La chronique nique nique de Marcelle Afion




L'humour


Quand Monsieur Piston m’a demandé si des fois je voulais pas écrire un papier sur les humoristes ou l’humour en général, j’ai répondu sans hésiter : non !

Non, parce que il y a un stade où plus rien n’est possible, et l’humour ayant depuis longtemps atteint ce stade, la critique même de l’humour est devenue sans issue, sans résultat.
Car enfin combien sommes-nous à nous demander pourquoi Stéphane Bern existe ? De quel droit nous impose-t-on Laurent Ruquier ? Qui nous débarrassera d'Arthur ?
Cela change-t-il quelque chose ? Non ! Comme si au contraire nos protestations les faisaient exister davantage.

Alors je ne dirai rien .

Pas plus d’ailleurs que de ces spectacles d’humour aux titres et aux affiches on ne peut plus explicites sur le type du produit : « c’est frais, c’est con, c’est jeune, c’est dans l’ton », je parle vous l’avez bien compris du genre devenu inévitable : les comédies actuelles-déjantées-loufoques-hilarantes-légères. On y trouve généralement deux ou trois pétasses, dont une, vue à la télé, un pédé, un rocker macho pour donner le change et une vieille pour avoir le quota. Le titre est toujours très clair et donne une idée très précise de tout ce qui peut se passer. « Quatre personnes dans un ascenseur », (ça peut être aussi dans une salle de bain, une cave ou un placard), ou alors « Papa préfère les garçons » qui ciblera un public essentiellement homo etc, la constante étant vous l’avez bien compris, le cul, le cul et encore le cul avec force détails, changements de positions, retournements de situations, une petite culotte par-ci, une petite culotte par-là…
Mais attention : le cul comme produit de vente, mais vu par des gens qui n’ont même plus le temps de baiser ! Tellement acharnés qu’ils sont à réussir à tout prix ou plutôt à ne pas retomber comme des crêpes. Car ces nouvelles générations ne sont pas des rebelles-amoralistes-rimbaldiens-fornicateurs-spontanés qui viennent exister devant vous, ce sont des travailleurs asexués, généralement très gentils dans la vie, on l’entend souvent d’ailleurs : « Untel, tu sais, il sérieux, c’est un bosseur ! » Vaut mieux bosser quand on n'a pas de talent.
Cela dit il y a toujours une histoire, si insipide soit-elle, qui vient se greffer au milieu de tout ça, mais moi, vous savez, si on me dit qu’il y a une pièce de deux euros au milieu d’un tas d’excréments, je fais confiance : je ne vérifie pas !
Bref plus rien n’est laissé au hasard, or dans HASARD, il y a…non rien…
Je parlerais encore moins des one-(wo)-man-show, dont l’appellation même me fait peine à prononcer.
Je sais qu’il y a des exceptions ! Mais revenons au début de l’histoire : On m’a demandé de parler de l’humour en général, pas des exceptions. Et puis le propre des exceptions, outre le fait qu’elles confirment la règle, c’est aussi qu’elles sont très rares.
Les arguments ne manquent pas pourtant pour vous donner envie d’aller voir les humoristes.
De telle femme par exemple, on dit : c’est la Franck Dubosc au féminin (ils ont le même producteur, mais c’est un détail). Eh oui ! Mais alors Franck Dubosc, m’a fait rire…une fois durant tout un spectacle, je peux même vous dire à quel moment, c’est quand dans ce numéro lourdingue et répétitif (répétitif, vous me direz c’est normal : c’est le leit-motiv…oui ben justement), dans ce numéro donc de mythomane qui se prend pour James Bond, il nous raconte qu’il saute d’un hélicoptère pour sauver une top-modèle (non mais quel beauf !) attaquée par des requins, évidemment il réussit à les anéantir, et, c’est là qu’il dit d’une voix de crooner surjoué pour qu’on comprenne bien que c’est du deuxième degré : « C’était une véritable boucherie…ou plutôt non, une poissonnerie ! ». Voilà alors là j’ai ri tellement fort qu’on n’a entendu que moi dans tout le zénith. Ce n’était pas très gentil de ma part car tout le monde a donc pu noter que c’était la première et dernière fois.
Un truc que je n’ai pas compris d’ailleurs c’est que toute la moitié arrière de la salle, dont moi,(oui, parce que j’avais une invitation VIP, ne me demandez pas pourquoi, ce serait trop long à vous expliquer, mais je suis arrivé tellement à la bourre, que « ma place était prise » m’a dit un grand noir avec un flingue et un talky-walky…je ne frappe pas les noirs c’est une question de principes, donc je n’ai pas discuté, je me suis mise au fond)…et donc, toute la partie arrière ne riait pas !
La moitié avant, si ! Mais comme si c’était nerveux ! Elle ondulait et hoquetait spasmodiquement chaque fois que le bonhomme disait un gros mot ou qu’il frappait imaginairement une femme pour se débarrasser d’elle, son personnage étant de plus, constamment harcelé par des femmes très belles mais qui n’existent pas parce qu’en fait c’est une fiction. (Je précise parce que c’est à peu près quatre-vingt-dix pour cent du ressort comique de cet humoriste…et de bien d’autres de ses confrères, d’ailleurs.)
Après le spectacle par contre je suis allée amortir ma carte VIP, qui donnait aussi accès au gratin dans l’endroit prévu avec les petits fours et le champagne, j’ai pas bu de champagne parce que j’en bois jamais ou alors que du bon : le champagne, c’est comme l’humour, ça ne supporte pas la médiocrité.
Puis Rozon (le producteur) est arrivé avec Dubosc. Rozon vêtu d’un long manteau en cuir noir et une coupe de champagne à la main, et remerciait d’un geste royal les applaudissements, qui selon lui, lui étaient destinés.
Puis il m’a draguée, disant avec son accent du Québec qu’il me trouvait »très énigmatique » (c’est l’air que je prends quand je n’arrive pas à m’intéresser à ce qu’on me dit), puis j’ai dit :
« C’est pas l’tout mais faut qu’j’y aille » et je suis partie…
J’ai parfois l’impression de rejoindre Madame Filleau, qui habite la maison à côté de chez moi, quand elle me dit ; « Vous savez, l’humour, ça ne me fait plus rire ».

