Les humoristes en vacances

Au moment où j'écris ces lignes, il y a une sorte de compétition dans notre boudoir : c'est à qui aura rencontré la vedette la plus ringarde au détour d'une rue, d'un magasin ou d'un aéroport. Pour l'instant, la bataille fait rage entre Jean-Pierre Liégeois, notre estimé confrère de l'Examineur, Marcel de Guérande, Marcelle Afion, Marcel de Vélo, Marcel Piston, Marcel Kébir, Marcel Monpatron, ou pas, enfin, certainement certains de ce tas-là, donc bref, l'ensemble des habitués de notre petit web-bistrot.
Je n'ai pas encore participé. Je ne rencontre jamais personne d'intéressant. Et surtout, en ce moment, je n'habite plus Paris, je suis en vacances en Bretagne, dans un coin humide, désert et ennuyeux. Je n'ai donc pas l'occasion de croiser la crème des peoples. Il me reste sans doute la crème des marins, la crème des plagistes, la crème des vendeurs de glaces, ou que sais-je du même ordre, comme par exemple la crème des crèmiers, oui, je sais, j'étais pas forcé, mais en tout cas pour les peoples, c'est raté, c'est pas la bonne région.

En revanche, ça a l'air fourni question aspirants à la gloriole, puisqu'il m'arrive de croiser régulièrement des anciens membres du cast de « L'Eté des Records », la navrante émission de Pierre Sled dont une semaine à été tournée à proximité. Et qu'hier, nous en venons au fait, j'ai passé ma soirée à manger en face d'un minus que j'avais vu dans les Coups d'Humour il y a de ça quelques semaines.

Les Coups d'Humour, émission culte de notre ami Marcel Lupin, que je salue au passage, c'est un peu comme l'aquarium à homards dans les restaurants : c'est à la fois ennuyeux à mourir et distrayant. Chaque homard essaye d'être plus beau que l'autre, c'est en général grotesque, on se moque d'eux, on donne du coude à son voisin pour qu'il regarde, mais il ne veut pas regarder parce qu'il trouve ça chiant, et dans le fond, nous aussi, alors on s'occupe d'autre chose, mais en même temps, ces homards, ils sont involontairement poilants, on regarde encore une fois, mais on s'ennuie. Ce n'est pas le homard qui nous fait rire, c'est nous qui rions du homard, et comme il ne se renouvelle pas beaucoup, on se lasse.
Parfois, un homard particulièrement nul nous fait rire, toujours involontairement. Quelques fois, beaucoup plus rares, un homard nous fait rire parce qu'il le souhaite. Et hier, j'en reviens à mon propos, j'ai diné en face de la crème des homards. Des homards nuls, évidemment.

De ce que je me souviens, ce homard-là s'appelle Willy. Il est possible qu'il fasse partie de la bande de Stéphane Bern sur France Inter. Il détient le Record du Monde de la Crispation Sur Scène, celui de l'Enervement de l'Auditoire, et celui du Passage le Plus Mémorable dans les Coups d'Humour, et pourtant, des mauvais, on y en a vu défiler. Un sketch, un seul, mais si on m'avait laissé le choix, j'aurais encaissé l'intégrale des Petites Annonces d'Elie Semoun plutôt que de le subir.

L'homme, vraisemblablement un homosexuel surexcité. Ah oui, je me coupe, là, je n'avais pas bien compris lors du sketch si c'était l'humoriste ou le personnage qui était un homosexuel surexcité. D'après mon repas d'hier soir, il me semble bel et bien homosexuel, et effectivement assez nerveux, mais il faut dire que l'ambiance de la crêperie était spéciale. L'établissement avait été racheté il y a 2 mois, sans doute par un comptable au chômage depuis un an et la chute de son entreprise de waterbeds, qui a embaûché une bande de bras cassés en cuisine, en dehors d'une superbe jeune fille, Julie, qu'elle s'appellait, une magnifique brune avec un mignon tatouage dans le creux des reins, qui paraissait très compétente. Le type, par contre, avait l'air de considérer son restaurant comme un jouet, et un coup servait la salle, puis allait à la caisse, puis jouait à faire des crêpes, alors, le chef cuistôt partait à la caisse, délogé par la pin-up, ce qui le forçait à servir en salle, pendant que le second crêpier menaçait le gérant avec un grand couteau et le sommant de retourner encaisser et de lui renvoyer son chef, ça criait dans tout les sens, on rigolait bien, c'était génial. Malheureusement, ça sabotait un peu le service, j'ai attendu une heure pour une complète, et entre le plat et le dessert, je me suis carrément barré pour faire de la balançoire dans le champ voisin, oui, parce qu'il y avait un parc pour gosses, et que je m'emmerdais tellement que bon, après tout, pourquoi pas. Ca n'a pas duré longtemps, notez, et à peine avais-je pu utiliser le toboggan que le dessert était servi.
Je suis un grand enfant.
Un grand fou.

