
Trois ans d'errance depuis la création d'ou-pas.net, trois ans de mises à jour éplorées en quête d'un nouveau Rollin, trois ans de doutes, d'incertitudes angoissées, de dénigrement systématique de la lie de l'humour pour ouvrir la route au nouveau prophète de la Poilade, et bien voilà, ça y est, il est là, il arrive, il avance timidement sur l'abrupte escalier de la considération de l'homme de bon goût, il est jeune, il est beau, l'est pas bien grand, gros encore moins, c'est pour ainsi dire une demi-portion, pour ne pas dire un tiers de portion, mais ne vous y fiez pas, son talent est inversement proportionnel à son gabarit, ses allures de fiotte malingre dissimulent un colosse redoutable, les astres sont formels, le nouveau Rollin, c'est lui, il ne le sait pas encore, mais moi je le sais déjà, et sonne donc l'oliphant pour annoncer, dans le tintamarre qu'elle mérite, son entrée retentissante dans les pages de ce site, mesdames et messieurs, sous vos yeux ébahis, Luc Antoni.
Ca fait un bout de temps qu'il exerce, et je parle en connaissance de cause, j'avais eu l'occasion de le voir il y a bien dix ans de ça, dans ce qui devait être un de ses premiers one-man-show, inabouti mais prometteur, dans un café-théâtre. C'est dans un endroit comparable que je l'ai retrouvé près d'une décennie plus tard, le Point-Virgule en l'occurrence, l'expérience en plus, mais surtout, avec ce qui ne se laissait qu'entrevoir à l'époque, l'étincelle du génie, celle qui caractérise les plus grands. Car oui, mesdames et messieurs, c'est bien de génie qu'il faut parler lorsqu'on évoque Luc Antoni, le talent, l'inspiration ne suffisent pas à le définir, il y a ce petit quelque chose en plus, impalpable, mais qui fait toute la nuance: le génie. Car seul le génie peut réussir à faire d'un spectacle basé sur le principe mille fois éculé de la "galerie de personnages" une complète réussite. Rendez vous compte: une galerie de personnages! Rien de plus convenu, de plus frelaté, de moins audacieux qu'une galerie de personnages... c'est ce qu'on pense jusqu'à ce qu'on se soit pris dans la face ceux de Luc Antoni, qui renouvelle le genre dans un fracas qui réduit à la poussière plusieurs décennies de café-théâtre. En effet, adeptes de la galerie de personnages, ce n'est pas chez Luc Antoni que vous trouverez des caricatures poussives de rappers de banlieue, la casquette à l'envers et des Yo! plein la bouche, l'homme ne choisit pas ses cibles dans un catalogue, il va les chercher là où personne ne s'aventure jamais. Car enfin, mesdames et messieurs, dites moi où vous avez déjà vu, dans un spectacle comique, un chef d'orchestre teuton, dictatorial et ordurier, à mi chemin entre Karl Lagarfeld et Marcel de Vélo, exposer sa vision du monde et le mépris que lui inspirent ses contemporains, dans le cadre d'une répétition avec l'orchestre qu'il dirige. Dites moi quel comique de mes couilles vous a fait rire en endossant le costume d'un patron de multinationale interviewé par un journaliste économique. Dites le moi.
Et quand bien même. Luc Antoni interprète aussi des personnages moins originaux. Le politicien, par exemple. Là, j'en vois certains se pousser du coude: "Comment? Un personnage de politicien? C'est ça, Luc Antoni? A ce compte là, je préfère encore aller voir Pierre Douglas imiter Georges Marchais!". Grossière erreur. Car ce qui différencie le politique selon Luc Antoni de ceux de tous les Pierre Douglas qui croupissent dans les caveaux parisiens, c'est sa modernité. Imaginez un mélange de Sarkozy, Raffarin, Coppé... bref de ce que la droite a engendré de pire ces dernières années, du moins sur le plan de discours. C'est ça, le politique selon Luc Antoni. Et rien de plus. Pas de gag, pas de caricature, surtout pas de caricature, juste une représentation fidèle de la réalité, à peine amplifiée, quelques mots, des mimiques, intonations, une gestuelle qui mettent la réalité sur la table dans sa nudité la plus crue, la triste réalité de la langue de bois mal maîtrisée qui sert de standard au discours de nos élites, règne de la communication oblige. Et on rit, mesdames messieurs, c'est ça qui est incroyable, on ne se contente pas d'apprécier la performance, on rit à gorge déployée. Le procédé est encore plus saisissant dans le sketch du grand patron. Avachi sur son siège, la tête pendante, de l'arrogance plein la bouche et un cynisme qui ne prend même pas la peine de se déguiser, Luc Antoni nous sert sur un plateau une synthèse du MEDEF à vomir, et encore une fois, au lieu de simplement se dire "il fait bien le grand patron" et de bailler au bout d'une minute du sketch, on se bidonne comme des dératés jusqu'à son terme. Entendons nous bien: ce n'est pas de l'humour politique, encore moins engagé, Luc Antoni n'est pas un chansonnier. Il se contente de constater, de nous exposer, avec son incroyable talent, sa vision des choses, en les relevant à peine d'un trait, discret, d'humour noir. Et cela suffit à faire naître le rire. Il y a quelque chose de miraculeux là dedans.