Conclusion : je manque de ressource, et je ne peux décemment critiquer, alors je préfère m’abstenir.
D’ailleurs au moment où je conclus, j’aperçois une affiche du nouveau spectacle de Philipe Avron que je ne pourrai voir aujourd’hui, je sais à peu près ce qu’il va dire, je ne sais pas comment il va le dire, mais je l’en remercie d’avance, le titre de son spectacle : Rire fragile.





J'ai rencontré Edouard Baer.



Assise à la terrasse du Bon Pêcheur, j’écoute distraitement une conversation entre deux „organisateurs de spectacles“ à en croire leurs propos, puisque l’un d’entre eux expliquait à l’autre qu'il valait mieux rogner sur les salaires des comédiens que sur la promo, « puisqu‘avec leur obsession d’avoir le nombre de cachets, on pouvait faire d‘eux ce qu’on voulait.»
Je termine tranquillement mon café-noisette et je quitte l’endroit en glissant calmement « gros connards », une fois à portée de leur table, en laissant planer une certaine ambiguïté sur la destination de mon propos, mais avec suffisamment de clarté toutefois pour voir ces deux visages joviaux et auto-satisfaits se décomposer en une moue de haine infinie. Je connais ce genre d’effet, ça surprend toujours de se voir insulter de façon aussi triviale, incongrue et apparemment injuste par une personne qu’on ne connaît pas, surtout si celle-ci est d’apparence élégante et sexy ; je portais un simple tee-shirt noir sans manche sur une jupe rose pâle très très jolie de chez Paul & Joe, qui met drôlement en valeur mes jambes et surtout mes fesses.
À cours d’arguments les deux types m’ont traitée de « sale pute », alors que franchement « sale » était totalement infondé, et quant à « pute », quand bien même c’eût été vrai, ils n’étaient pas censé le savoir : je n’avais pas comme eux étalé ma vie privée en public, moi...
J’en étais là de mes réflexions quand soudain je réalisai que j’allais être en retard à mon cours privé.
J’avais été sollicitée quelques temps auparavant par un jeune poète, qui souhaitait me dire des textes pour recevoir mes conseils et critiques, et cela au rythme de deux fois par semaine.
Au début j’avais peur que ce soit fastidieux mais imaginez un peu : être payée à être assise et écouter les déclarations d’amour d’un jeune garçon charmant, on a vu pire! Car si les chants désespérés sont les plus beaux, les poêmes d’amour sont les plus nombreux…et de l’amour au désespoir, il n’y a souvent qu’un pas. Donc les chants d’amour sont les deuxièmes plus beaux.
Je dois préciser par ailleurs que le garçon en question qui tenait à me payer pour donner un caractère officiel à la chose, d’autre part, m’avait glissé subrepticement à l’annonce du tarif proposé, qu’il était riche. Ou du moins ses parents, l’étaient.
Je dois ajouter aussi qu’il n’avait guère plus de vingt ans…
…Oui, je vous vois venir mais non!
J’en ai quinze de plus et j’ai eu un jour une expérience avec un garçon de dix-huit ans, (je lui avait demandé ses papiers), je n’en avais que sept de plus mais à cet âge ça compte, surtout quand pour lui c’est une première, (bon, allez, il en avait dix-sept!), et bien pour être troublant c’est troublant, cetes, mais laborieux aussi! Il était tellement brûlant et tremblant que je ne savais pas trop qu’en faire. Et puis ça va trop vite. Et surtout on se sent investi d’un mission: définir peut-être en quelques instants tout un avenir sexuel.
Donc, non!
