EDOUARD
BAER
Edouard Baer ou réinventer l'humour (par Marcel Trois Gaules, dont une en fibre de verre)/ La Bostella (par Marcel de Guérande)/ Cravate-Club (La pièce + le film, les deux par Marcel Monpatron)
Edouard Baer ou réinventer l'humour
En ces temps d'indigence humoristique où, comme on l'a déja assez souvent répété dans ces pages, le groupe Ruquier monopolise la scène humoristique, même plus géné par des Guignols ayant atteint de le dernier stade de la décadence, celui de l'oubli consécutif au naufrage de Nulle Part Ailleurs, l'avenir parait bien sombre.
Que nous reste-t-il ? François Rollin semble se complaire voluptueusement dans une semi-retraite dorée, quant au Burger Quizz, même s'il est sympathique, ce n'est pas une révolution.
Il y a là une crise patente de l'humour en France (*). Mais la relève existe.
Quelques laboratoires de recherche travaillent actuellement sur des formes d'humour expérimentales. On peut citer les équipes de Jean-Luc Azoulay, qui après avoir épuisé l'architecture Premiers Baisers/Hélène et les Garçons, l'avoir portée aux Antilles et développé à partir de là un "Sous le Soleil" hybride qui n'apportait rien, ont sorti un produit révolutionnaire : "Le Groupe". Certes le postulat de base ressemble très fortement à Hélène et Les Garçons. Mais en développant à l'extrême une approche minimaliste avec force syllogismes, on aboutit à une oeuvre forte, dans laquelle Breton et Bunuel auraient surement reconnu leur influence.
Tel n'est pourtant pas notre sujet du jour, car je n'en possède pas une maîtrise suffisante pour en faire une analyse complète. J'invite cependant les personnes intéressées à consulter
le forum du Prophet Show
où l'on trouve dispersées dans diverses discussion quelques analyses brillantes aidant à la compréhension de cette oeuvre.
Ici même, de nouvelles formes d'humour sont expérimentées, avec un succès variable. Mais à ma connaissance, personne n'est encore allé aussi loin dans la recréation de l'humour que notre sujet d'aujourd'hui, Edouard Baer.
Nous étudierons donc Edouard Baer, certes, non en tant qu'humoriste, mais en tant que théoricien de l'humour. Car au fond, c'est cela qui démarque Edouard Baer du reste des humoristes. Là ou Raphaël Mezrahi essaie de faire rire, là ou François Rollin fait rire, Edouard Baer pense le rire...
Déja le Centre de Visionnage, en se positionnant en décalage par rapport à son objectif, commenter l'émission, expérimentait. C'était parfois drôle, parfois non, mais le mode de production conduisait à quelque chose de profondément original. Avec la Bostella, plutôt qu'une version surgonflée du Centre de Visionnage, Edouard Baer profite de sa liberté totale pour faire de l'art, du vrai. Une expérience radicale montrant les contraintes de la production comique.
Dés lors, le film qu'on attend comme un film comique n'en est plus un. Ce n'est pas le but et celui qui s'attendait à une bonne tranche de poilade est frustré. Mais celui qui accepte ce film sans a priori découvre un vrai drame avec de surcroît quelques petites cerises de détente à l'intérieur. Délicieux et surprenant mélange qui permet de découvrir avec bonheur qu'analyser l'échec du rire, c'est en soi une grande expérience. Et à un niveau insoupçonné, aux frontières du rire et de la stimulation intellectuelle, on découvre un nouvel espace qu'Edouard Baer défriche. Plein de pièges, mais prometteur et pour une large part encore inexploré.
Tout apprenti humoriste retirera de ce film de grandes leçons tant sur la production industrielle d'humour, que sur les approches qu'il est susceptible de mettre en oeuvre pour concevoir son système humoristique.
Il faut néanmoins admettre que "La Bostella" est une oeuvre difficile d'accès et dont l'intérêt peut sembler obscur pour un public qui n'est pas spécialement sensibilisé aux sujets qu'il traite. On touche là une des limites de l'expérimentation humoristique. L'expérimentation pour l'expérimentation a t elle une valeur en soi ? Je pose la question mais je n'apporte pas de réponse, car celle ci ne saurait être qu'individuelle.
