Dieudonné, Cocorico!
Par Monsieur Patate

Je suis allé voir Dieudonné au théâtre Bobino vendredi 3 mai 2002. J'en suis sorti ravi, après avoir passé ce qu'il convient d'appeler un bon moment.

 
Pourtant, mon rire n'était pas acquis d'avance. Au contraire. Rappelons tout d'abord que Dieudonné est l'ancien comparse d'Elie Semoun, artiste comique dont les talents semblent être pudibondement mis en doute en ces lieux. En outre, je craignais que, compte tenu de la situation politique actuelle et de l'échec de sa candidature aux présidentielles, son spectacle ne vire au meeting politique.
 
Il n'en a rien été. Conscient de cet égarement possible, Dieudonné s'est préservé de l'exploitation facile de l'actualité. Cette lucidité quant à son rôle sur scène est sincèrement remarquable, car l'humoriste sans talent ("de mes couilles", comme disent les Marcel) cède facilement à cette facilité
 
Quant au contenu du spectacle en lui-même, il consiste en une galerie de portraits. Certes, ce n'est pas d'une originalité folle, mais le justesse du propos et la pertinence l'y disputant avec le franc-parler et la causticité, le spectateur passe outre. Par exemple, le portrait du journaliste de télé est d'une justesse exquise. Dieudonné y singe à merveille la suffisance et les grands airs de cette caste nauséabonde où le brushing et le spectaculaire importent plus que l'élémentaire travail d'investigation. Le personnage y est méprisant, sûr de lui, autoritaire, imbu de sa personne et faux-cul. En bref : une tête à con. Sentiment que je partage de plus en plus vis-à-vis des gens de télé. Mais je m'égare.
 
Un autre rôle campé par l'humoriste est particulièrement savoureux: celui du vieux machiniste acariâtre. Oui, j'en conviens, ce n'est pas la première fois que ce rôle est tenu par Dieudonné, puisque ce dernier incarnait déjà un tel personnage dans un de ses spectacles avec Elie Semoun. Mais il est ici libéré du carcan semounien et le propos est acerbe au possible. Dieudonné profite des relents de vieille France du personnage qu'il incarne pour s'en prendre aux Africains d'une manière d'autant plus remarquable qu'en ces temps troubles, le propos outrancier vis-à-vis des communautés est dénoncé sans doute plus qu'il n'est nécessaire. Plutôt que d'étouffer l'oeuf, Dieudonné prend le contrepied de ce courant de pensée dominant et hypocrite, et, en exagérant la rhétorique primaire du français de base, il en démontre d'absurdité.
 
Les personnages du policier, du délinquant et de l'institutrice dénoncent eux la violence dans laquelle sombre notre société. Mais, là encore, Dieudonné évite le parti-pris facile, et, même si le policier est dépeint comme simplet et buveur de bière, Dieudonné rend néanmoins hommage à ce corps de métier et au mérite des policiers qui tentent de faire respecter la loi dans certains quartiers dits difficiles où le fonctionnaire vêtu d'un uniforme est accueilli avec des boules de pétanque (enfin, c'est ce qu'on voit à la télé...).
 
Citons également le personnage de l'avocat, dont le lecteur perspicace aura compris qu'il sert de prétexte à Dieudonné pour peindre un portrait désabusé de la justice française.
 
Ajoutons pour conclure que Dieudonné ne s'encombre pas de savoir si son propos sera susceptible de choquer les âmes vertueuses puisqu'il prononce volontiers des mots comme "chatte", "négro", "rondelle", et l'on comprendra que ce spectacle est décidément bien plaisant.

Les coordonnées du théâtre de Bobino et les dates de Dieudonné en province sont sur dieudo.com.