Nous avions sur les conseils de Marc, car tel était son nom, élu domicile au théâtre du Rond-point, où nous avions fait notre, un petit recoin oublié de ce mégalo-théâtre, il m’avait déclaré dans un élan de révolte, „Après tout, c’est un théâtre public, il est fait avec notre argent! Je ne vois pas pourquoi on en profiterai pas!“…
…J’adorais ses poussées de fièvre socialo-anarchiste qu’il avait du alimenter par les lectures de livres chipés dans la bibliothèque Louis philippe de l’appartement de ses parents, rue de Passy.
Enfin nous voilà donc, lui, me clamant avec un enthousiasme inépuisable des textes de Balzac, de Céline, de Victor Hugo et parfois de lui, et moi, assise à la troisième marche d’une sortie de secours, dans cet état second dans lequel me plonge invariablement toute entreprise artistique qu’elle soit réussie ou non!
À la fin de la „leçon“, alors que mon poète trainait dans la librairie du théâtre , librairie qui attira un jour de ma part les sarcasmes les plus acides, car en effet dis-je à des gens concernés, en plus du restaurant et de la librairie, pourquoi ne pas également y ouvrir une boutique de parfums de marque, et de lingerie fine? À deux pas de l’avenue Montaigne! ( D'abord, a-t-on le droit de nommer Montaigne, une rue de commerçants? Je vous le demande!)
Je sortai prendre l’air en attendant, si on peut appeler „air“ ce qu’on respire près des Champs Élysées, et c’est là que dans le hall, juste avant de sortir, il est apparu poussant simplement la porte pour entrer dans le théâtre. Edouard Baer.
Cette gêne de ne savoir comment réagir dans cette circonstance, se fut immédiatement soldée par la décision de regarder droit devant moi tout simplement. Or c’était idiot, je dois le préciser car le hasard de ce croisement aurait très bien pu servir au moins à mon poête qui venait de m‘avouer son désir de dire un de ses textes au „Grand Mezze“, cette scène ouverte oraganisée par François Rollin et Edouard Baer. Au théâtre du Rond-Point.
Celui-ci, notant ce court temps d’hésitation de ma part avant ma décision finale de ne pas l’importuner, s’est tout simplement arrêté devant moi , me questionnant du regard et l’air de dire: „Allez-y, si vous avez quelque chose à me dire, c’est le moment“…On parle souvent de la pédance des vedettes, de leur charisme, de l’illégitimité de leur succès, on parle rarement, quand c’est le cas , de cette extrême courtoisie, de cette capacité qu’ils ont parfois de reconnaître quelqu’un, même s’il n’est pas connu, et d‘en faire immédiatement son semblable.
Pendant trente secondes, j’étais une star!
Quant à moi, j’avais tout simplement envie de le mettre dans ma poche pour le déguster à la maison comme une sucette au caramel.
Au lieu de ça, je lui expliquai le cas de mon jeune poète: il semblait passionné par mon problème. Il me demanda un numéro de téléphone pour me donner une date d’audition, je lui donnai le mien, il cru que c’était le sien, je lui repris donc le mien, un peu confuse, pour lui inscrire celui de Marc, il me dit alors que du coup il n’avait plus le mien, je lui redonnai aussitôt le mien mais non sans feindre un léger agacement.
Au moment où mon poète sortait de la librairie, lui était déjà parti ; Marc avait probablement passé ce temps prostré devant la bibliographie de Antonin Artaud, Louis jouvet ou Charles Dullin.
Voilà.
Il ne m’a toujours pas appelée.





