Cessons effectivement de causer le français
comme des charretiers
Sanctionner, d'accord, mais éclairer,
d'abord
(Jean-Pierre Foissard, "La phrase nominale en 15 leçons",
1874)
Les membres du club CCFC, nom de dieu entendent prodiguer dans cette rubrique une série de conseils pratiques destinés à permettre à tout un chacun de corriger ses vilaines habitudes de charretier de la langue française. En pratique, il s'agira très simplement de proposer des équivalents décents aux expressions de charretiers les plus couramment usitées.
Les fondamentaux du charretier
Monsieur Jeune fait l'apologie de la drogue
Monsieur Jeune fait l'apologie du désordre psychiatrique
Monsieur Jeune est un con
L'épicurien est un vaurien
Le critique d'art est un connard
A en croire les gens, l’avenir ne sera radieux que si on prend la peine de l’asseoir fermement sur les fières mamelles de la liberté que sont Internet et le cannabis. Nous passerons outre la curieuse morphologie que cette proposition préfigure, nous laisserons aussi Internet de côté pour le moment (mais nous en reparlerons), pour nous intéresser de plus près au cannabis, et aux vocables qu’on emploie couramment pour le désigner.
Avant tout, rappelons que le cannabis est un machin un peu végétal à partir duquel, après diverses préparations vaguement ritualisées, on peut produire d’autres machins qui, une fois consommés par divers biais (inhalation, ingestion, intromission rectale, que sais-je), provoquent chez leur consommateur des effets variés et vraisemblablement satisfaisants. Vraisemblablement, parce qu’en ce qui me concerne, une très maigre expérience m’inclinerait plutôt à croire que le susdits effets oscillent entre rien et des crises tétanie grotesques, mais enfin puisqu’il semble que plein de gens en consomment régulièrement, que c’est quand même pas gratuit, et que c’est pas mal prohibé, j’imagine que ça ne sert pas uniquement à favoriser des crises hémorroïdales aiguës.
Mon propos n’est toutefois pas de gloser à l’infini sur les avantages et inconvénients comparés du cannabis, du pastis, et de la colle à Rustines. Le seul problème avec le cannabis, vis à vis de l’association CCFC, c’est la ribambelle de noms grotesques qu'on utilise pour le qualifier. Loin de moi l’idée d’en dresser une liste exhaustive, puisqu’on estime que 15 néologismes apparaissent chaque jour pour désigner la substance elle-même ou ses diverses applications, mais enfin vous aurez peut-être entendu parler d’herbe, de haschisch, marijuana, kif, shit, ou encore de joints, spliffs, cônes, j’en passe et des pires, le tout prenant sa forme paroxystique dans l'expression "cigarette que fait rire".
J’en frémis encore. "Cigarette qui fait rire". Si vous avez déjà entendu Nagui couiner "cigarette qui fait rire", vous savez de quoi je parle. C’est précisément ce qui m’a décidé à rechercher une nouvelle dénomination claire, unique, et compréhensible par tous. J'en arrive donc à formuler les propositions suivantes:
| Ne dites pas ceci | Dites cela |
| Shit (et consorts) | Herbe à jeunes |
| Cigarette qui fait rire (et consorts) | Cigarette à l'herbe à jeunes |
Ca semble un peu long comme ça, mais considérez bien, c’est tout bénef’ : le mot "herbe" est déjà usité pour qualifier la substance, les plus lents ne seront donc pas trop désorientés. De plus, ça indique très clairement l’origine végétale de ce dont on cause. Enfin, "herbe à jeunes" rappelle irrésistiblement "herbe à chats", ce végétal que les chats ingurgitent pour se purger. C’est très approprié, et puis surtout il y a le chat, le chat de Baudelaire, tout l’univers du poète, la création pure affranchie de ses entraves, la communion avec le divin, consacrée dans l’absinthe, et enfin la libération complète de l’esprit, qui survient en général 15 à 20 minutes avant la mort par suffocation dans son propre gerbis, qu’on aura bêtement omis de régurgiter en temps voulu, tout occupé qu’on était à tutoyer la muse.
Le Protocole Jeune est très permissif. Pour preuve: cette expression semble être utilisée indifféremment pour louer ou railler un individu qui fait montre d'un comportement un peu surprenant. Ca peut signifier en gros: "Je ne sais pas quel produit stupéfiant il consomme, mais il devrait arrêter, ça dégrade le peu de facultés intellectuelles dont il dispose", ou, plus souvent: "Je ne sais pas quel produit stupéfiant il consomme, mais j'aimerais bien essayer, ça a l'air de libérer complètement son esprit. En plus c'est sans danger, c'est une plante, c'est 100% naturel. Quand je pense que c'est prohibé par ce gouvernement fasciste. Ah, ça, pour récolter des taxes sur le pinard, ça y va, c'est pratique la vinasse, ça abrutit les gens, ils sont même plus conscients d'être des pions, trop comment ça me dégoûte grave, je vais m'exiler à Goa".
On le voit, il est urgent de bannir cette
expression, dont le sens peut à peine être déduit du contexte
dans lequel on l'utilise, et qui peut servir de tremplin à l'expression
des opinions politiques de Monsieur Jeune. Considérez donc les suggestions
suivantes:
| Non | Oui |
| Je sais pas ce qu'il prend... (forme laudative) | Champion! |
| Je sais pas ce qu'il prend... (forme narquoise) | Quel con. |
C'est peut-être un peu vieux jeu, mais c'est concis,
compréhensible, et ça n'introduit pas de questions sans réponses. Parce que
moi non plus, je sais pas ce qu'il prend, mais c'est toujours pas du phosphore.