Yvon Deschamps : un pilier de l'humour québécois

Illustres amis, cette première chronique portera sur Yvon Deschamps.
Tout d'abord, un peu d'histoire. Yvon Deschamps est né en 1935. Il devint très populaire au début des années 1970. À cette époque, le Québec était animé par un courant souverainiste et nationaliste assez fort. Plusieurs humoristes étaient aussi engagés dans cette cause. Il se passe donc beaucoup de choses au plan social et on sent encore les bouillonnements de la Révolution Tranquille : les Québécois veulent être «Maîtres chez Soi», recherchent leur identité, renversent le libéralisme pour la social-démocratie et sont fatigués d'être relayés au second plan de leur propre société par les Anglais. Ceci transparaît évidemment dans l'oeuvre de plusieurs, dont celle d'Yvon Deschamps.
Deschamps s'est illustré par un style bien à lui que personne ne saurait lui contester : le monologue. Typiquement, il arrive sur scène et, en parlant à la première personne, incarne un personnage qui nous confie ses préoccupations. Parfois, il est plus en train de réfléchir pour lui-même, d'autres, c'est comme s'il s'insurgeait contre quelque chose ou se confiait à un ami, bref, il fait jouer plusieurs rôles au public. Son personnage est toujours issu du peuple et quelque peu caricaturé, parfois aliéné ; il s'inscrit tout à fait dans l'esprit du temps. Que ce soit l'ouvrier peu scolarisé des années 1970 ou le père de famille en désarroi devant les maladresses de son fils adolescent à l'aube de l'an 2000, le résultat est convainquant.
La
question est : Yvon Deschamps est-il drôle ?
Il est nécessaire, je crois, d'exemplifier par quelques cas de figure
avant de prendre position. Dans un
de ses premiers monologues à succès, «Les Unions qu'osse ça donne ?» [À
quoi servent les Syndicats ?], Deschamps joue un prolétaire un peu nigaud et
inconscient de sa condition. Il
explique que : «Mon père l'a toujours dit, ce qu'il faut dans la vie, c'est un
bon boss et une job steady» [Un bon patron et un emploi stable].
Il a une attitude anti-syndicaliste, disant que c'est inutile, contre
l'entreprise privée et ceux qui créent de vrais emplois, et c.
Il prend une position inverse à celle qu'il adopte vraiment pour mieux
montrer son absurdité. Subtilement,
plus il parle de son employeur, plus on se rend compte qu'il se fait exploiter
et que sa condition l'empêche de le voir.
Il y a quelques blagues à gauche et à droite, on rit de la crédulité
du personnage... bon, c'est un peu facile, mais il faut apprécier la force de
la mise en scène qui désire amener tranquillement le spectateur dans la réflexion
de l'auteur. Il utilise
sensiblement la même tactique dans un autre monologue.
Cette fois, il nous annonce qu’il vient de perdre sa femme mais que ce
n’est pas très grave, parce qu’elle était moche, peu serviable et qu’il
s’était marié avec elle pas mal par défaut.
Car à l’époque, c’était tout un séducteur, il aurait pu en avoir
une autre mais, par concours de circonstances... c’est bien sûr elle qui s’était
attachée et l’avait piégé. Plus
le monologue avance, plus il laisse le masque d’homme viril invincible tomber
pour faire apparaître un pauvre type complètement
à terre et très angoissé de devoir faire face à l’avenir tout seul.
Ceci est entrecoupé de plusieurs blagues légères qui contrastent avec
le thème initial du monologue, plutôt terne.
Une de ses techniques favorites est de faire prendre une position par son personnage en ouvrant une parenthèse pendant son monologue. Il va ensuite montrer l'absurdité de cette position en montrant les faiblesses du discours et des croyances que les gens ont. Deschamps parle ainsi de la solitude, de la mondialisation, de la société de consommation, de la famille, de l'immigration... Contrairement à plusieurs comiques français «engagés» (du type Guy Bedos, à ce que j'ai cru comprendre), Deschamps ne sombre jamais dans le populisme : il ne veut pas un appui politique, il ne milite pas ouvertement. Il a ses opinions, passe ses messages, mais demeure un humoriste. Il ne va pas essayer de se choquer à outrance, théâtralement, et de se scandaliser pour attirer l'attention. Il ne s'abaissera pas non plus à ressortir de vieux conflits qui alimentent les passions - à défaut d'avoir du talent, certains seront démagogues. Deschamps est donc fort habile ; il sait jusqu'où aller.
