Lettre à Bruno Gaccio
Monsieur,
Depuis la création de ce site, je n'ai cessé de vous critiquer, parfois bien au delà des limites de la cordialité. Je ne renie en rien ce que j'ai pu dire sur vous, bien au contraire, mais vous invite malgré cela à passer outre les ressentiments que vous pourriez, en retour, ressentir à mon égard, et à endosser toute l'objectivité dont vous êtes capable pour examiner le plus lucidement possible la suivante requête. Car oui, monsieur Gaccio, j'ai une proposition à vous faire. En tant que chef des Guignols, j'imagine que vous avez entre les mains l'essentiel du pouvoir des décisions relatives au contenu du programme que vous dirigez, inclus le choix de la création des nouvelles marionnettes. C'est précisément là que se cache ma proposition: créer une nouvelle marionnette, et pas des moindres; celle de Ruquier.
Ruquier aux Guignols.
Y aviez-vous pensé? Je suis sûr que non. J'imagine qu'il doit exister au sein de la corporation des humoristes une charte tacite de non agression mutuelle, qui fait que même si l'envie vous en démangeait, vous ne pourriez pas dire du mal du mafflu. Et pourtant, mérite-t-il vraiment d'être ainsi ménagé par vous? Non. Ce n'est pas un compliment que je vous fait, mais un constat objectif et dénué de toute passion: si l'homme de goût rit encore assez souvent, malgré tout ce qu'il peut lui reprocher, au spectacle quotidien des Guignols, il ne rit jamais et n'a jamais ri à celui des multiples déclinaisons du non-talent de Ruquier. Croyez bien que cela m'arrache la gueule de le dire, mais l'objectivité me pousse à admettre que malgré toutes vos tares, et dieu sait à quel point elles sont nombreuses, vous ne jouez pas dans la même catégorie que Ruquier. Partant de ce constat, qu'avez vous à perdre en vous en prenant à lui? Rien. Si vous considérez les choses froidement, vous comprendrez rapidement que l'estime de Ruquier n'a aucune valeur à vos yeux, puisqu'elle n'a de valeur qu'aux yeux des éléments de sa bande, qui lui doivent à peu près tout de leurs fortune et notoriété. Et de cette bande, vous ne faites ni ne ferez jamais partie, car vous n'avez pas besoin de Ruquier pour gagner votre vie.
Ensuite, intégrer cette nouvelle marionnette à l'effectif de vos personnages vous grandirait, car elle signifierait que chez vous, l'hypocrisie n'est pas de mise: peu importe qu'il fasse le même métier que le votre et s'adresse au même public, un humoriste sans talent doit être signalé comme tel. Bien entendu, si vous appréciez Ruquier et son humour, ma requête n'a plus aucun sens, et je vous invite à abandonner illico la lecture de cette lettre pour aller vous faire voir chez les grecs, et ça, c'est pour rester poli. Mais si ce n'est pas le cas, laisser moi vous dire, une fois débarrassé de vos scrupules éventuels quant à la création d'une marionnette de Ruquier, l'apport considérable qu'elle pourrait constituer pour les Guignols. Vos marionnettes sont, et l'ont été de tous temps, un calque parodique de l'actualité. Autrement dit: à partir du moment où une personnalité se met durablement à occuper l'espace médiatique, elle entre dans les Guignols; il en a toujours été ainsi. Il me semble que Ruquier répond à cette définition, et même au delà: non content d'occuper l'espace médiatique, il le vampirise, le monopolise et l'étouffe en barrant la route à tous ceux qui seraient susceptibles d'y postuler. L'homme incarne de plus de vilains travers tout à fait représentatifs de notre triste époque, qui me semblent en totale adéquation avec certaines critiques chères aux Guignols: la réussite par l'audimat et l'argent. Sur ce terrain, vous vous en prenez déjà allègrement à Jean-Luc Delarue; j'ose prétendre que le cas Ruquier est comparable, en ce qu'il considère l'indigence comme un spectacle à même de contenter les masses.
Je vois Ruquier comme un équivalent de votre Monsieur Sylvestre, appliqué aux épiciers. Ruquier dans les Guignols pourrait incarner la société de consommation dans son ensemble, en revêtant tour à tour les costumes de l'industriel sans scrupules, du publicitaire et du distributeur. La forme de son propos et de ses interventions serait on ne peut plus simple: PPD le recevrait de temps à autres, pour commenter tel ou tel fait d'actualité, ce qu'il ferait en bâclant quelques calembours de son cru, systématiquement suivis d'une publicité pour son dernier livre. Nul doute que la marionnette deviendrait rapidement culte, et votre popularité s'en trouverait augmentée.
J'ajoute pour finir que techniquement, la marionnette de Ruquier est d'une simplicité enfantine à réaliser. Une paire de lunettes surmontant deux joues difformes de laquelle s'échappe une voix criarde, les concepteurs et imitateurs dont vous utilisez les services ont déjà surmonté des défis autrement plus musclés.
Vous le voyez: tous concoure à faire de l'apparition de Ruquier aux Guignols une fière réussite, et malgré toutes nos divergences, nous avons tous deux à y gagner.
En espérant que vous considérerez cette proposition comme elle le mérite, je vous prie d'agréer, monsieur, à défaut de mes respects, parce qu'il faut pas non plus pousser mémère, l'expression de mes salutations distinguées.
Marcel de Guérande.