Dernière de ses oeuvres en date, le "Jamel Show avec Edouard Baer" explore les mêmes thématiques que la Bostella. Se poseun problème plus grave que celui de la valeur de la recherche fondamentale en humour. En effet cette recherche semble au premier abord ne pas se renouveler. Les gags du pain, d'HorlogeMan et la plupart des autres gags tombent à plat et sont fait pour. Cette mécanique a déja été vue dans la Bostella et n'apporte pas grand chose de neuf. Reste quand même quelques beaux succès qui permettent de nuancer le tableau.
D'une part, un sketch de facture classique, celui de l'imitation de vieux misogynes à la Philippe Bouvard en compagnie notamment d'Ariel Wizman et de François Rollin, qui est d'une drôlerie extraordinaire.
D'autre part les deux joyaux que sont les sketches s'appuyant sur le désert, c'est à dire le sketch des glaçons et celui du dresseur de tables sauvages, et qui sont eux issus d'expérimentations totalement innovantes. Une lecture optimiste pourrait donc conclure que même si Edouard Baer pratique un champ d'expérimentation assez étroit ou il semble s'enfermer, il en sort quand même des résultats notables qui lui permettent de se démarquer du reste de la production humoristique française.
En conclusion, je dirais qu'Edouard Baer est un artiste (et non un comique, terme trop réducteur pour quelqu'un dont les expérimentations dépassent le cadre de l'humour) en devenir qu'il faudra surveiller, car il commettra probablement encore des chefs d'oeuvre du calibre de la Bostella.
Marcel Trois Gaules, dont une en
fibre de verre.
(*) On notera que l'on a été obligé d'importer le concept d'Un Gars Une Fille du Québec. Le Québec grand laboratoire d'humour, à qui l'on doit aussi Pierre Légaré, ne l'oublions pas
Bon,
commencons par évacuer le caca médiatique. J'ai jeté un oeil sur ce qui se
dit sur la pièce, hop hop, parlons-en. Tout d'abord le "dandy trublion du
PAF", eh oui, Edouard présente les césars ce Samedi, donc plus de places
a prix réduits, salle comble tous les soirs, foule dans les loges et public
Canal +? Peut-être. Mais tant pis. Baer n'est pas Wizman, et s'il sort un truc
du genre Grand Popo FC, je lui casse la gueule, que ce soit clair. Non mais.
Isabelle Nanty (mise en scène) + Fabrice Roger-Lacan + Edouard Baer = Bostella?
Ca n'est pas faux. Comme le film, la pièce n'est pas une pièce
"comique", ce qui ne l'empêche pas d'être drôle, bien au contraire.
Mais ça n'est pas vrai. Ici on condense: deux acteurs, trois actes, unité
totale de lieu, une histoire qui se ballade moins que dans la Bostella...Voilà,
exit la comparaison.
Fabrice Roger-Lacan, personnage névrosé. Lacan. Névrose. Psy. Gérard Miller.
Association d'idée. Tout faux. Oui il y a une névrose, un rapport de couple,
une rupture, maintenant on parle d'une pièce. Si vous voulez du vrai ou du
pseudo psy, allez ailleurs, hop là, merci.
Bon, parlons de la pièce: mise en scène simple et efficace, tout repose sur
Edouard Baer et Charles Berling, tous deux excellents. Oui, il sera difficile d'échapper
au concert de louanges. Il y a de la complicité entre les deux acteurs, ça
tombe bien c'est une histoire d'amitié. Le texte est bon, tombe très très
souvent juste. On retrouve quelques répliques typiques d'Edouard Baer, certes,
et il y a bien quelques passages ou le trait est forcé, pourtant ça passe.
Vous me trouvez indulgent? Probablement, mais pour avoir vécu une expérience
hmmmmmm...similaire? Oui, très similaire sans
aller à tous les excès décrits par la pièce, le ton est juste. Ces fameux
excès sont très proches de la réalité, hélas.
Reparlons d'Edouard: il ne joue pas le même personnage, celui qu'il s'est forgé,
même si de toute évidence le rôle est écrit pour lui et qu'il y a des
similitudes. Charles Berling? Comme dans chaque film où je l'ai vu: bon, très
bon...Comment en dire plus? Pourquoi en dire plus?
L'argument, le "pitch": je n'en dirais que le strict nécessaire. Une
amitié qui se fissure, l'un des deux vit une crise d'autant plus violente
qu'elle s'était développée de façon sournoise, l'autre est impuissant...
