Lettre ouverte de Marcel Piston à Marcel Matourné
(La réponse est publiée à la suite)

Monsieur Matournée, mon cher Marcel, mon vieux Momo.

Vous avez cru bon de m'associer, certes indirectement mais quand même, à votre dictionnaire du prolétaire, dictionnaire ayant vocation d'une part à moquer les prolétaires, qui sont pourtant nos amis, et d'autre part à proposer aux dits prolétaires, par vous assimilés à des charretiers (quand bien même ils sont nos amis), des formules toutes faites censées les sauver du ridicule et de la malséance.

Et là je dis non.

Pas que vos intentions ne soient pas louables, hein, loin s'en faut (tout ce qui peut aider nos amis prolétaires à mieux vivre leur condition est bienvenu), mais faut quand même admettre qu'il est daubé, votre dictionnaire du prolétaire. Et qu'il ne fait pas semblant de l'être. Je vous explique.

Voyons le préambule. Je vous cite : "Etant sensibles au désarroi syntaxique et grammatical de nos amis prolétaires, voici quelques exemples de formules qui sont un véritable carcan à la véritable expression de notre belle langue". Vous ignorez, manifestement, qu'une proposition débutant par un participe présent doit trouver son sujet dans celui de la proposition principale qui la suit. Et là, on a beau chercher, que pouic. En l'occurrence, vous eûtes dû écrire "Etant sensibles au désarroi syntaxique et grammatical de nos amis prolétaires, nous avons pris sur nous de rassembler quelques exemples de formules qui sont un véritable carcan à la véritable expression de notre belle langue". Par exemple. Mais non, vous ne le fîtes pas, et livrâtes donc là, passez-moi l'expression, un préambule de charretier. Continuons.

Comme palliatif à "je m'excuse", vous proposez à notre ami prolétaire "Tu ne vas nous chier une pendule (franc-comtoise) non plus ?". Mais vous devenez fou, là, mon vieux. Omettons volontairement l'absence du "pas" pourtant indispensable à la cohérence de votre tournure négative, absence que je mets volontiers sur le compte de votre étourderie, mais où donc avez-vous vu que les franc-comtois, qui eux non plus ne sont pas qu'à moitié nos amis, fabriquent des pendules ? Hein ? Non, le franc-comtois, le fier franc-comtois, le massif franc-comtois fabrique des horloges. Pas des pendules. Et on appelle ça des horloges comtoises, d'ailleurs. Faites un effort, je suis à peu près certain que vous en avez déjà entendu parler. Tiens, puisqu'on cause de la Franche-Comté (ceci est un aparté), je ne peux que chaudement vous conseiller la dégustation des différents vins blancs du Jura (département faisant partie de la Franche-Comté, pour info ou pour mémoire), vous m'en direz des nouvelles. Vous entendez donc substituer à une expression de charretier banale une autre expression de charretier, mais de charretier inculte, cette fois. Folie !

Et ce n'est pas fini. Vous vilipendez l'expression "finis ton assiette". Je serais bien aise que vous m'expliquiez ce que vous avez contre la métonymie, vous. Moi, rien. Et non content de dénigrer ce qui n'a pas à l'être, vous enfoncez le clou en utilisant le terme "alternative" comme un charretier. Avoir une alternative, dois-je vous le rappeler mais visiblement oui, c'est avoir deux possibilités et devoir en choisir une. Donc "Voici les alternatives à privilégier", si vous permettez, on oublie.

Ca commence à devenir long, cette histoire. Mais à ma décharge, faut quand même avouer que vous n'avez pas fait dans le détail : la bonne grosse salve d'inexactitudes des familles. Tenez, pour vous dire, ce n'est pas encore fini. Voyez.

Vous vous insurgez contre l'expression "ça me ferait mal aux seins". "Expression de charretier", nous criez-vous de votre îlot d'intégrisme malvenu. "Expression béruréenne", vous réponds-je. Et par là même totalement incongrue dans votre dictionnaire. Sans autre forme de procès.

Je fais court pour finir. " Ca me troue le cul". Réplique d'anthologie servie par un Eddy Mitchell qui n'a jamais rien fait de mieux, ni avant ni après, à je ne sais plus qui mais on s'en tartine les noix dans "Le bonheur est dans le pré", film mémorable uniquement pour ladite réplique et pour le cri d'orgasme de Sabine Azéma dans une voiture. La réplique en entier, pour mémoire : "ça fait plus que m'étonner, ça me troue le cul". Rien à faire non plus dans votre dictionnaire, donc. Cela dit, je suis bien obligé d'admettre que votre "je le tiens pour certain, la surprise à laquelle je viens d'être confronté me laisse à penser qu'un ramonage rectal, tout intensif qu'il soit, ne saurait produire le même effet" m'a quand même bien fait rigoler, soyons honnêtes.

Vous finissez (enfin, car du coup moi aussi) en apothéose. Vous classez ni plus ni moins dans les expressions de charretier une invective officielle validée par le gars taulier. Carrément. Chapeau pour l'audace, mais admettez quand même que pour une contribution qui vous a valu votre intronisation, vous auriez pu trouver plus diplomate. Notez, vu qu'on ne vous a rien reproché sur le coup, on pourrait penser que le site est tenu par une fiotte pusillanime, et je commence à me demander si ce n'est pas ce que vous avez tenté de nous montrer, en fait. Parce que bon, c'est vrai que sur ce coup-là, faut admettre. Mais ça fait de vous rien moins qu'une racaille subversive de la pire eau, et ne vous dédouane en rien des manquements évoqués plus haut. Au contraire.