Il prend aussi plaisir à interagir avec le public et même à le faire réagir. Dans un autre monologue, il parle de son enfance. Il dit : «Chez moi, y'a juste ma mère qui ne travaillait pas... (réactions de la foule) ...elle avait trop d'OUVRAGE. J'aurais bien aimé vous voir à sa place !». Ou encore, dans une autre apparition : «Ah, on le sait bien, le monde des régions, ils sont corrects, mais ils sont tellement colons... (réactions de la foule) Bien oui, c'est ça ! Gnan gnan gnan, pas moyen de discuter, aussitôt qu'on leur dit quelque chose...».
Deschamps a également été animateur plusieurs années pour le Festival Juste Pour Rire. En plus de ses talents en animation, il nous a parfois refait un de ses monologues célèbres ou encore un de ses plus récents. Il a continué d'écrire et fait, encore aujourd'hui, des spectacles. C'est plus ou moins toujours la même formule : un monologue avec un personnage qui réfléchit sur son époque. À la longue, on peut finir par se lasser de ce type d'humour ; pendant tout un spectacle, cela peut devenir lourd. Le spectateur voudrait rire davantage.
Il est arrivé à Yvon Deschamps d'être passablement mauvais aussi, dans une télédiffusion nommée «CTYvon». Il s'agissait d'une sorte d'émission dont le contexte était un plateau de tournage d'un studio de télévision. Plusieurs sketches se succédaient, sans grand talent, peu intégrés. Pourtant, il y avait de bons humoristes, mais cela n'a tout simplement pas fonctionné : l'humour était simple, léger, maladroit... On s'attendait à un calibre plus élevé de la part de comédiens aussi solides. Si cela avait été produit vers 2002 plutôt que 1992, on aurait probablement observé plus de succès compte tenu de ce qui se fait présentement au Québec.
Un
moment où j'ai trouvé cet humoriste particulièrement fort était lors du
spectacle «Parlementeries». Il
s'agit d'un rassemblement de très bons humoristes qui, le temps d'un spectacle,
simulent une sorte d'Assemblée Nationale et des débats.
Ceci a l'avantage d'être un condensé du meilleur de chacun, ce qui ne
laisse pas beaucoup de place aux longueurs.
Il y a eu 3 spectacles dans cette série.
Dans le premier, Yvon Deschamps est un chef de parti, nommé Marcel
Leduc. Dans un autre, il revient
comme ancien Premier Ministre déchu, habillé en clochard et quêtant «un
p'tit 25 cennes» aux députés. Tous
refusent seulement même de le regarder (même ceux de son ex-parti... quelle
symbolique !), mais il prend le micro quelques instants.
Il explique que, dans le contexte d'un référendum sur la souveraineté
du Québec, les territoires qui désirent devenir souverains devraient pouvoir
le faire et que les autres resteraient au Canada, et qu'on devrait diviser ainsi
les comptés, les villes et même les rues... Le Premier Ministre lui dit alors
d'arrêter, qu'il délire, mais il termine en répliquant : «Peut-être, mais
moi au moins, je suis saoûl ! [ivre]». C'est
particulièrement intéressant, parce qu'un <i>vrai</i> ministre du
Parti Libéral, Stéphane Dion, avait proposé quelque chose de semblable il n'y
a pas si longtemps de cela (en moins exagéré), contestant l'intégrité
territoriale du Québec advenant sa sécession.
Si nous revenons à notre problème initial, «Yvon Deschamps est-il drôle ?», je serai forcé de répondre : parfois, et cela dépend. Parfois, parce qu'on ne rit pas tout le temps, et on ne rit généralement pas énormément. Il y a des moments plus forts que d'autres, et le tout a une allure un peu philosophique qu'il faut bien goûter avant de se prononcer. On réfléchit avec le personnage sur son époque, ses préoccupations - qui sont aussi les nôtres. C'est quelque chose de particulièrement appréciable puisqu'aujourd'hui, les comiques optent pour la facilité et ne s'engagent pas, ils se contentent simplement de prendre des opinions qui font consensus et d'exacerber des stéréotypes. Contrairement à Deschamps, il n'y a pas de réflexion, de position, de message. Il va être drôle, dépendamment de la personne à qui il s'adresse. Ce ne sont pas des instants ponctuels qu'il faut apprécier, mais bien tout voir dans son ensemble. Il faut une culture minimale chez l'auditeur pour aller au-delà des blagues faciles et, ultimement, apprécier Deschamps. Il est certainement capable d'être drôle au premier degré, mais aussi au second, si on est attentif - et c'est là l'intérêt du personnage.
Considérant son apport considérable à l'humour, sa grande production artistique, sa valeur de pionnier et son style unique, Yvon Deschamps, à défaut d'être drôle, est certainement distrayant, appréciable et, surtout, hautement respectable.
Merci, et à la prochaine.
Marcel LE MENT.