Vous êtes encore là? Moi j'y
retourne. Le titre n'est pas terrible, mais cette pièce, c'est que du bonheur.
Marcel Monpatron.
Cravate Club, le film
Cravate club la pièce, cravate club
le succès, cravate club le film. Si ça vous rappelle "le père noël est
uneordure" ou "la cage aux folles" c'est normal. Sauf qu'avec le
splendid il y avait une foule de personnages, et qu'avec Poiret-Serrault, on a
perdu Poiret au passage.
Alors, répondons à la nécessaire question: "est-ce du théâtre filmé?".
Oui.
Et non.
Ah, vous voulez que j'argumente?
J'obtempère.
On trouvera ici (enfin, là, dans le film) un long dialogue en trois actes avec
une quasi unité de lieu, et la distribution et le texte sont respectés.
En revanche, on trouve aussi des interludes et éléments visuels rajoutés. Le
cabinet d'architecture des deux compères est intéressant, outre la couleur
locale les baies vitrées permettent des mouvements de caméra loin d'être
inutiles. Le voisinage de ce cabinet, donnant sur une cours intérieure avec
voisine sexy et salle de gym donne lieu à des plans "tranche de vie"
sur musique, on peut y caser la future copine d'Adrien (Edouard Baer). A noter
que des personnages clé comme la famille de Bernard (Chalres Berling, donc, si
vous ne suivez pas) restent absent de l'écran, et qu'aucun autre personnage
n'est développé. Le voisinage est aussi une source de bruitages qui viennent
agrémenter le film en transitions et une scène de danse qui aurait pu être mémorable
mais qui est un poil longuette. Quant au voisin pianiste, il m'a fait penser aux
plans "orchestre" d' "un héros très discret". C'est-à-dire
symbolisme à la limite du lourdingue, inattendu et un poil nonsense, et surtout
un peu hors-sujet. Je ne vous parle même pas du poussin.
Lors des escapades hors de l'appartement (principalement dans la rue), la rue
fait beaucoup plus décor. Les tentatives d'ancrer le film dans la réalité
sont maladroites et surtout en conflit avec le duel en cours. En revanche, les
multiples artifices pour prolonger le dialogue (portable, porte des toilettes
fermée, course-poursuite entre voiture et scooter) sont plutôt bien trouvées
mais tirent le film dans la direction opposée.
Dernier point, le jeu, qui n'était pas trop théâtral dans son sens péjoratif
sur les planches, devient un peu trop désincarné, sauf pour les scènes
finales qui manquent cruellement d'ellipse (elle était certes nécessaire au théâtre
mais surtout du meilleur goût).
Bref, qu'en penser? Le texte est toujours aussi excellent, les acteurs aussi.
Les rajouts et trouvailles sont inégaux, mais ce côté râté et un peu
douteux (un rythme bâtard) donne finalement un certain charme au film. Bref,
c'est pas garde à vue, mais c'est pas une perte de temps non plus. Il vaut évidemment
mieux avoir vu la pièce, ou peut-être à défaut le DVD de la pièce (que je
n'ai pas vu), mais on ne fait pas toujours ce qu'on veut dans la vie. Que
voulez-vous, je regrette amèrement de ne pas avoir vu Colères sur scène,
c'est ma croix, pour le reste démerdez-vous.
Monpatron.

La Bostella, c'est pas un film comique. Hé non. Pourtant, ils sont tous là: Edouard Baer, Chico dou Braséou, Francis Von Machin et les autres... Alors, me direz-vous, c'est quoi La Bostella si c'est pas un film drôle? Ah mais attention, j'ai jamais dit que c'était pas drôle, j'ai dis que c'était pas un film comique, nuance.
La Bostella, c'est l'équipe de feu le Centre de visionnage, Edouard Baer en tête, qui monte en grade. La bande au grand complet se réunit un mois d'août entier dans une baraque louée pour l'occasion afin de préparer le show comique dans lequel on la retrouvera le mois qui suit, en "acces prime time", comme on dit dans les milieux autorisés; c'est-à-dire dans la tranche horaire très convoitée du 19h30 - 20h. Le film consiste à filmer la joyeuse bande dans la préparation des sketchs qu'elle présentera à l'antenne un mois plus tard en compagnie d'invités prestigieux. Sauf que la bande n'est pas joyeuse du tout, et que tout part en couille très vite. Dès la première image du film, la piscine irrémédiablement vide semble vouloir témoigner de la malédiction qui règne sur cette cette maison. La tension monte, les silences embarrassés précèdent les messes basses et les coups de couteaux dans le dos. L'ambiance est électrique et dieu sait qu'on s'attendait à tout sauf à ça: la surprise est totale.
