Anne Roumanoff

Mon dieu, comme je suis embarrassé. Vous n'imaginez pas à quel point. La dernière fois que votre femme vous a surpris en train de vous pignoler devant le porno de Canal Plus, vous étiez moins embarrassé que moi en ce moment. Laissez moi vous expliquer.
Un jour, je reçois un mail d'une dénommée Anne Roumanoff, dans lequel elle m'explique non sans humour que contrairement à ce qui est affirmé dans ou-pas.net, elle n'a pas les cheveux gras, et n'imite plus l'accent du midi depuis une paye. Accessoirement, elle m'invite à venir le vérifier par moi-même et me demande mon adresse postale afin de me faire parvenir une invitation à son nouveau spectacle. Je réponds, au cas où. Dès fois que ce ne soit pas une blague, dès fois que ce ne soit pas un piège tendu par les nervis de Ruquier dans le but d'obtenir mon adresse afin de venir me rosser à domicile et de mettre mon appartement sans dessus-dessous.
Quelques jours plus tard, je reçois l'invitation.
Bien sûr, j'y suis allé. J'ai assisté au spectacle d'Anne Roumanoff. Mon dieu, comme je suis embarrassé. Je devrais peut-être laisser passer quelques jours, afin que le temps fasse son ouvrage, qu'il mette un peu d'ordre dans le capharnaüm de mon esprit confus, qu'il libère ma pauvre tête des pensées contradictoires qui s'y agitent tels les ingrédients d'un mauvais cocktail dans le shaker d'un barman de boîte de nuit. Mais je ne peux pas résister à l'appel du clavier. L'unique moyen de me libérer de mes tourments est de les coucher, non pas sur papier, car je suis moderne, mais sur l'écran de mon ordinateur.
Oui, je sais, ce préambule s'éternise, on se fout de mes états d'âme, on commence même sérieusement à bailler, il serait temps que j'en vienne au fait, sans quoi mon lectorat va finir par s'étioler. Et ben je vais vous dire: ce serait pas plus mal. Moins vous serez nombreux à lire ce qui va suivre, plus la honte qui m'habite m'apparaîtra supportable. Si vous pouviez quitter cette page dès maintenant, cliquer quelque part, n'importe où, éteindre votre modem, votre ordinateur, résilier votre abonnement à France Télécom et à EDF, je pourrais peut-être envisager l'avenir avec sérénité. Mais je ne me fais aucune illusion, il y en aura forcément un qui me lira jusqu'au bout, un patient, un amateur de préambule à rallonge, un qui s'emmerde au travail, un qui n'arrive pas à dormir, bref: un qui ira répéter partout que j'ai aimé le spectacle d'Anne Roumanoff.
Ca y est, je l'ai dit.
Mon dieu, comme je suis embarrassé. J'ai aimé le spectacle d'Anne Roumanoff.
Et pourtant, il n'épargne au spectateur rien de ce qu'il est légitimement en droit d'en préjuger: galerie de personnages, humour lié à l'actualité et aux sujets de société (internet, passage à l'euro, etc), panurgisme latent (allusion à Loft Story), prises à partie incessantes du public, j'en passe et pas des moindres. Mais l'honnêteté me pousse à le reconnaître: j'ai ri comme un cochon.
Peut-être justement car Anne Roumanoff propose quelque chose en plus des habituelles tares du comique contemporain dont elle n'est pourtant pas avare; un talent de comédienne, un esprit alerte et fantaisiste, bref, pour employer les grands mots: une personnalité. C'est-à-dire ce qui différencie le comique de mes couilles du comique respectable, et qui fait qu'on est prêt à tout lui pardonner. Bien sûr, tout n'est pas égal, de nombreux poncifs et facilités sont à déplorer, mais il n'en reste pas moins qu'on rit à peu près à chaque sketch, souvent avec abondance. Le spectacle dans son ensemble est par ailleurs d'une remarquable fluidité, en partie grâce à une mise en scène calibrée à la seconde près, qui ne laisse jamais à la monotonie le temps de s'installer. L'heure et demi de spectacle passe sans qu'on ait l'occasion de penser à regarder sa montre, et on en sort heureux, en se remémorant les passages qu'on a préféré et en ne pensant déjà plus à ceux qui nous ont fait tiquer.
Les mauvaises langues penseront sans doute que je dis du bien d'Anne Roumanoff car elle m'a invité à son spectacle, et ce dans l'espoir de recevoir des invitations d'autres humoristes. L'idée ne me déplait certes pas, mais je puis vous assurer que jamais je ne trahirai la Cause par intéressement. Je l'avoue, je considérais jusqu'alors Anne Roumanoff comme une ennemie de la Poilade. L'heure est venue de réviser mon jugement: Anne Roumanoff est drôle. Si.
Anne Roumanoff est à Bobino jusqu'au 5 janvier 2001, dont voici les coordonnées, car je suis grand seigneur:
Bobino
20, rue de la Gaîté
75 014 PARIS
Réservations au 01 43 27 75 75