L'humour et le verbe

    Si c'est souvent par ses talents d'interprète que l'on juge si un humoriste est doué ou non, la qualité de ses textes n'en est pas moins déterminante. Les bons comédiens sont nombreux, alors que les auteurs dignes de ce nom se comptent sur les doigts de la main. Où la plupart des textes soit-disant humoristiques pèchent-ils? Pourquoi le verbe de tel humoriste est-il meilleur que celui de son confrère? C'est à ses questions que nous allons tenter de répondre, en mettant en corrélation, comme l'indique le titre de cette rubrique, l'humour et le verbe.  


Sommaire:

Phlébite, patafixe, péton... quand le mot se suffit à lui-même
L'humour de jargon

Pour un usage modéré, voire restreint, voire nul, de la citation
L'humour de la "petite phrase" (1)

Un cadeau de Noël à la con
L'humour de la "petite phrase" (2) 

Cessons de qualifier d'inventaire à la Prévert la moindre énumération
L'humour d'énumération

Quand le verbe l'emporte sur l'humour, on ne rit plus
L'humour de virtuosité linguistique

De Roland Magdane à Djamel...
L'humour dyslexique

Le mot phylactère ne sonne-t-il pas un brin présomptueusement pour désigner une bulle de BD?
L'humour de BD


Phlébite, patafixe, péton... quand le mot se suffit à lui-même
L'humour de jargon

    Il est des mots qui déclenchent le rire simplement lorsqu'on les entend. Car leurs sonorités sont gaies, car leurs syllabes s'agencent de façon cocasse, car le simple fait de les dire met immédiatement de bonne humeur... bref, car ils sont intrinsèquement drôles.  Pour autant, le comique poussif autant tort de les considérer comme la panacée de son incompétence. Car leur maniement requiert une grande maîtrise de l'art de la poilade, dans la mesure où il faut les employer dans des circonstances bien particulières.

Premier exemple. Tout le monde se souvient de la scène de Colères dans laquelle François Rollin, alias Martineau, raconte comment il dut, pour une bête histoire de taille de pas de porte, démonter un meuble qu'il venait d'assembler l'instant auparavant. Avant de commencer à raconter son anecdote, il insiste sur son caractère innocent, en la présentant ainsi: "Et pour le coup, c'est une histoire qui ne fait de mal à personne, y a pas de cancer, y a pas de phlébite". 

L'intérêt comique de cette phrase est double.

1- Martineau vient de passer une demi-heure à nous expliquer que les comiques sont des gens nuisibles, qui ne savent pas faire rire autrement qu'en se moquant du malheur des gens. Il prétend qu'il est possible de rire de choses qui ne font de mal à personne, et se propose donc de le faire en nous racontant une histoire dans laquelle il n'y a ni cancer ni phlébite. C'est drôle.

2- En expert de la chose comique, il choisit, en complément du mot cancer, le mot phlébite, intrinsèquement drôle. L'effet comique s'en trouve décuplé. Là où un humoriste malhabile aurait dit "Y a pas de cancer, y a pas de Sida", Rollin préfère phlébite à Sida et démontre une fois de plus sa supériorité, propulsant accessoirement son auditoire au plus profond de l'hilarité, là où le rire est synonyme de manque d'air, donnant au rieur des airs de plongeur en apnée en proie à une syncope.  

Pour autant, le mot phlébite n'est pas drôle dans tous les cas de figure. Une phrase comme "Le gros Dédé est mort d'une phlébite" n'appelle pas le rire, surtout si l'on est ami avec le gros Dédé. Si on ne le connaît pas, on peu certes rire de cette phrase, mais moins en raison de la phlébite que du Gros dédé. Un mot intrinsèquement comique prend donc toute sa saveur lorsqu'il est utilisé dans le contexte adéquat. 

Au delà de ça, on retiendra de cet exemple que le bon humoriste est celui qui pense à substituer un mot comique par un mot anodin dans une phrase, pour décupler l'effet comique de cette phrase. Ce second exemple en est l'illustration paroxysmique. 

Dans un message posté dans le forum d'icelui site, Marcel Sassétou écrivait:

"Il se trouve que je pars prochainement en vacances dans les côtes d'Armor et que j'aurai l'occasion de visiter Ploumanach. Or, sur une des promenades les plus prisées du coin, je serai amené à me receuillir devant la tombe de Thierry Le Luron. C'est l'occasion rêvée ! Messieurs : à vos épitaphes ! Je m'engage à imprimer la meilleure d'entre elles et à la coller avec du Patafixe sur la tronche du bouffi de Perros-Guirec."

