François Morel


Sommaire:

Libérons François Morel !

Où l'on dit beaucoup de mal de son spectacle malgré toute l'affection qu'on lui porte.


Riigolax aime François Morel

Où l'on dit beaucoup de bien de lui malgré tout le mal qu'on pense de son spectacle.


Libérons François Morel !

Le talentueux et sympathique François Morel a été pris en otage par un dénommé Michel Cerda, terroriste déguisé en metteur en scène de théâtre, à moins que ce soit le contraire. On ne connaît pas encore ses revendications, mais on sait qu'il a enfermé sa victime sur la scène du théâtre de la Renaissance, à l'intérieur d'un décor grotesque duquel elle ne peut pas s'échapper.

Commençons pas le commencement. J'ai toujours eu beaucoup de sympathie et d'admiration pour François Morel, depuis le jour où comme beaucoup de monde, je l'ai découvert dans les Deschiens sur Canal Plus, jusqu'à ses récentes chroniques sur France Inter, sur le mode réjouissant de l'humour déclamatoire, sans parler de ses multiples apparitions cinématographiques, toujours dans la nuance et la subtilité. J'étais donc le client idéal pour "Les habits du dimanche", son premier spectacle en solo, issu du livre du même nom et du même auteur. J'y suis donc allé en toute confiance.

Comme je suis plus pauvre qu'un paysan afghan, j'ai pris les places les moins chères. A 70 balles, au troisième balcon. Au théâtre de la Renaissance, il y a les fauteuils d'orchestre, et trois niveaux de balcons. Plus on monte, plus les tarifs baissent. Et plus on est mal placé. Logique.

Au troisième balcon, on est à environ, sans exagérer, une grosse vingtaine de mètres au dessus de la scène. Il faut baisser le tête pour la voir, comme si on observait des gens sur un trottoir du cinquième étage d'un immeuble. On ne voit donc pas le spectacle de François Morel, mais François Morel jouant son spectacle pour les nantis des fauteuils d'orchestre. On le voit s'agiter, on les voit rire, c'est frustrant. Au troisième balcon, même les projecteurs sont en dessous du spectateur. On les voit s'allumer, s'éteindre, on a l'impression d'être en régie. Bref, on est exclu. C'est d'autant plus énervant que les premier et deuxième balcons sont vides, alors que le troisième est bondé. Mais ça, Morel n'y est pour rien.

La grande faute de Morel, c'est d'avoir frappé à la porte de Michel Cerda, dont j'ignorais jusqu'à l'existence, et au sujet de laquelle je doute encore, tant sa mise en scène cauchemardesque m'apparaît encore surnaturelle à l'heure où j'écris ces lignes. 

Ce qui frappe d'emblée, c'est l'encombrement de la scène. A gauche, un cube énorme. A droite, des cotons-tiges géants, dont la couleur verte semble indiquer qu'ils représentent des arbres. Au milieu des cotons- tiges, un autre cube, mais plus petit. On comprend rapidement que le cube géant symbolise les scènes d'intérieur, et que l'ensemble cotons- tiges/ petit cube symbolise les scènes d'extérieur. C'est qu'il est finaud, le gars Cerda, c'est pas un débutant, il a roulé sa bosse, l'a pas son pareil pour encombrer une scène d'objets qui n'apportent certes rien au spectacle, mais qui lui permettent de s'illustrer dans les salons.

On peut résumer l'histoire ainsi: Adrien, le héros, un gars d'une quarantaine d'années, se remémore son enfance, en se glissant tour à tour dans la peau du gamin qu'il était et dans celles des gens qui constituèrent son entourage à cette époque: sa grande soeur, ses parents, son grand-père, etc. Un genre de long monologue, sans doute vaguement autobiographique, sur le thème de la nostalgie, dont on ne demanderait qu'à adhérer s'il  n'y avait pas ce putain de décor à la con.

