à, au ( prép. ) [ De l'usage de]:

Si, lors d'une soirée, vous prononcez une phrase du type "Hier, la femme à Marcel est allée au podologue", il se trouvera toujours un fâcheux pour vous reprendre.

En général, il procède comme suit: il s'assure que l'auditoire sera à la hauteur de son triomphe, et lance "Eh l'aut' eh, d'abord on dit la femme DE Marcel." Puis, pris du courage que donne l'assurance d'un succés, il tape du pied en hurlant "Et la vache va AU taureau, mais l'on va CHEZ le podologue."

Voilà la réponse que vous allez donner:

Si stigmatisé dans nos écoles primaires que soit l'usage de la préposition "à" pour exprimer la possession et la parenté, il n'en reste pas moins l'usage originel, la préposition "de" indiquant initialement l'origine. Ainsi, dit-on "pomme de terre", ou encore "le nouveau spectacle de François Rollin." Disparue de longue date de l'usage littéraire, cette tournure est dite "vieillie" par les linguistes, voire classée dans la catégorie "archaïsme".

Cependant, quiconque aura sû garder l'oreille alerte, aura pu noter chez ses contemporains, un usage intensif, voir extensif, de cette tournure. Du reste, une enquête de International Rule of Thumb Consulting Inc., SARL au capital de 50000 F, basée à Plouquenec, suggère qu'environ 82% des français utilisent cette construction au moins une fois par jour. Quiconque, donc, peut donc s'exclamer: "Vieillie, mes lucioles. Cet usage n'a rien perdu de sa vivacité."

Par ailleurs, une norme linguistique n'est jamais représentative que de l'usage de l'élite de son temps. Le bon usage est une norme sans supériorité naturelle, sa supériorité est d'ordre sociologique. En l'occurence, nous avons affaire à un usage "populaire", origine qui l'exclut d'emblée de la norme.

Quant à la deuxième remarque, il n'est pas absurde de prétendre que l'usage de la préposition "à" est fondée dans ce cas. En effet, il permet de faire la distinction entre une visite fonctionnelle et une visite d'agrément. Si l'on va chez le docteur, c'est pour le thé, si l'on va au docteur, c'est pour un herpès - par exemple.

Notez qu'en revanche jamais personne sensée ne prétend "aller à l'avocat". Aucune ambiguïté à ce sujet: qui va "chez l'avocat", se rend au bureau de celui-ci. Personne n'a d'ami avocat, à part un autre avocat, lequel ne va pas "chez l'avocat", mais "chez Jean-Paul."

Voulez-vous mon avis? Vous courez à la catastrophe. Déjà, vous avez failli vous endormir, en la lisant votre réponse, imaginez un instant l'effet qu'elle fera, lorsqu'en sus, vous chercherez vos mots.

Heureusement que je suis là. Retenez bien la devise du rhéteur à l'entraînement. Elle tient en un seul mot répété trois fois et deux autres mots assez courts, soit 12 syllabes bien serrées:

Élaguer, Élaguer, et encore Élaguer
.
Si vous détaillez trop vos arguments, vos réponses seront trop longues, probablement interrompues, et arides pour l'auditoire. Celui-ci vous quittera après quelques secondes.

Surtout, vous vous retrouverez coincé dans un long face à face avec le fâcheux, lequel refusera de reconnaître son tort, déviant de ce fait la discussion vers des sujets fort éloignés de la polémique originelle tels que, en l'espèce, "les sondages, c'est du n'importe quoi", ou bien encore "je connais un avocat très sympa." En fin de soirée, vous n'aurez pas publiquement établi votre bon droit et n'aurez pas eu le temps de profiter du buffet, ni de parler à la jeune fille qui se trouvait à côté.

Pire, par la durabilité de l'effet:

"Alors, les intellos, vous avez passé la soirée à discuter. Dites donc, vous êtes hyper sérieux."

Voilà comment on vous salue déjà. Vous passez pour un triste sire, voire pour un asocial, si ce n'est encore pour un sociopathe. Bref, ne comptez pas que la jeune fille au buffet se laisse un jour grignoter le cul. Pas par vous, hein, vous l'aviez probablement compris. Par d'autres, oui - la garce - mais par vous, jamais.

Je vous propose trois types de stratégies, selon les cas.

  1. vous avez affaire à une personne socialement plus élevée que vous: signifiez-lui vigoureusement que vous ne vous laisserez pas intimider par ses manoeuvres d'oppression de classe,
  2. l'individu est de la plus commune roturerie: faites-lui comprendre que le malheureux se berce d'illusion en défendant les usages d'une élite à laquelle il n'appartient pas, et n'appartiendra jamais, vu que ce bouseux est trop occupé à secouer ses chaînes,
  3. vous êtes au sommet de la hiérarchie sociale: démerdez-vous et ne faites pas chier.

Quant à savoir ce que la femme à Marcel va faire chez le podologue, dites donc. Ce sont pas vos oignons!



Scène de la vie ordinaire: Madame Matournée va chez l'opticien (à gauche), puis au podologue (à droite).