Edouard Baer n'arrive pas à assumer son rôle de leader, et cherche tous les prétextes pour fuir vers le village voisin dans sa voiture en carrelage. Chico du Braséou sombre dans la schizophrénie, livrant dans la douleur un combat de plus en plus aliénant avec son alter ego chevelu. Le gros chauve habillé en pétasse fait sa crise de virilité et finit pas péter les plombs, le gars Lhamy n'arrive décidément plus à faire rire, et lui aussi pète les plombs, dans un moment d'anthologie où il essaye de convaincre un Baer hagard qu'une poule-rabbin, c'est drôle. Francis Von Chose n'est pas le joyeux benêt qu'on croit; son ultime apparition dans le film est un régal de confusion tragi-comique. Quand à maître Morissard, le drôle et sympathique Gilles Gaston-Dreyfus, il s'avère être un comédien frustré, cabot, un tantinet tête de con, qui veut être calife à la place du calife.
La Bostella n'est pas un film comique, dans le sens ou le film ne consiste pas en une version longue du centre de visionnage, ce qui règle leur compte à toutes les appréhensions légitimes qu'on pouvait avoir au sujet de ce film; Edouard Baer n'est pas tombé le piège, il a fait un vrai film. Une comédie dramatique, on pourrait dire. Car la Bostella n'est pas le film kitch gentiment truffé de gags décalés qu'on attendait, mais un drame grandiose façon Festen, où le rire jaillit de sources inattendues, se conjuguant en permanence avec la dramaturgie cocasse d'une situation foireuse dès le départ et qui ne peut aller qu'en empirant; sans pour autant perdre l'esprit, le verbe et l'humour du centre de visionnage. Les séances de travail qu'on nous montre ici pourraient être celles du centre de visionnage de NPA. On expérimente des personnages farfelus (le pêcheur personnel de Michel Platini!), et on rit avec ces personnages. Alors arrive la confrontation. Edouard Baer pinaille, s'interroge, humilie, les gens se vexent, les gens s'énervent, et on rit à nouveau, mais pour des raisons différentes et inhabituelles. Et mine de rien, on se dit que la Bostella est gentiment en train de nous cueillir.
Autre intérêt du film: ses seconds rôles. Car en dehors de la maison et de ses locataires névrosés, il se passe des choses. Il y a un village, pas loin, et dans ce village, un quelconque chargé de mission pour le rayonnement culturel de la région (qui donne lieu à des scènes d'une drôlerie inégalable), un marchand de meubles, une boîte de nuit, dans laquelle un certain docteur Drain commente au faîte de l'ébriété un strip-tease gastéropodique de troisième zone. Il y a la productrice de l'émission (Isabelle Nanty) qui s'inquiète doucement d'abord, puis bruyamment ensuite (autre scène hilarante).
Et puis il y a le docteur Jean-Philippe Drain. Oui, celui dont je viens de causer à l'instant, l'animateur de boîte de nuit. Ben oui, tu penses quand même pas que j'allais oublier Rollin, c'est quand même un peu à lui que ce site web est consacré... Rollin joue donc le rôle du gros blaireau aviné de service, qui... allez, je vous raconte pas, je veux pas briser le suspens, c'est la nuit de la mammographie!, oh pardon. (Je commence à me demander si je serais pas devenu un brin fanatique.) Rollin, égal à son mythe, et d'autant plus réjouissant pour ses fans qu'ils le retrouveront ici dans le registre franchement inhabituel du Bérurier de province.
Bon, on va quand même pinailler un brin: le film a quelques baisses de régime, notamment dans la dernière demi-heure. Pas évident de maintenir la tension sur une heure et demi... Mais qu'importe, ce film est tellement singulier, ahurissant, drôle, inattendu, et interprété avec un tel talent qu'on ne peut qu'en saluer l'ambition. Je ne suis pas certain que ça fasse un carton, mais une chose est sûre: Edouard Baer est définitivement doué et a su éviter les pièges dans lesquels tous les autres seraient tombés à sa place. Ce film, c'est le trouage de cul en règle du début de l'été, et c'est pas autre chose.
Le site officiel: http://www.labostella.com