Commençons par le gros cube, à gauche, qui symbolise les scènes d'intérieur. C'est un cube qui tourne. On change de lieu en même temps qu'on change de face. Sur la face où une table et des chaises sont clouées, on est dans la cuisine. Sur la face où on a agrafé une couverture et un coussin, on est dans la chambre. Etc. Et ça ne sert strictement à rien, sinon à encombrer l'espace et à empêcher au comédien de se mouvoir comme il le devrait. Il ne remue guère plus sur la partie droite de la scène, celle qui symbolise les scènes d'extérieur: ben non, il ne peut pas faire trois pas sans se cogner sur un coton-tige géant.

Evidemment, le metteur en scène ne voit pas la chose de cette façon. Voilà comment, dans un texte introductif à la pièce, il nous parle de son décor: "L'espace scénique raconte la disproportion du monde - intérieur - et - extérieur - qui environne le héros, Adrien, tout autour de lui est trop grand, trop petit, mal cadré, inversé... L'acteur, sans âge, bouleversé par le présent de son propre récit, doit subir les mêmes effets.". Vous voyez un peu le genre d'âne bâté. La caricature du metteur en scène pontifiant et autosatisfait. Le Zanadapiescu français, en somme. Par moment, on visualise presque le petit vieux assis sur sa chaise qui balance ses balles de ping-pong.

En plus de son décor désastreux, Michel Cerda multiplie les petites idées de mises en scène inutiles. Un exemple. A un moment, sans aucune raison, il se met à pleuvoir. C'est- à- dire, un gars perché en haut du théâtre verse le contenu d'un arrosoir sur la scène. De la vraie eau quoi. Ca l'amusait, le gars Cerda, de balancer de la vraie eau, ça sert à rien, mais il fallait absolument qu'il balance de l'eau, ça fait longtemps qu'il en avait l'idée, il avait pas réussi à la caser dans sa pièce précédente, alors là, il avait pris soin de le mentionner dès le départ, dans le contrat, en précisant bien que l'idée rentrait dans le décompte des droits d'auteur. Résultat, après que le subalterne ait fini de verser le contenu de son arrosoir, il y a une grosse flaque de flotte sur la scène. Les gens pour qui le spectacle a été créé, c'est-à-dire les nantis des fauteuils d'orchestre, ne sont pas censés la voir. Mais les exclus du troisième balcon ne voient qu'elle. Morel joue donc une bonne moitié de son spectacle en évitant soigneusement une flaque, ce qui n'est pas commode avec tout ce bordel sur la scène, il est déjà obligé de slalomer entre les cubes et les cotons-tiges, tu parles d'un merdier. A la fin du spectacle, la troupe de musiciens qui apparaît sporadiquement au cours de la pièce rejoint François Morel pour saluer le public. La flaque d'eau est encore là. Tout le monde s'aligne, s'avance d'un pas, sauf le joueur de tuba, qui hésite, doit-il marcher dans cette putain de flaque, oui, il semble que oui, il y va donc, hésitant, il sent qu'il a l'air d'un con, mais il y va, en maudissant soigneusement le crétin qui a eu cette idée inutile. Et floc.

Ah oui, car j'ai oublié de vous dire: de temps en temps, des musiciens viennent sur scène. Une fanfare. La fanfare du village du héros lorsqu'il était enfant. Ce qui donne des scènes qui se voudraient émouvantes, mais dont on ne peut pas s'empêcher de rire. A un moment, le joueur de tuba, encore lui, vient jouer tout seul pour ponctuer une scène poignante. Faut-il verser une larme? Oui, mais de rire. Car un joueur du tuba qui slalome entre des cotons-tiges verts est un aboutissement en matière d'humour visuel.

