La première croisade : 1ère partie
Où l’on voit l’auteur, après un préambule où l’on sent un vrai manque d’inspiration, vanter à juste titre la noble
capitale Arverne et se moquer des papes, ce qui n’est jamais qu’un crime de plus à ajouter à la longue liste de ses
hérésies. La conclusion de cette première partie sauve l’ensemble par sa moralite : si l’on est pauvre, on ferme sa
gueule et on écosse ses haricots dans son coin. Non mais.
En guise de préambule,
Déjà novembre, les frimas, bientôt Noël, puis l’an qui nous prépare aux Cendres en attendant les Pâques… Bref, tout ça
pour dire que le temps passe drôlement et qu’il faut être un peu zazou pour lui demander de suspendre son vol comme des
que je connais mais je cafterai pas, c’est pas le style. Figurez-vous que je regardais la pluie tomber sur les
croisillons de plomb de l’étroite fenêtre à vitraux de mon cabinet d’étude en haut de la tour de ma maison sur les rives
d’Asie, songeur, lorsque je sursautai : bon sang, mais c’est bien sûr, novembre, les frimas, l’Orient mystérieux et tout
le bazar ! la première Croisade. Ce sera bientôt le 908ème anniversaire. Le 27 précisemment. Et moi, grand nigaud, qui
m’interrogeait sur le sujet de ma prochaine chronique historique. Quel benêt je fais parfois. Le voilà, le sujet idéal :
la première Croisade. En même temps, c’est intemporel : les ratonnades ça fait toujours rire. Donc, hardi, comme
Philippe, et à la besogne.
1. Un peu de mise en perspective ne nuit pas.
Tout d’abord, reprenons-nous un peu dans la chronologie : 1095, c’est pas longtemps longtemps après l’an 1000. Disons,
vu l’espérance de vie à l’époque, moins de 15 générations. Mais les idées de ce passage au nouveau millénaire sont
restées très vivaces. Comme les Etrusques (voir l’Atelier sur les Romains, si ça vous branche vraiment), tout le monde
était convaincu que le Christiannisme allait règner 10 siècles. Et si vous calculez bien, depuis l’an 0, 10 siècles, ça
nous amène direct à l’an 1000. Pas besoin de math spé’ pour ça, même à l’époque, les moines avaient fait les comptes sans
se tromper. Les idées qui tournent vers la fin 999 sont donc assez simples: c’est cuit, on va tous mourir, la fin du
monde est plus que proche, elle est sur nous, la Bête arrive, d’ailleurs, on l’a vu chez le Pape etc. Sans compter que
l’air des villes va devenir irrespirable, les réseaux mondiaux vont s’effondrer, les terroristes ont la bombe H et
le Brhmm. Donc, tout ça pour dire que les idées de fin du monde ont entraîné comme un retour de la foi et même
une forme de mysticisme religieux. Depuis 638, les musulmans tiennent Jérusalem mais bon, pas méchamment, les
pélerinages, pas de souci, ça fait marcher le commerce on vend de la verroterie et des morceaux de la Vraie Croix. Et
puis les pèlerins trouvent ça tellement pittoresque, (à moins de 6 mois de marche de Paris, rendez-vous compte, un saut
de puce, tu penses). Sans compter que quand ils reviennent les voisins moins fortunés sont verts genre “Cette année, on
a fait Jérusalem. C’est dingue, tellement dépaysant et en même temps tellement près de nous. Et puis une dignité dans la
misère. Vraiment très dignes. Ah, moi je dis qu’on a des leçons à prendre de ces gens-là, et oui. L’hôtel très bien
aussi, très propre, tout bien, bien bien. L’an prochain, avec Hildeberte, on se dit qu’on va faire Saint-Jacques, mais
en même temps, on se tâte, il faut qu’on rachete un char, le notre nous a lâché. Une sombre histoire de Delco’’. Bref,
vous voyez le tableau. Seulement en août 1071, les Turcs (Seldjoukides hein, pas Ottomans) cartonnent sérieux les
Byzantins qui s’en sortent in-extremis en venant chougner en Europe, mais bon, au cours des années suivantes, Byzance est
sauvée. Pas l’empire. Les turcs raflent tout et après, ils rigolent drôlement en fumant des Nargilêh et en buvant du lait
de Yak, importé à grand frais de leur Mongolie natale, en disant que les roumis, c’est que des gros nuls à la bagarre.
