Lettre aux responsables de Canal Plus

Messieurs les responsables de Canal Plus,

Cette semaine, on vous a beaucoup entendu gloser sur l'obtention par votre chaîne des droits de retransmission du football français. Profitant de l'occasion, les journalistes vous ont aussi questionné d'une façon plus générale sur l'avenir de Canal Plus. A plusieurs reprises, je vous ai entendu évoquer l'idée d'une suppression des programmes non cryptés. Couture, Denisot, l'ont dit, certes avec réserve, certes en précisant bien que ce n'est qu'une idée, voire une "piste de réflexion", bref, personne n'est dupe: les programmes en clair vont être supprimés, la décision est prise, c'est signé, fêté, arrosé au Dom Pérignon par citernes et aux putes à 1000 euros la nuit, à se demander d'ailleurs d'où vous tirez l'argent pour financer de telles réjouissances, quand on sait quelle somme vous avez du débourser pour vous offrir l'exclusivité des matchs de foot, mais là n'est pas la question. Vous avez donc choisi de faire passer l'idée progressivement, sans brusquerie, privilégiant la méthode "comme une lettre à la poste" à la méthode "comme un taquet dans ta gueule". C'est plutôt astucieux, car il est évident que le passage au tout crypté va provoquer quelques levées de boucliers, notamment en ce qui concerne la fin des Guignols en clair, je n'ose imaginer le barouf qui va s'en suivre, probablement orchestré par Gaccio himself, pensez, une institution comme les Guignols, c'est un peu comme si on privatisait EDF-GDF.

Personnellement, la fin des Guignols, ou du moins leur passage au crypté, je m'en bas l'oignon avec ostentation. Idem pour toutes les émissions encore diffusées gratuitement sur Canal Plus, elles peuvent bien disparaître, je ne m'en apercevrai même pas, et n'aurai donc aucune raison de les pleurer, sauf une. Et vous savez très bien laquelle. Sept jours au Groland. C'est là que je veux en venir.

Moi, les gars du Groland, je les ai vu grandir. Lentement, j'ai assisté à la genèse de ce qu'il faut bien reconnaître comme étant le truc le plus drôle jamais engendré par la télévision. J'ai ri, timidement, au début, aux premiers journaux de "Canal International", parodie de CNN, dans l'émission Nulle Part Ailleurs. J'ai pleuré le ratage de Michael Kael contre la Wolrd Compagny au cinéma, et me suis consolé en assistant à lente gestation du Groland, autour du président Salengros d'abord, puis des habitants de ce pays hypothétique, vrais-faux-vrais gens, castés je ne sais où, mais toujours miraculeusement drôles. Tout ça à donné le 20 H 20, puis Groland Sat, on y riait beaucoup, on déplorait bien quelques petites facilités par ci par là, mais on passait outre, pour une fois qu'on avait l'occasion de vraiment se bidonner à la télé, on n'allait pas faire la fine bouche. Et puis il y a eu Sept jours au Groland, diffusé depuis septembre dernier. Après des débuts un peu hésitants, une période de rodage légitime, le temps aussi au public de s'habituer au nouveau support, Sept Jour au Groland est officiellement devenu l'émission la plus drôle de toute l'histoire de la télévision française, celle que l'on ne rate sous aucun prétexte, qu'on enregistre quand on est de sortie, et qui justifierait à elle seule qu'on paye la redevance si elle était diffusée sur une chaîne publique. La formule est parfaite, tout est au point, du générique, monumental, qui vaut à lui seul le déplacement, aux reportages, images détournées et séquences en tous genres, rien n'est à jeter, même les transitions de Moustique sont chiadées au point de devenir un argument comique imparable. Autre performance de taille: la dénonciation punk, constante de l'humour grolandais qui a pu s'avérer pesante ou maladroite du temps du 20 H 20 et de Groland Sat, vient avec Sept jours au Groland renforcer la réussite de l'entreprise, en lui donnant un caractère brutal et grinçant qui ne nuit pas pour autant à son coté hautement comique. L'équilibre est subtil, et pour vous dire à quel point, même l'humour noir y est drôle; Francis Kuntz chante l'occupation, je crois bien ne jamais avoir autant ri de ma vie. En plus, on est a cinq minutes d'Auchan.

Tout ça pour dire, messieurs les responsable de Canal Plus, que si l'émission Sept jours au Groland devait être amenée à être cryptée, je serais très en peine. Car si, comme je l'affirmais quelques lignes plus haut, ce programme justifierait à lui seul qu'on paye la redevance s'il était diffusé sur une chaîne publique, il ne suffirait certainement pas à convaincre son plus fidèle spectateur de payer un abonnement à Eurosport bis. Cette lettre est donc une mise en garde, agrémentée de menaces physiques. Si les Sept Jours au Groland disparaissent de mon téléviseur, je me verrai dans l'obligation, messieurs les responsables de Canal Plus, de faire de vos tronches des oeuvres d'art contemporain qui feraient sensation à la FIAC, dans le genre Picasso, avec les yeux à la place des oreilles et les oreilles à la place des roubignolles. J'espère que l'image est suffisamment explicite.

Je ne vous salue pas.

Par principe.