Voilà. Pour conclure, ne voyez pas dans mes remarques qui restent somme toute amicales une quelconque volonté de dénigrer systématiquement votre travail, ce n'est pas le but. Du reste, si vous n'aviez pas tenu à me faire jouer un rôle actif dans l'application des règles que votre dictionnaire entend établir, j'aurais tu ma gueule comme un bon gros toutou tranquille que je sais être à l'occasion. Mais vous comprendrez, mon cher gars Momo, que me trouvant dans l'impossibilité intellectuelle et morale de remplir le rôle que vous me fixâtes je me devais de vous expliquer les raisons de ma fin de non recevoir. Et vous me ferez le plaisir, par la même occasion, d'aller cueillir une quantité raisonnable d'orties fraîches (comptez environ de quoi remplir une cocotte en fonte) afin de vous infliger vous même la sanction que vous aurez, j'en suis sûr, l'honnêteté d'évaluer à sa juste valeur.

En vous témoignant, quoi qu'il advienne, presque toute ma confiance.

Marcel Piston.

P.S. : je laisse à dessein le "malgré que" de côté, n'ayant pas d'avis tranché sur la question et le problème ayant de toutes façons déjà été évoqué par Marcel Tov. Pas trop me faire suer le chibre, non plus.


Lettre de Marcel Matournée à Marcel Piston

Cher Marcel, vous êtes un garnement.

La lecture de votre lettre ouverte me laisse dans une humeur des plus mitigées. L'admiration et l'espoir sans bornes que je vous portais le disputent à l'incompréhension la plus profonde. Certes, je n'en attendais pas moins de vous, impitoyable bourreau, phare de la rédemption, j'ai même une panoplie de vous sous mon lit, mais là, il se trouve que vous poussez le bouchon si loin qu'il n'est même plus possible d'ouvrir la bouteille. Je me dois donc de démonter scrupuleusement tous vos arguments un par un, avec une mauvaise foi qui laissera pantois plus d'un comique de mes couilles.

Premier point, à propos du préambule : au temps pour moi, vous êtes dans le vrai, et pas jusqu'au genoux, si vous voyez ce que je cherche à sous-entendre. Mais n'allez pas croire que le reste est du même tonneau, loin s'en faut.

Le malheureux épisode de la pendule franc-comtoise :

L'évocation de la pendule comtoise en lieu et place de l'hypothétique horloge franc-comtoise me consterne au plus haut point. Qu'un prémisse de licence poétique se fasse jour dans une locution, et vous sautez dessus à pieds joints, vous acharnant jusqu'à ce que la pauvre tournure ne soit plus qu'une bouillie collant à vos semelles de redresseur de torts. Vous vous égarez, Piston, gardez la tête froide et mettez donc cet argument en réserve pour un autre usage. On ne me la fait pas, mais j'aurais tort de vous en vouloir d'avoir tenté l'exercice.

La fin de l'assiettée :

Voudriez-vous savoir ce que j'ai contre la métonymie ? C'est une foule de griefs que j'ai à opposer à ce type de construction; vous avez probablement, comme nous tous, la sémantique agile et le dictionnaire bien fourni, mais pensez à nos amis prolétaires. Allez donc les trouver pour leur expliquer la métonymie, m'est avis que vous allez vous récolter un taquet à des endroits que la décence ne m'interdit pas de citer, dans les lucioles donc. De plus, je déteste les mots comportant un 'y' avant un 'i', c'est probablement lié à ma petite enfance, mais passons outre. Donc rien n'excuse la métonymie. Quant à l'emploi du terme "alternative", vous avez raison, mais j'espère que personne n'aura lu le paragraphe jusqu'à ces mots.

De la peu noble origine d'une expression ayant trait à vos mamelles :

Il me semble que mon îlot d'intégrisme, tout exigu qu'il soit, est desservi toutes les semaines par une navette apportant des nouvelles du reste du monde; ce qui n'est visiblement pas le cas du cocotier dont vous feriez bien de lâcher les branches de temps à autre. Le jour où un bérurier siègera à l'académie française, je me ferai un plaisir sans bornes à retirer cette citation du dictionnaire mis en cause. D'ici là, je resterai totalement psychorigide et imperméable à tout compromis.

De l'usage de la perforation rectale :

Là vous radotez à tombeau ouvert, mais enfin, si cela peut vous aider à retrouver vos esprits : de quel droit décrétez-vous que cette locution ne soit pas digne d'un prolétaire / charretier – barrer la mention inutile ? Le jour ou M.Claude Moine, de son nom de scène Eddy Mitchell, siègera à l'académie française, je me ferai un plaisir sans bornes à retirer cette citation du dictionnaire mis en cause, etc, etc…

Je vous propose que ce contentieux se règle d'une des deux manières suivantes, que je laisse à votre choix éclairé : un duel à l'ortie fraîche, qu'un de nos estimés confrères se fera le loisir d'arbitrer, ou un concours de dégustation de vins du jura, en prélude à un festin de choix, ce concours étant organisé sous le patronage agricole et viticole de l'honorable Marcel de Vélo. J'en aiguise déjà mon tire-bouchon, si je peux me permettre de vous influencer un tantinet.

Sachez enfin que je ne cherche en aucune manière à dénigrer systématiquement votre travail de gardien de la langue française, mais je constate qu'il est fort désagréable de se faire mettre le nez dedans au su et au vu de tout le monde sans répliquer avec un minimum de véhémence. Considérez que les remarques les plus pertinentes de votre part sont prises en compte pour la rédaction de futurs ouvrages, et c'est déjà pas mal.

Quant à vous faire suer le chibre, j'estime que c'est déjà fait. J'espère simplement que l'essorage ne s'est pas révélé par trop douloureux.

Veuillez recevoir, petit garnement que vous êtes, l'expression de pas mal de choses sympathiques malgré tout.

Marcel Matournée