Revenons à nos moutons. Le personnage, un homosexuel surexcité, fête son anniversaire avec ses amis. C'est une surprise, il ne s'attendait pas du tout à trouver autant d'amis chez lui. Evidemment, sur scène, il n'y a personne, l'homme joue comme Muriel Robin, en parlant à des gens qui n'existent pas et en répétant tout ce qu'ils disent, un peu comme si il n'entendait pas bien :
« Aaaaah, ah ah ah, tas de farceurs, vous m'avez bien eu, je ne m'y attendais pas du tout, ah ah ah » ( silence, sourire crispé ) « Comment ? Qu'est-ce que tu dis Antoine ? Que j'ai l'air content ? Oui Antoine, je suis très content » ( silence, sourire crispé ) « Ohh, des cadeaux, vous n'auriez pas du, tas de cons ! » ( silence, regard complice à l'assistance d'un air de dire qu'il emmerde ses amis, que c'est même pas ses amis, et qu'ils sont effectivement trop cons pour se rendre compte qu'il les traite de cons ) « Oooooh, Martine, c'est de toi, Martine, c'est quoi ? Du vomi ? Hein ? Ah non, c'est un tableau » ( oui, alors là, je ne me souviens plus du gag exact, mais c'était évidemment un plagiat minable du Père Noël est une Ordure ).

Enfin bref, je vous passe l'intégrale du texte. Le tout était récité d'un débit de mitrailleuse, un peu comme si Muriel Robin était cocaïnomane ( quoi qu'elle le soit peut-être, auquel cas, Willy le Homard est un cocaïnomane doublé d'un héroïnomane et puis voilà ), ce qui donnait ceci :

« Aaaaah,ahahah,tasdefarceurs,vousm'avezbieneu,jenem'yattendaispasdutoutahahahComment? Qu'est-cequetudisAntoine?Quej'ail'aircontent?OuiAntoine,jesuistrèscontentOhh,descadeaux,vousn'auriezpasdu,tasdecons! Oooooh,Martine,c'estdetoi,Martine,c'estquoi?Duvomi?Hein?Ah non,c'estuntableau. »

Il faut imaginer le tout joué avec un sourire crispé et pleins de dents, qui connaît deux variantes. Bouche ouverte et bouche fermée. Et de grands gestes avec les bras. C'était nul. C'était monstrueux. Je ne me souviens plus si des gens riaient, j'imagine que oui, parce qu'aux Coups d'Humour, il y a une sélection drastique du public, que des habitués au Théâtre des Deux-Anes, autant dire des gars rodés à un humour qui normalement ne se contemple qu'avec une combinaison anti-radiations et des lunettes pour bloquer les rayons gamma ou je ne sais quoi du même tonneau. Enfin bref, de l'autre côté du poste, dans mon canapé, il y avait trois personnes crispées à mort, enfoncés dans les coussins, tétanisés d'horreur et les nerfs à fleur de peau. Horripilant.

Ca m'a rappellé une autre anecdote, puisqu'on cause humoristes de vacances et poilade à la télé. L'an dernier, ou il y a deux ans, Alexandre Devoise avait une émission sur la 3. Il y recevait Jean-Hugues Anglade et avait annoncé : « un jeune talent provincial, pour qui il s'agit de sa première télé ». Un bref portrait nous informe qu'il s'agit d'un gamin lyonnais, le boute-en-train de sa bande et la fierté de ses parents, et qu'il va déchirer sa race au Tout-Paris. « Allez, on l'applaudit » lance Devoise à Anglade, qui était le seul public de l'émission. Anglade applaudit, et le gosse démarre.

L'idée était déjà géniale : inviter un humoriste dans une émission où il n'y a pas de public, il fallait oser. Mais avec les débutants, j'imagine que c'est plus prudent, parce qu'on ne pourra jamais savoir si il a objectivement fait un bide ou pas. Pour le coup, celui-là en a fait un et ça s'est vu. Le sketch tenait d'une sorte de sous Franck Dubosc, en encore plus lourd, et avec des facilités aussi épaisses que de se moquer de Jean Roucas. Il jouait devant une piscine, notre junior, et à l'arrière-plan, Devoise et Anglade le regardaient, impassibles Puis la torpeur à commencer à gagner le cadreur, qui a un peu flanché, et Devoise et Anglade sont sortis du cadre. Quand on les a revus, ils discutaient entre eux.

La version pocket de Dubosc a continué, le cadreur s'endormait de plus belle, le perchiste commençait aussi à avoir des crampes, et puis d'un seul coup, on a senti une envolée dans le ton, le gamin a écarté les bras genre « Tadaaaam » et on a compris, nous, spectateurs, que c'était fini, ça devait être la chute. Devoise n'a rien vu, Anglade non plus, ils ont continué à discuter, pendant que le microbe les regardait les bras ballants. Ils l'avaient tout bonnement oublié.

Au bout d'un moment, Devoise a du sentir un truc qui le gênait dans son oreille, parce qu'il s'est brutalement retourné en bredouillant : « Heu merci euh. Eh bien, Jean-Hugues, un futur Coluche que nous avons là ». Je crois qu'Anglade n'a rien dit, je ne saurais expliquer quelle tête il avait, l'air d'un gars qui a envie de se mettre les doigts dans le nez, mais qu'on est en direct, quelque chose comme ça. Devoise, voyant qu'Anglade était ailleurs, a aussitôt lancé le sujet suivant, et l'émission a repris son cours.

J'ai eu sincèrement pitié pour ce pauvre gosse. Ca a duré trois minutes, évidemment, je suis sûr qu'il était content comme tout d'être passé dans la télé, et que sa piètre performance lui a paru pas si mal que ça. Mais quand même. Se faire oublier par un présentateur en trois minutes, ça force le respect.

Respect, donc.