Marcel Sassétou aurait pu se contenter d'écrire "...et à la coller sur la tronche du bouffi de Perros-Guirec.", mais il songe, en zélé représentant de l'humour drôle qu'il est, à compléter le verbe coller du mot Patafixe, intrinsèquement comique. Et si l'emploi de mots comme "punaise" ou "scotch" aurait été parfaitement superflu dans ce cas précis, en n'ayant pour autre conséquence que d'alourdir la phrase d'un mot inutile, l'emploi du mot Patafixe prend un rôle primordial dans la drôlerie de la phrase, en parvenant même à faire de l'ombre au pourtant audacieux "bouffi de Perros-Guirec".    

Je ne puis résister à l'envie de vous livrer un troisième exemple, tiré du film "Liberté-Oléron", des frères Podalydès, nos frères Cohen à nous, en mieux, film qui raconte l'histoire d'un français moyen qui décide d'initier sa famille, contre son gré, aux joies de la navigation, en s'achetant un bateau, festival de la virgule.

Deux mots intrinsèquement comiques y sont utilisés de façon récurrente. Péton et glaviole. Péton désigne un élément du moteur d'un bateau, provocateur de pannes. Glaviole désigne un vague machin métallique qui traîne dans un atelier où l'on répare les bateaux, sans qu'on ne sache jamais ce que c'est, mais dans lequel on se prend les pieds en jurant.

Dans la réalité, le péton et la glaviole n'existent pas. Ces deux mots ont été inventés par les auteurs du film, pour se moquer, à travers l'exemple de la navigation de plaisance, de l'aspect parfois ridicule des jargons, ou en tout cas ressenti comme tel par la personne qui n'y est pas initiée. Et c'est en cela que réside le génie des gars Podalydès, qui font d'une pierre deux coups en combinant emploi du mot intrinsèquement drôle et humour de jargon. Du grand art.

Mais rendons à César ce qui est à César, Rollin a compris bien avant les frères Podalydès que l'humour de jargon se marie admirablement à l'emploi de mots intrinsèquement drôles. Dans une scène de Colères, Martineau soliloque sur les façons dont il pourrait s'y prendre pour agrandir une colonne de son tableau consacré au comparatif entre le cantonnier et la star du comique. Il livre alors à son auditoire un éblouissant et inattendu "charnière à piano", emprunté au jargon bricoleur. 

Charnière à piano, phlébite, patafixe, péton, glaviole... autant de mots comiques qu'on ne retrouve pas dans les spectacles de Laurent Ruquier, qui leur préfère des mots énervants, empruntés au jargon du chansonnier mafflu, le seul qui, pour le coup, ne prête pas à rire.


Pour un usage modéré, voire restreint, voire nul, de la citation
L'humour de la "petite phrase"

"La citation est l'armure du vulgum pecus" 
(Emile Zatopek)

    Rien ne m'irrite autant qu'une citation. Enfin si, un nombre considérable de choses sont susceptibles de m'irriter davantage qu'une citation: une vanne de Ruquier, un journaliste sportif, un vin servi trop frais... la liste est longue, inutile d'en faire le détail, ce n'est pas mon propos, d'autant que j'aurai tout le loisir d'aborder le thème de la liste dans un prochain chapitre de cette rubrique. Donc: les citations m'irritent.

D'abord, car elles permettent au couard de légitimer une argumentation qu'il n'a pas le courage d'assumer seul. Ou dont il se rend confusément compte qu'elle est bancale, ce qui du reste revient au même: dans les deux cas, il utilise la citation pour cautionner son propos. Ensuite, car en plus d'utiliser les mots d'un autre, il les sort souvent de leur contexte, les dénaturant ainsi au mépris de la plus élémentaire honnêteté intellectuelle. Celui qui fait usage de la citation est donc doublement condamnable, car il croit pouvoir se dédouaner de ses propres incertitudes en mettant contre leur gré les "grands auteurs" de son coté, en détournant de surcroît l'esprit de leurs propos à son bénéfice.

