajouter des éléments qui peuvent être drôles entre des bouts d’imitations, comme quelques blagues ou encore en provoquant une mise en scène ou une situation insolite (pour la personne imitée dont l’imitateur tient le rôle).

C’est en quelque sorte la technique de Laurent GERRA, du moins d’après ce que j’ai compris.  Au départ, il nous est présenté comme «un des plus grands [comiques imitateurs] de la France» à Juste pour rire.  La barre est haute.  J’ai eu l’occasion de le voir dans deux numéros.  Dans le premier, il se consacrait entièrement à devenir une copie-carbone de Francis CABREL.  Je me souviens vaguement d’une allusion lue à propos de ce sketch sur ou-pas.net et j’ai déjà entendu une version différente en MP3.  Je dois donc en déduire qu’il s’agit d’une de ses prestations à succès.  Dans le second, il imitait Michel DRUCKER dans un espèce de gala de remise de prix à des chanteurs et chanteuses.  Ce prétexte lui donne bien entendu la chance de faire quelques imitations relativement bien réussies - quoiqu’accompagnées médiocrement au piano - des gens qui sont, selon sa mise en scène, en nomination.

D’une part, Laurent GERRA me semble restreint dans l’application de l’imitation.  En fait, si ce qu’il livre est de bonne qualité, la durée de ses imitations est très courte.  Tout, dans ses apparitions, est fractionné.  Quand GERRA imite plusieurs individus, on sent qu’il maîtrise bien les petites pièces qu’il monte.  Par analogie, on peut dire qu’il fait cela comme un étudiant ayant l’obsession de tout apprendre par coeur la veille de ses examens mais qui ne dégage aucune compréhension systémique des concepts.  Par contre, on se demande si GERRA serait capable de bien réussir et d’approfondir sur une plus grande période ou en plaçant ses copies dans des situations variées.  Quand il n’imite qu’un individu - je fais référence ici à ce que j’ai vu, i.e. Francis CABREL - il fractionne encore.  Il prend environ 8 mots trouvés dans ses chansons (caillou, forêt, chemin et c.), qu’il maîtrise bien et, en l’espace de quelques minutes, nous en balance compulsivement toute la combinatoire.  Donc, le démo GERRA est bien, mais y a-t-il une version complète ?  L’image est polie, mais on atteint le fond rapidement.  Pour reprendre l’analogie de l’étudiant, il a peut-être de bons résultats, mais on dirait qu’il compense le talent par la pratique.

Pour masquer ce haut-plancher et ajouter encore plus d’éclat, GERRA passe des commentaires ou, plus largement, pose des gestes révélateurs.  Dit autrement, il alterne constamment entre l’imitation et l’opinion.  Ainsi, chaque imitation est ponctuée d’un commentaire-express © GERRA.  De la même manière, on comprend très bien qu’il veut dire, implicitement : «CABREL se ramène tout le temps avec les mêmes thèmes».  Vu ce qui a été expliqué au paragraphe précédent, on pourrait avoir l’impression que le message est beaucoup plus le centre d’attraction que l’imitation.  Il relaye cette dernière au second plan et elle ne devient qu’un prétexte aux messages.  En fait, cette déclaration vient d’une observation que j’ai faite, qui est que les gens rient et semblent apprécier bien plus des commentaires que des imitations.  C’est une réaction des publics névrosés, mais passons.

C’est ici qu’on se rend compte que GERRA est encore plus désagréable que DUBOSC.  Si DUBOSC est dérangeant à cause de ce qu’il dit sur sa propre personne, GERRA l’est par ce qu’il dit des autres.  Tout, absolument tout, semble être soigneusement planifié pour bitcher [saloper] le reste de l’Univers.  Il tire sur tout ce qui bouge, et tous y passent, notamment des chanteuses comme Céline DION et Lara FABIAN.  Je ne ressens aucune émotion positive face à elles non plus, mais la question n’est pas là.  Les impertinences signées GERRA visent l’apparence, le talent, l’actualité; GERRA le destructeur n’épargne personne.  Il passe donc tous ces gens, à tort ou à raison, à la moulinette. 

À mon sens, cette supposée méchanceté s’avère d’une finesse douteuse.  La vulgarité, la provocation gratuite, les attaques ad hominem et les blagues grasses ne provoquent que des indigestions de «drôlitude» (néol.) puisque l’humour s’apprécie dans sa finesse.  Considérant que Laurent GERRA commet deux infractions sus-citées, (1) la provocation gratuite et (2) les attaques ad hominem, il n’est logiquement pas drôle.  De plus, puisque ces interventions constituent le fondement de l’humour-imitation de Laurent GERRA, il n’est absolument pas drôle, peu importent les réactions du public.

Sur ce, bonne soirée.

Marcel LE MENT.