Jean-Jacques Vanier. "L'envol du pingouin".



L'avis de Marcel de Guérande

Fort du triomphe d' "A part ça la vie est belle", son précédent spectacle, Jean Jacques Vannier revient donc à l'Européen avec "L'envol du pingouin", mis en scène et co-écrit par François Rollin.

François Rollin, justement.

Les premières minutes du spectacle font penser à un hypothétique petit frère de "Colères".  Enchaînements d'idées invraisemblables, obsessions quasi paranoïaques pour le fond; redondances bienvenues, situations exploitées à l'extrême, imagination débridée pour la forme... Sauf qu'ici, la colère laisse sa place au doute. La névrose à l'incertitude existentielle. Et peu à peu, Jean-Jacques Vannier s'installe, s'accapare la scène, fait passer au second plan les ressorts comiques et les idées de mise en scène, jusqu'à imposer complètement son personnage. Alors on ne pense plus à "Colères", on ne pense plus à François Rollin, et on s'abandonne complètement au spectacle. Jean-Jacques Vannier nous raconte la vie d'un angoissé professionnel, drôle et attachant, qui ne demande pas mieux que de s'insérer à la société, qui l'implorerait presque de ses grands yeux bleus, au point de s'en ouvrir au président de la république dans une lettre qui sert de fil conducteur au spectacle.

Mais le pingouin n'arrive décidément pas à s'envoler, sinon vers des sommets de drôlerie: une boulangère un peu aigrie, un papillon un peu con, de Gaulle pas forcément inspiré pour trouver les vers qui décideront du débarquement, et hop, c'est l'hilarité générale. On rit, tout le temps, pendant plus d'une heure et demie.   

Le sceptre de Rollin resurgit épisodiquement: là où un éléphant mangeait le goûter d'un enfant de dix ans, une visite au musée du débarquement s'avère fatale pour l'avenir sexuel du héros. FR3 Bretagne ne s'intéresse non plus à l'artisan qui sculpte des têtes de chevaux pour des spectacles roumains, mais à un souffleur de verre qu'on prive de sa gloire médiatique. Les exemples ne manquent pas, mais il serait pour autant injuste et mal venu de ne pas sortir ce spectacle de l'ombre de Colères. C'est bel et bien Jean-Jacques Vannier et son personnage insolite qui triomphent ici.

Jean-Jacques Vannier est drôle, doué, et sympathique. Son spectacle est à dix mille lieues de ce qui se fait traditionnellement en matière de one man show. Il est d'ailleurs ici plutôt question de théâtre. A une époque où les grands pontes du comique s'obstinent à nous resservir invariablement les mêmes spectacles, les mêmes "sketchs", les mêmes "galeries de personnage", la nuance est importante.

Ce spectacle est salutaire, il faut aller le voir, il faut même y aller plusieurs fois. Il faut que ce spectacle soit un succès. 

Jean-Jacques Vanier. L'envol du pingouin. Du mardi 16 novembre 1999 au dimanche 9 janvier 2000, à 20 h 30. Le dimanche à 17 heures.

L'européen. 5 rue Biot, 75 017, Paris. Réservations: 01 43 87 97 13.



L'avis de Marcel Métrossin

C'aura été dur, mais on y sera arrivé. Ce mois de janvier, avec l'ami Trois Gaules Dont Une Machin, nous sommes enfin parvenus à voir Jean-Jacques Vannier, au théâtre l'Européen, malgré les obstacles tenaces dont Madame Chienne de Vie se sera fendue. Entre le réveil de sieste tardif de mon distingué collègue, mes 40° de fièvre et l'oubli de la bonne date des réservations, assister à ce spectacle devenait aussi difficile que de pénétrer un complexe nucléaire soviétique. Mais à force de numéros séducteurs irrésistibles auprès de la caissière et d'une spectatrice fort jolie, me la serais bien faite, avec ses chouettes nichons qui appellaient la morsure passionnée, et d'ailleurs, les deux nanas, parce que la demoiselle qui tient la boutique, aussi, elle a un sourire adorable, le reste, je n'ai pas pu voir, d'autant qu'elle avait un bête pull rouge qui montait très haut et qui ne mettait pas grand-chose en valeur, vos héros sont, je le disais, parvenu à assister à la performance de Monsieur Vannier.