Le désastre est encore amplifié par un jeu de lumières affreusement prévisible, sur le mode: petite lumière intimiste quand il faut pleurer, et gros éclairage criard quand il faut rigoler. Pour un peu, les spots se mettraient à clignoter pendant les passages musicaux. On peut dire que Morel n'avait pas besoin de ce défaut supplémentaire. Déjà coincé par la mise en scène surchargée de son metteur en scène, il doit en plus subir la lourdeur de son éclairagiste. Tout est fait pour solliciter le moins possible l'imagination du spectateur, qui finit logiquement par se lasser qu'on lui force les sentiments de la sorte, et se met à bailler, dépiauter le velours rouge qui borde le troisième balcon, et laisser tomber des boulettes en papier sur les têtes des nantis des fauteuils d'orchestre. 

Et l'histoire? Et le texte? Inutile d'en parler, ils sont irrémédiablement bâillonnés par les ambitions démesurées du metteur en scène, ne reléguant les morceaux de bravoure qu'à de vagues passages anecdotiques.

Tout cela est d'autant plus exaspérant qu'on sent parfaitement que ce spectacle avait tout pour être réussi. Le talent de François Morel en ressort rigoureusement intact, et la sympathie qu'on lui porte aussi: il reste un comédien d'exception, et se révèle être un auteur de talent, pointu, imaginatif et inspiré. Mais sur ce coup là, par la faute de son metteur en scène, il est à coté de la plaque.

Un beau gâchis.   


Bonus-track: L'intégralité du texte introductif de Michel Cerda

Pourquoi nous oblige-t-on à devenir adulte ?

Y a-t-il une barrière réelle entre l'enfance, l'adolescence et l'âge adulte ?

Pourquoi nous faire croire à tout ça, alors qu'on a l'impression, de l'intérieur, que ce n'est pas comme ça que ça se passe, que tout semble plus flou, plus confus, plus confondu, plus confondant.

C'est, nourri de tout ces paradoxes, de tous ces faux-semblants que François Morel écrit "Les Habits du Dimanche".

Ainsi comprend-on avec lui, que les avis des enfants sont tout aussi judicieux que ceux des grandes personnes et que l'innocence est encore une vertu de l'âge adulte.

Aussi pour adapter ce texte à la scène faut-il, je pense, retrouver ce goût agréable que procure le flou et le trouble de l'innocence et de l'immaturité, ce goût tremblé pour l'esquisse et le trait.

L'espace scénique raconte la disproportion du monde - intérieur - et - extérieur - qui environne le héros, Adrien, tout autour de lui est trop grand, trop petit, mal cadré, inversé...

L'acteur, sans âge, bouleversé par le présent de son propre récit, doit subir les mêmes effets.

Il évoque plutôt qu'il représente, il esquisse plutôt qu'il ne revit.

Il existe dans le jeu de l'entre-deux, il se perd dans les autres à force de rendre compte avec souci et par épisode la communauté des gens qui lui sont proches.

Un feuilleton ou plutôt une chronique. (Cronos n'est pas loin, il va bientôt manger tous ses enfants)

Tout pourrait s'inverser d'un seul coup et c'est cela qui crée la panique et le rire, comment trouver sa place ?

Une chronique...

Il y a la vie qui continue avec ses dimanches et ses anniversaires...

Une chronique...

Une petite horloge qui vous encourage à penser que tout est possible encore.


Riigolax aime François Morel

Oui, François Morel est grand. Ne vous inquiétez pas à la lecture de cette phrase liminaire qui peut paraître surprenante. Je l’imagine déjà Monsieur Morel se contemplant de haut en bas puis de bas en haut et l’entendre dire : « Vous devez confondre avec quelqu’un d’autre. Vous devenez pas bien. » Évidemment il n’est pas grand si on se réfère à la première acception que l’on donne à ce terme dans le langage courant. Je sais très bien qu’il mesure un petit mètre quatre-vingt voire un mètre quatre-vingt cinq avec des chaussures compensées. Tout de même, je maintiens que ce monsieur  est grand. Ainsi, à grand dans le petit Robert, on peut lire : qui est célèbre pour sa valeur ( mérite, qualités intellectuelles, talent.). Les synonymes de l’adjectif sont, pour cette acception, fameux, glorieux, illustre, supérieur voir même génie et héros. François Morel est grand car il a du talent. Ce terme se définit comme une aptitude remarquable dans le domaine intellectuel ou artistique. Ainsi, dans mon petit Robert, à la place de l’exemple banal qui illustre le terme talentueux ( « un écrivain talentueux »), j’ai mis : « François Morel est talentueux ». Je vénère ce monsieur à la limite d’adopter un comportement sectaire.