Tout est dans l'interprétation. C'est un risque, mais Luc Antoni peut se le permettre, c'est objectivement, et sans flagornerie aucune, un des meilleurs comédiens de sa génération, si bien que quand il interprète le sketch des trois tarlouzes dans la station spatiale internationale en prise avec un bug du système informatique, l'habituelle et désagréable sensation d'homophobie qui nous prend lorsqu'on assiste à pareille représentation vole en éclat pour laisser sa place à un rire sain et propre de toute vilaine pensée, qui ferait s'agiter Henri Chapier en personne. Car une fois encore, quand Luc Antoni fait la tarlouze, il ne le fait pas pour s'en moquer, ni pour la défendre, il ne le fait pas non plus pour faire rire les beaufs, pas plus que les pédés, il le fait car sur la forme, elle est drôle (du moins, quand c'est lui qui l'interprète). Et en plus, il ne la fait pas dans un bar à tarlouzes, il la fait dans une station spatiale. Vous saisissez la nuance? Luc Antoni, c'est pas de l'humour de fond, c'est de l'humour de forme, ne cherchez pas de message caché, y en a pas, c'est de l'ontologie, et donc du rire brut.
L'interprétation, et le texte. De la belle ouvrage, comme on dit, du travail de dentellière, pas un mot de trop et chaque mot à sa place, au moment où il faut, toujours adapté au personnage, dans un habile dosage d'envolées littéraires et de "salope" et "grosse pute", pour autant sans étalage de virtuosité mal venu, si courant chez les humoristes qui ont du verbe. Et pourtant, la virtuosité est réelle, et le personnage du frustré en proie à une crise brutale de concupiscence est là pour le prouver, un des plus grands moments de toute l'histoire de la poilade, où la subtilité littéraire le dispute aux dérapages orduriers dans un parfait équilibre, rien qu'en le lisant, je suis sûr qu'il y a matière à rire, alors imaginez un peu quand il servi par un acteur avec un grand A malgré sa petite taille.
Et puis il y a ce personnage d'emmerdeur, qui va harceler un conducteur de train pour lui faire savoir qu'il n'apprécie pas sa façon de conduire, et là, entre deux crises de rire, le malaise nous prend. Martineau. Le temps d'un sketch, en guise d'hommage, volontaire ou non, peu importe, Luc Antoni ressuscite Martineau. Et là, tout est dit.
Alors bien sûr, tout n'est pas parfait, il y a quelques baisses de rythme, des sketchs moins inspirés (mais très peu), mais au final, l'impression que nous laisse Luc Antoni est celle d'une intense satisfaction, doublée d'un grand espoir. Car je vous le dit comme je le pense: il existe un avenir radieux pour Luc Antoni. Pas un avenir de super star, façon Semoun, Bigard ou Gad, mais une alternative aux cafés-théâtres miteux dans lesquels on pourrait à tort le soupçonner d'être condamner à stagner. Il est trop original, trop talentueux, drôle et intelligent, et peut-être aussi un poil trop misanthrope, pour remplir les très grandes salles, mais il a un truc en plus, qui pourrait faire de lui un genre de nouveau Rollin, au succès certes modérément étendu, mais bénéficiant de l'estime solide et définitive d'un public de fidèles, exigeants et intégristes, dont j'ai pour ma part déjà pris la carte de membre. Luc Antoni au Point-Virgule me fait un peu l'effet d'un Hirondelles de saucisson: encore imparfait, mais réunissant déjà tous les ingrédients d'une réussite future, totale et contondante. A Luc Antoni de s'en rendre compte, et de parier sur un spectacle un peu plus audacieux sur le plan de sa construction. Comment, je ne sais pas, mais je suis persuadé que c'est possible. Enfin si, je sais. Il faut que Rollin et Antoni se rencontrent.
Inutile de téléphoner au Point-Virgule pour réserver, Luc Antoni n'y est pas, c'est une représentation exceptionnelle à laquelle j'ai assisté. Mais je ne manquerai pas d'annoncer ici ses prochaines dates. Et comptez sur moi pour le surveiller de près. Luc Antoni, à partir de maintenant, on lui lâche plus les basques.
Luc Antoni a joué au Lucernaire, un spectacle qui s'appelle "Œil pour œil". Et à l'entrée de la salle, on distribuait une plaquette de présentation dudit spectale au... au... au spectateur (je cherche encore un synonyme, si vous avez une idée gardez-la pour vous, c'est trop tard, ce coup-là le texte est mis en ligne, vous avez beau jeu de la ramener maintenant, il est bien temps, tiens). Tenez, voici le recto de cette plaquette.

Jusque là rien d'exceptionnel, me direz-vous. C'est plutôt anecdotique, même. "Mais où veut-il donc en venir, ce con ?"
Allez donc voir le verso, là, et lisez bien tout jusqu'à la fin. Allez.