Quand je dis performance, je pèse mes mots. Jean-Jacques Vannier m'a épaté ne serait-ce que par le temps passé sur scène, pas loin de deux heures, sans un seul noir, sans une coupure, et avec juste un verre d'eau ou deux pour tenir la route. Quand on voit ces spectacles à sketchs où les lumières s'éteignent toutes les 5 minutes pour laisser le temps à l'humoriste épuisé de s'asperger de trois bouteilles de flotte, on ne peut qu'assurer son admiration au gars Vannier qui fait montre d'une sobriété incroyable. Et attention, il n'y a pas d'arnaque, je ne tiens pas à entendre des : " ouais, mais Titoff, tu vois, quand il fait des sketchs, il s'agite, alors que ton intellectuel, là, il reste assis, j'suis sûr. " Eh bien non. Le Chameau de l'Humour ne reste pas assis, il s'agite aussi, il crie, parfois, il danse, il chante, il est actif, ne venez pas me gonfler avec Titoff, à qui je règle d'ailleurs son compte ici, je vous invite à tout de suite changer d'avis à son sujet si vous le preniez pour un de ces innombrables " jeunes talents ".

Jean-Jacques Vannier est donc un excellent athlète. Mais ce n'est pas tellement ce qui nous intéresse, ça ne fait qu'après tout que corroborer des évidences comme son professionnalisme, son expérience, ou le sens de la mise en scène de Rollin. Ce qui importe vraiment, c'est que le Dromadaire de la Poilade soit également un acteur hors-pair mettant son immense talent au service d'un texte ciselé et percutant, qui démarre doucement en se plaignant des cours de danse moderne aux concepts abstraits ridicules dispensé par une sorte de gourou illuminé, monte crescendo, passant successivement par des plaidoyers contre les boulangères avares et les dîners mondains, pour se stabiliser, après une demie-heure de rire déjà d'excellente qualité, à l'humour dans sa quintessence ultime. Moi qui, jusqu'à présent, tenais Hirondelles de Saucisson pour le meilleur spectacle jamais vu au monde ( eh oui, j'avoue, je le trouve meilleur que Colères, mais je crois l'avoir déjà dit ), j'ai du réviser mon jugement, à mon grand regret pour Rollin, mais l'élève a dépassé le maître, je n'ai pas peur de le dire, au moins sur le plan du one-man show. L'Envol du Pingouin dépasse tout ce qu'on peut imaginer. C'est pas plus compliqué que ça.

Il serait un peu compliqué d'expliquer pourquoi. Je parlerai sans doute dans le vide, en tentant de vous démontrer pourquoi c'est drôle de voir Eisenhower fâché à cause de de Gaulle quand on baise avec une traumatisée depuis qu'elle a démazouté des cormorans, mais croyez-moi, ça l'est. Je pense qu'il serait également fastidieux de vous entretenir de la structure moléculaire du verre, qui induit intrinsèquement que les papillons ne peuvent pas passer au travers, et pour ça, je préfère vous renvoyer aux reportages de France 3 Bretagne et Pays de Loire, qui en parlent très bien. Je ne sais plus quoi dire sur ce spectacle ébouriffant, extraordinaire, tant de scènes me reviennent à l'esprit, comme le gars qui compte les marches de son immeuble, le chirurgien qui se demande pourquoi son patient a un légume scotché sur la poitrine, le gars qui chante à un oeuf, celui qui compte les secondes au téléphone... J'en perds mes mots. Je suis abattu devant un tel talent, c'est pas possible, Jean-Jacques Vannier, mon vieux, vous êtes un génie, revenez.

Eh oui, parce que c'est fini, c'était la dernière scéance. Mais j'espère que les caméras présentes dans la salle étaient là pour tourner un joli petit DVD, auquel cas, je vous le recommande en hurlant. Vous pourrez toujours le voir avec la spectatrice Mégavixen ou la caissière à cheveux chouettes, ou même la tenancière du rapide-nourriture où nous nous sommes rendus après, ( Clémentine, je crois, Clémentine, si vous travaillez dans le coin, sachez que le blondinet avec une sacoche qui était à côté du grand type séduisant compte revenir vous éblouir ), et passer un moment inoubliable, qui sera à votre vie un peu ce qu'était votre première gonzesse, mais en nettement mieux.