Je le savais.

Je le savais que Danyboon était drôle. Je le sentais. J'ai toujours eu le pif pour dénicher les gars poilants. 

Vous me direz: "Ton pif, tu ferais bien de l'affûter un brin, parce que Danyboon, il en est quand même à son troisième spectacle, et on t'a pas attendu pour l'applaudir". Certes. Mais Elie Sémoun non plus, t'as pas attendu pour aller l'applaudir. Et pourtant, nul besoin d'aller me faire chier à son spectacle pour savoir que je m'y emmerderai plus sûrement qu'Eve Ruggieri à un concert de Britney Spears. C'est là que mon pif intervient. Car il permet de repérer le talent là où l'embrasement populaire justifierait à priori plutôt l'ennui et la désolation. 

Soyons clair: le spectacle de Danyboon auquel j'ai eu la chance d'assister ce samedi au Casino de Paris, est, de loin, le meilleur qu'il m'ait été donné de voir depuis Colères.

De même que les Monty Python, le professeur Rollin ou Edouard Baer, Danyboon est un inventeur. Alors que la plupart des comiques, et pas forcément les plus mauvais,  se contentent de revisiter l'héritage humoristique commun, Danyboon crée l'humour du même nom, et bien audacieux celui qui s'aventurera dans son sillage. Car le personnage de Danyboon est unique, et c'est ce qui fait tout son charme. Tour à tour angoissé, idiot, bestial, inquiet, abruti, paillard, braillard il n'en est pas moins cohérent.

Les meilleurs sketchs sont ceux où il parvient à s'exprimer librement. Le plus bel exemple est celui d'une scène pour le moins anthologique, dans laquelle l'humoriste raconte sa toute première prestation publique, timide et dépressive, dans un rade miteux de je ne sais quel patelin de la banlieue roubaisienne. Car Danyboon est du nord, du ch'nord, pays des corons, du Speculoos et de la chaleur humaine, en opposition au sud, pays de Patrick Bosso, du Tavel et des rombières décolorées. Et ses origines septentrionales sont sans doute la caractéristique principale de l'humour Danyboon. On les goûte pleinement dans le sketch en question, plus précisément dans la description du patron de bistrot, vulgaire jusqu'à l'écoeurement, de sa femme obèse édentée, et des quatre piliers de bars, au fin fond du gouffre de l'ébriété. Danyboon va très loin, emmenant avec lui le spectateur ahuri jusqu'au bout de l'horreur. Peu à peu, les personnages prennent chaire. Coupeau... Bibi la grillade... C'est l'Assommoir! Danyboon est Zola! Mâtiné de Monty Python, pour la démesure outrancière, que l'on retrouve à la fin du sketch, quand le héros se bricole une rotule de fortune avec un os de poulet trouvé dans les cuisines du rade après s'être fait arracher le genou par le berger allemand du patron, dans l'indifférence générale. Tout simplement incroyable.

Autre exemple: un peu plus tard dans le spectacle, le héros nous explique comment sa vie s'effondre en une seule phrase, courte phrase, prononcée publiquement par sa femme, devant la famille, les amis et les collègues de travail, au moment de découper le gâteau des 20 ans de mariage: "J'ai jamais joui". La surprise laisse progressivement sa place à la terreur, puis à la bestialité, dans une interminable digression à la de Funès, mais en beaucoup plus drôle, novatrice, efficace et violente.  

Parfois, l'humoriste quitte le costume de Danyboon pour enfiler celui de personnages plus conventionnels, et la réussite est moindre. Parfois encore, le texte est trop serré, trop axé sur le gag; mais le personnage finit toujours par trouver la faille dans le texte, ouvrant la porte à la digression espérée.

Le spectacle se déroule tranquillement, alternant hausses et baisses d'intensité, sketchs interminables et laconiques. Au terme d'une heure et demi arrive le piano, annonciateur du sketch dit de la "Musique Kassik", dont on a pu voir de courts extraits lors des promos télévisées. On comprend que c'est la fin, qu'il faut savourer son plaisir, car on sera sorti dans dix minutes.

Et on se trompe. Car c'est un interminable bouquet final d'une demi heure qui commence, au cours duquel Danyboon arrache les ultimes sangles qui brident sa folie créative, trouvant derrière son piano des ressources comiques insoupçonnées, et dérivant, une fois encore, vers des territoires jusqu'alors inexplorés. Arrive l'apothéose: Danyboon descend du ciel, attaché à un câble, façon star de la chanson hollywoodienne. Mais il détache mal son câble au moment de l'atterrissage, et le câble remonte avec lui. La tête en bas, il se met alors à beugler sa frayeur au milieu de sa chanson. Le spectateur nage dans le bonheur.

Le spectacle s'achève enfin, Danyboon salue, on se sent humble, minuscule, on se fond dans la masse, et on applaudit, on applaudit tout ce qu'on peut, Danyboon mesure trois mètres, Danyboon est un colosse.