DIDIER BENUREAU

Didier Bénureau à la Comédie Caumartin
Didier Bénureau est de retour


Didier Bénureau à la Comédie Caumartin

    Autant être honnête: c'est presque à reculons que je me rendais à la Comédie Caumartin en cette froide soirée de décembre et dans cette partie détestable du neuvième arrondissement de Paris qu'on appelle "Les grands boulevards" pour y assister au spectacle de Didier Bénureau. Pourquoi à reculons? D'abord parce que rien ne m'emmerde autant que les spectacles de "sketchs" en forme de "galerie de personnages", ensuite parce qu'on m'avait décrit le gars Bénureau comme une pointure en matière d'humour noir, et rien n'est plus chiant que l'humour noir, qui n'est jamais très loin de la provocation gratuite. Je me rendais donc à un spectacle répondant a priori à l'équation galerie de personnage + humour noir, donc vraiment pas convaincu.

Bon, et bien mon petit préjugé, il n'a pas résisté plus de dix secondes: Bénureau est hilarant d'entrée de jeu. Le gars ne prend même pas le temps d'installer son spectacle, il y va franco dès le début avec un genre de vieux chanteur cabotin à la voix éraillé qui se présente comme la première partie du spectacle; à peine le rideau a t-il été levé que le rire coule plus fort que la Durance au moment de la fonte des neiges. Il enchaîne tout de suite après avec une mère odieuse, possessive et castratrice, qui gave son fils tel un canard pour en faire du fois gras, ça ne fait pas dix minutes que le spectacle est commencé qu'on est déjà définitivement rallié à la cause Bénureau. Suivent alors d'autres personnages un peu plus conventionnels (touriste raciste, ampoulé mondain, travelo collabo, etc...) mais interprétés avec un tel talent et servis par un texte d'une telle précision qu'on ne peut qu'en rire, et copieusement encore. Sur la fin, c'est carrément l'apothéose: un chevalier qui se la joue drame shakspearien en V.O., mais qui n'arrive décidément pas à dégainer sa lourde épée, et hop Bénureau relègue les Monty Pythons au rang de sous-Chevaliers du fiel. Un pilier de bar qui nous raconte les infortunes chirurgicales d'un "gars qu'il a vu dans la rue", et là, il réinvente carrément l'humour. Jusqu'au retour du petit chanteur du début au moment où on l'a complètement oublié, dans une interprétation magistrale de "New-York New-York", et c'est le feu d'artifice, le déluge du rire, l'apothéose de la franche poilade qui vient du coeur.   

Des galeries de personnages comme celle là, moi, je veux bien en visiter tous les jours. Qu'on se le dise: Didier Bénureau joue dans la cour des grands.

Didier Bénureau à la Comédie Caumartin. Du mardi au samedi à 21 heures.
Comédie Caumartin. 25, rue Caumartin, 75 009 Paris. Métro havre-Caumartin. Réservations: 01 47 42 43 41.


Didier Bénureau est de retour. L'information n'est pas fraîche de ce matin, puisqu'il joue apparemment son nouveau spectacle depuis la rentrée 2001 (et qu'on est en avril 2002 au moment où j'écris ces lignes), mais le fait est que le gars est particulièrement médiatisé en ce moment, et que je me devais donc d'en parler, faisant partie des amateurs. En effet, comme l'atteste le texte précédent, j'avais plutôt apprécié son ancien spectacle, je conserve même intact le souvenir d'une fameuse tranche de poilade, mais l'idée de renouveler l'expérience ne me tente pas du tout.

La raison est cachée dans le titre de ce nouveau spectacle: "Pour Moralès". Pour les amnésiques, Moralès est un héros récurrent de l'univers de Bénureau, un genre de militaire audacieux mort au combat à la fleur de l'âge, auquel l'humoriste dédiait un hymne funéraire sur le mode très particulier de la chanson de caserne dans son précédent spectacle, qu'on a pu entendre et réentendre depuis dans les émissions de télé auxquelles a participé l'artiste, et auxquelles il participe encore, avec un CD de la chanson frais de l'année. Mais voilà que Bénureau à la mauvaise idée de ressortir son tube pour son nouveau spectacle, au point de lui donner son nom, comme si on n'en avait pas déjà assez soupé, du Moralès. J'imagine que c'est un moyen de garantir au noyau dur de ses fans qu'ils ne seront pas trahis, qu'ils auront la proportion syndicale de Moralès qu'ils sont droit d'attendre, mais qu'en est-il de ceux qui apprécient Bénureau sans pour autant l'avoir en poster au dessus de leur lit? C'est mon cas, et je ne vous le cache pas, nommer son spectacle "Pour Moralès" était le meilleur moyen pour Bénureau de ne pas m'y voir. Evidemment, l'intéressé se tamponne de mon avis comme de sa première dent de sagesse, et il a bien raison, mais je ne tairai pas ma gueule pour autant, dusse-je crier dans un désert. (dusse-je? j'ai la flemme d'ouvrir mon Bled, les spécialistes me corrigeront si nécessaire)

Car le nouveau spectacle de Bénureau, à l'instar du précédent, repose sur le principe cent fois éculé de la "galerie de personnage". J'ai récemment entendu le comédien en faire la promotion, en en jouant quelques extraits, et s'il faut bien reconnaître que sur le plan de l'interprétation, il pourrait donner des leçons de comédie à 99% des Maxime, Dubosc et assimilés, la forme utilisée est sans surprise. Comble du comble, en plus de Moralès, Bénureau exhume dans son nouveau spectacle des personnages qu'il a déjà utilisé dans le précédent. On est pas bien loin du foutage de gueule, pire, du manque d'audace.  

Voilà un gars qui bénéficie d'une petite notoriété, suffisante pour remplir une salle confortable sur son seul nom, et qui se contente de réchauffer ses vielles idées d'un spectacle à l'autre. Bénureau a de la bouteille, il connaît le métier, on l'a beaucoup vu au cinéma, bref, c'est pas loin d'être un cador. Il est donc mûr pour tenter la seule forme de one-man-show valable aux yeux de l'homme de bon goût: le long monologue théâtral, pensé, écrit, structuré et  mis en scène, tel que Rollin l'a immortalisé avec Colères, et pas ce vague empilement de sketchs à la porté du premier comique de mes couilles venu, indigne de son talent de comédien. Je ne suis pas foncièrement opposé à l'idée d'une succession de personnages cocasses, mais pourquoi ne pas pousser l'audace jusqu'à les intégrer dans une histoire construite, avec, employons les grands mots, une progression dramaturgique? 

Vous me direz: malgré tous ses talents d'acteur, il a peut-être pas les capacités pour le faire... certes, mais je connais un gars tout à fait qualifié pour l'épauler dans cette tache, un certain François R, si ça vous cause. En en plus, j'ai cru comprendre qu'ils étaient potes. Alors quoi? On reste là à jouer les gagne-petits, où on se décide à mouiller la chemise?