Pour moi, Stéphane Bern me laissait indifférent comme une grande majorité de français. Me doutais-je un jour que le célèbre chroniqueur mondain allait bouleverser mon existence, peut-être pas en entier mais en partie tout de même ? Je dois lui accorder un mérite : celui de m’avoir permis de découvrir une autre facette du talent de François Morel. Comme la plupart des gens, François Morel était, pour moi, l’emblématique Deschiens, que dis-je l’incontournable Deschiens, celui qui nous faisait rire chaque soir en donnant des baffes à cet énervant Lochet. Mais, il n’est pas que cela. Cet homme possède un talent extraordinaire d’écriture déjà révélé par ses deux romans Meuh et Les habits du dimanche. Permettez-moi ici de souligner un petit point. Je suis heureux de voir son talent reconnu mais, compte tenu de ses études ( maîtrise de lettres), j’aurais apprécié l’avoir comme prof de français. Quel bonheur cela aurait pu être !. J’imagine mes camarades d’école me demandant : « T’as qui comme prof de français ? » et moi leur répondant fièrement : « Moi, j’ai Monsieur Morel ». Mes camarades, dégoûtés, me rétorqueraient : « T’as du bol. Nous, on a monsieur Frudibert et il n'est pas commode. »

Ainsi, pour mon grand plaisir, et je n’espère pas que le mien, François Morel n’est pas devenu prof mais bel et bien comique. Et pas un simple comique de village mais un grand comique. Il est à l’humour ce que Dick Rivers est au rock’n roll, à la poilade ce que Patrick Sébastien est à la galéjade, à la drôlerie ce que Brassens ( Monsieur Brassens) est aux bancs publics. J’imagine à sa mort, que j’espère lointaine, la cérémonie de son entrée au panthéon de l’humour : «  Entre ici François Morel avec ton cortège de blagues, de métaphores et autres figures de style. Entre ici l’inénarrable Deschiens. Toi, l’ami de Stéphane Bern et de Bruno Lochet.» Il rejoindra alors les plus grands comiques français : les Chevaliers du Fiel décédés accidentellement nus au volant de leur fameuse Simca 1000 ; Patrick Bosso mort d’une pneumonie attrapée alors qu’il se mettait une nouvelle fois à poil dans une émission de télé ;  Jean-Marie Bigard mort d’une attaque de chauve-souris. A la fin de cette cérémonie, la foule criera : « A jamais tu resteras dans nos cœurs François ».

Pour l’instant, François Morel est toujours vivant. Et bien vivant. Je bénis cette journée de 1959 qui a vu la naissance du petit François Morel à Flers-de-l’Orne. Cet homme fait partie, pour moi, du patrimoine de l’Orne, au même titre que Ruquier fait partie du patrimoine de la Seine-Maritime.. Ce département me laissait quelque peu indifférent avant de savoir qu’il avait vu naître l’un des plus illustres comiques-troupiers de notre génération. De l’Orne, je connaissais quelques villes comme Alençon, Bagnoles de l’Orne, Camembert, Flers, Vimoutiers. Mais, maintenant, à chaque fois que l’on me demandera à quoi te fais penser l’Orne, je répondrais tout de go à François Morel. Vive l’Orne, vive François Morel, vive la France !

Riigolax.