Dieudonné, "Pardon Judas!"
Par ma pomme, aka Marcel de Guérande 

Quand il ne joue pas les sociologues de supermarché sur les plateaux de télé, Dieudonné est au théâtre. Enfin, au théâtre, c'est un bien grand mot. Car si les tarifs d'entrée du "théâtre de la main d'or" (160 balles, 140 pour les étudiants) sont bien ceux de ce qu'il est convenu d'appeler un théâtre, le confort de la salle ferait plutôt penser à un genre d'amphithéâtre d'école primaire. Pas de sièges au théâtre de la main d'or, mais de fines banquettes sans dossier sur lesquels on se dandine assez rapidement en quête d'un peu d'aise si l'on a pas le dargeot moulé au format sylphide. On est mal assis, on est serré, et la température ambiante avoisine les 57 degrés. Dommage, car la salle en elle même est plutôt sympathique, un genre de Café de la gare en plus neuf et plus moderne. Voilà pour les questions purement matérielles. Venons en au fait: le show du gars Dieudo.

J'avais vu "Dieudonné tout seul" au Palais des glaces, et ça m'avait bien plu. Mais j'allais à "Pardon Judas" avec quelques appréhensions, la peur de revoir un peu le même spectacle, la même galerie de personnage, les mêmes procédés, déclinés sur un sujet différent. Et c'est le cas. Mais ce n'est absolument pas grave. "Pardon Judas", c'est le retour de Judas, qui décide de faire son come back après avoir marché 2000 ans dans le désert. Il commence par raconter son aventure à une bande de bédouins algériens qu'il croise sur son chemin, et puis laisse la parole à divers personnage, qui à travers l'événement médiatique (des extraits de flashs info en voix off entre les sketchs nous informent de l'évolution de l'affaire Judas) expriment leur avis sur la religion. Un docteur pas vraiment diplômé, un blaireau alcoolique, un jeune banlieusard, un vieux nazillon, un africain militant du DAL  se succèdent pendant près de deux heures de spectacle. Ca sent la facilité, ça sent la démagogie, se dit-on à tord. C'est au contraire avec une grande finesse, un rare sens de l'observation et disons le, avec beaucoup d'intelligence que Dieudonné décrypte les pires penchants de nos contemporains à travers leurs certitudes religieuses. Sans manichéisme, avec une grande lucidité, Dieudonné est tout simplement le pourfendeur de la crétinerie quotidienne le plus efficace qui soit aujourd'hui. Au contraire des humoristes de l'école Bedos, qui pour combattre les antagonismes en créent de nouveaux, Dieudonné met tout le monde à égalité, et compare. Et l'humour prend le relais. Et quel humour! On le sentait déjà par moment lorsqu'il était encore avec Elie Semoun, et encore plus dans son premier spectacle solo, Dieudonné est un adepte du bon mot à la française de l'ancienne école, du temps ou les films d'Audiard n'était pas encore relégués au rang de "nanars" par la critique. Dieudonné a les épaules de Lino Ventura et la prose d'Audiard, en mieux, en plus actuel, en plus percutant. Aujourd'hui, on peut même dire que Dieudonné dépasse Audiard sur son propre terrain. La salle rit très fort, presque trop, c'est limite ambiance de concert de Patrick Bruel. 

Pour chipoter un peu, je dirai qu'il y a tout de même quelques longueurs, et que le spectacle gagnerait à être raccourci d'une bonne demi-heure. Et surtout, ça manque cruellement de mise en scène. Dieudonné est un comédien formidable (si vous n'avez pas encore vu le "Le derrière" de Valérie Lemercier, courrez le louer à votre vidéoclub), mais on sent par moment qu'il ne sait pas trop quoi faire des ses bras et des ses jambes. Avec un metteur en scène compétent (et il y en a, ne serait-ce qu'un certain François R. dont il est beaucoup question dans ce site), Pardon Judas serait peut-être un des meilleurs spectacles comiques de tous les temps. 

En conclusion, si comme moi vous trouvez le discours du gars Dieudonné un peu facile et démago lorsqu'il passe à la télé, ce spectacle vous fera mieux comprendre ses combats, et y adhérer pleinement, le tout dans la joie et la bonne humeur. Drôle et pas con. Tout le contraire de Guy Bedos.

Théâtre de la main d'or, 15 passage de la main d'or, 75 011 Paris. Métro Ledru-Rollin. Location au 01 43 38 06 99.

Le site officiel de Dieudonné:

www.dieudo.com