Lettre ouverte à Thierry Ardisson.



Monsieur Ardisson voue êtes un homme biblique !
Je vous ai surpris en flagrant délit de biblicité dans une espèce d’esclandre télévisuel où, tenant le rôle d’arbitre, avec dans le regard cet étonnement qui vous va si bien , vous veniez de mettre face à face une gazelle stupide et quelques lions affamés.
La curée a été courte mais spectaculaire.
Et c’est alors que je vous ai trouvé biblique.
Par votre bonté, votre sage distance de législateur face aux réalités cruelles.
Il existe un testament, ancien, dont j’ai ne me rappelle plus le titre, où un messie, dont je ne me rappelle plus le nom, incite le peuple des croyants à lyncher avec conviction la femme adultère pour se laver de ses propres péchés.
C’est très beau parce que lui même, ce messie, n’a rien personnellement contre la gamine, mais fait quand même l’effort d’organiser le massacre, et de fournir les cailloux.
Monsieur Ardisson, c’est dans ce genre de rôle que votre candide bonté naturelle transparaît avec évidence, et vous étiez absolument épatant dans votre émission.
Là-dessus, voilà que je tombe, dans un quotidien dont j’ai oublié le nom, sur cette interview déchirante où vous avez déclaré : « personne ne m’aime ».
Alors ça ! C’est vraiment à se taper le cul par terre ! « Personne ne m’aime » !
C’est la meilleure ça !
Voulez-vous dire que le cœur du bon peuple de France s’est brusquement changé en pierre ?
Pas aimé ? Vous ? Ben merde alors ! Quelle blague !
Monsieur Ardisson, que faites-vous, alors, de tous nos bizuteurs d’orphelins, dénonciateurs de réfugiés clandestins, nettoyeurs de bidonvilles, justiciers pour vieillards chevrotants !
L’adoration fébrile de tout ce monde, pour vos inquisitions à haut risque, n’est-elle rien ?
Croyez-vous que nos régiments de grands chasseurs prêts à flinguer n’importe quel petit canard noir, à travers les barreaux de sa cage, soit insensibles à votre recherche pathétique de l’authenticité ?
Quelle ingratitude, Monsieur Ardisson !
Allons ! Relevez la tête on vous aime !
Allons ! Tous ces champions de l’auto-satisfaction qui nous dirigent savent reconnaître les mérites de leurs semblables !
Je vous garantis qu’à eux seuls, les grossistes en mines anti-personnelles et en fourrure de castor suffiraient pour que vous touchiez une retraite confortable.
Si ce n’est pas de l’amour ça, c’est quoi ?
Douteriez-vous, Monsieur Ardisson, que vous soyez digne d’une telle ferveur publique ?
Ah ce serait ça alors ?
Vous sentirez-vous coupable de quelque opportunisme salingue ? C’est montrer trop de délicatesse.
Ignorez-vous cette divine justice de la nature, qui fait qu’un peuple d’actionnaires de multinationales a les tortionnaires et les Ardissons qu’il mérite ?
Vous n’êtes coupable en rien du tout ; et que celui qui n’a jamais jeté la première pierre s’abstienne de vous la foutre sur la gueule.
Ainsi, loin d’être en manque d’amour, vous souffrez au contraire d’être l’oie qu’on gave d’amour, pour lui coller une cirrhose carabinée.
Et dès lors, malheureuse oie, vous aimeriez changer de menu c’est-à-dire être aimé par ces citoyens de plus en plus rares, que le fayotage maquillé en subversion fait vomir.
Sur le plan de la quantité vous seriez perdant, mais ça peut valoir le coup.
Alors voilà ce que je vous propose :
Ce sera une cure longue et difficile, Monsieur Ardisson, mais passionnante sur le plan expérimental. Je vais vous indiquer la marche à suivre ; première étape vers la guérison :
Faites-moi tout de suite un contrat de conseillère artistique plénipotentiaire, sans oublier de joindre un chèque de quinze mille euros pour mes premiers frais. Dans l'attente votre aimable règlement, veuillez agréer, Monsieur, etc…

Marcelle Afion.