Pour autant, on ne peut pas l'en blâmer. Car on lui a recommandé, tout au long de sa scolarité, les vertus de la citation. On les lui a même compilé dans des dictionnaires spécialement conçus pour qu'il trouve qui a dit quoi sur tel ou tel sujet.

Une large partie de ces dictionnaires spécialisés est consacrée à la citation piquante, spirituelle, voire carrément humoristique. Allais, Guitry sont volontiers cités en compagnie de Rousseau et Zola. L'amateur de citations est comblé, car il peut ainsi insuffler un peu de fantaisie à ses démonstrations, quitte à les discréditer un tantinet. Citer Guitry en évoquant la condition de la femme ne pose plus de problèmes à personne, et si on ne prend pas garde, dans quelques années, citer Pierre Douglas dans une argumentation politique sera monnaie courante.

Le comble du paroxysme de la citation est sans doute qu'elle en vient aujourd'hui à se suffire à elle même. On, préfère lire le recueil de citations d'un auteur plutôt que de lire les textes complets desquels les citations sont issues.

Résultat, les "grands auteurs" cités, morts pour la plupart, font des émules qui entreprennent de rédiger leurs propres recueils de citations de leur vivant, qu'elles nomment alors "pensées", bien qu'elles n'aient pas la dimension philosophique de la pensée. Patrick Sébastien a fait ça récemment, croyant ainsi se départir de l'étiquette de beauf qui lui colle invariablement à la peau, et légitimant sans le savoir ce nouveau type d'humour qui part du postulat qu'une petite phrase se suffit à elle même. Résultat: il n'y a aujourd'hui plus qu'une différence ténue entre la citation, issue du texte d'un auteur avec une grand A, et tirée d'un dictionnaire de citations, et la brève écrite en tant que telle par le premier comique de mes couilles venu.

En effet, l'humour de la petite phrase, jusqu'alors principalement pratiqué en politique, et popularisé par André Santini, investit aujourd'hui le domaine de l'humour officiel, sous l'impulsion de Laurent Ruquier. A l'opposé des principes fondamentaux de l'humour scénique, il épure son style de toute forme d'emballage pour balancer à la mitraillette ses petites phrases, également appelées brèves, et les recycle jusqu'à l'écoeurement de son auditoire. A l'instar de Patrick Sébastien, il les compile dans des livres, sous des titres alléchants du genre de "il faut savoir changer de certitudes", ô combien trompeurs, car nos certitudes ne changent évidemment en rien: Ruquier reste, même quand on a lu un de ses livres, ce que je n'ai du reste jamais fait, un comique incompétent.

Autre épicier par nature, Jean-Marie Bigard exploite lui aussi le filon de la petite phrase couchée sur papier. Son recueil de maximes beaufs maquillées en mauvais goût pseudo-revendiqué paru fin 2000, je ne sais plus sous quel titre, a connu un grand succès chez ses fans, ravis d'avoir enfin l'occasion de garnir leurs bibliothèques d'un livre abordable et rapide à lire. Les exemples sont nombreux: livres des "ta mère" (Arthur et consort), des "tu préfères" (Palmade et Darmont)... à l'exception notoire de l'excellent comique québécois Pierre Légaré (1), toujours pas la moindre trace d'un auteur à l'horizon dans le registre de l'humour de la petite phrase. C'est la fonction de l'exception: elle confirme la règle.

Les grands auteurs du passé, penseurs et philosophes, n'ont certes rien à voir avec les comiques d'aujourd'hui. Mais la mode de la petite phrase vite consommée et facile à replacer risque bien de les placer sur un terrain d'égalité si on ne prend pas garde. Ceux qui me reprochent de faire des rapprochement hasardeux n'auront que les yeux pour pleurer quand dans une dizaine d'années, Ruquier côtoiera Zola dans le dictionnaire des citations de l'honorable maison Robert, qui pour le coup ne le sera plus, honorable.

(1) Si je n'en dis pas plus sur Pierre Légaré, qui mériterait pourtant que l'on s'attarde un peu plus sur son cas, c'est car je ne dispose d'aucune oeuvre signée de sa main, et donc d'aucun exemple pour appuyer mes louanges. J'ai quand même une de ses brèves qui me revient à l'esprit, je vous la livre pour vous donner une idée de son style:  "Un cabinet de gynécologie qui s'appelle Chez Bébert, tu hésites à y aller."