Tout ça pour dire que les voyages vers la Terre Sainte, ça commence à être coriace. A ceci s’ajoute en Europe une
période de prospérité qui a fait augmenter la population des pauvres et des gueux, ce qui n’est jamais bien bon, mais
aussi des riches ce qui crée des problèmes pour les successions, les cadets se sentant lésés profond, ce qui n’est pas
bon non plus pour l’atmosphère des repas dominicaux. Pour résumer, il faudra donc garder à l’esprit les mots suivants
pour bien comprendre : La Bête – misère digne – delco – prospérité – repas dominicaux.
2. Urbain II : un homme civil ma foi.
Urbain est le successeur de Grégoire VII, Pape comme lui, mais beaucoup moins poli. Il monte sur le trône de Saint-Pierre
en 1089 et, lors d’une réunion avec ses conseillers il aura les mots suivants : “Les mecs, j’aime autant vous dire que
sous mon pontificat, va falloir à ce que ça feute. Ch’uis pas là pour faire le mariole en robe blanche, croyez-m’en, ça
va saigner” (cote 20568/urb/II/feuil.89-96 Archives du Vatican – archives interdites peut-être mais j’ai mes sources,
traduction de l’auteur et du bas-latin). Or, à cette époque comme à toutes les époques, il n’y a qu’une ville qui compte
vraiment dans tout le monde civilisé : Clermont-Ferrand (en fait juste Clermont, Montferrand, ces péquenots, ne seront
rattachés que plus tard). Et oui, c’est ainsi. Désolé, pour ceux qui ne sont pas Auvergnats, je suis peiné pour eux.
Sincèrement. Donc Urbain décide de faire un concile à Clermont, pour que ça ait plus d’éclat qu’à Rome ou aux Maldives.
Un concile, si vous voulez, c’est comme un genre de surboum, mais pour les papes et leurs collègues. C’est privé et en
plus c’est déguisé - mais très couru celà dit (attention quand même : pas de basket).
Bref, voilà que le concile
commence, les gars se retrouvent, ça fume, ça boit, ça discute du sexe des anges ou de l’existence du Purgatoire, ça se
goinfre de petits fours et ça fait des vannes hilarantes sur les babies, Mozart et Bach. Seulement, comme on l’a vu, le
Urbain, ça le tarabuste de trouver une drôle de chouette idée un peu originale pour jouer à l’affranchi et rentrer dans
les livres d’histoire. Et là, d’un coup, comme ça, bing ! l’idée géniale : “Dites les gars, si on allait raffuter un peu
les musulmans à Jérusalem, histoire de leur montrer que notre Dieu est Amour et que le leur est une tafiole. Sans compter
que les cadets lésés d’Europe lèseront à mort là-bas, ça peut que leur plaire à ces jeunes gars plein de sève.”
(source : ibidem, feuillet 145-168). Aussitôt dit, aussitôt fait. Notre Urbain, il met sa plus jolie robe, sa plus grosse
bagouze et il part haranguer. Pour ce faire, vu qu’il était sur les hauteurs de Jerzat, il prend le 48 qui l’amène
directement à la Place de Jaude, devant le Gaumont-Multiplex, il monte sur un cageot de charbon (on en a plein là-bas) et
il crie comme un Anglais à Hyde Park (ce qui est toujours très très drôle à voir, je vous le recommande, les Anglais,
pas Urbain). En substance, mais poliment car il est en public et qu’il veut justifier son nom, il explique à la foule
que ça ne peut plus durer, que les Sarrazins ont pris Jérusalem, que c’est pas normal, qu’ils vont voir ce qu’ils vont
voir, qu’il faut que les lésés deviennent les lèseurs sinon on court à la guerre civile, que les musulmans mangent des
enfants (c’est un pieux mensonge, tout le monde sait aujourd’hui que c’est faux. Les communistes mangent les enfants,
pas les musulmans) et que leur Dieu, il est même pas Amour alors que le nôtre si, et que bon sang de bonsoir de crédié
on va leur faire rentrer l’amour dans le turban à coup d’épées puisqu’ils veulent rien comprendre, sans blague à la fin.
Et il termine par “Dieu le veult”, ce qui est sans doute vrai, il était pape et connaissait super bien Dieu (ils jouaient
beaucoup au rugby ensemble à CastelGandolfo mais Gabriel trichait en volant par dessus les troisièmes lignes, ce qui
n’est pas très fair-play). Et là dessus, hardi, Dieu le Veult, tout le monde se prépare et, sous la direction de nobles
de hautes lignées, ils partent pour Jérusalem. A signaler, c’est amusant, qu’ils parlent de “pèlerinages”, le mot
Croisade sera en fait inventé plusieurs siècles après. On apprend vraiment des trucs inouïs chez les bons pères et qui
vous restent des décennies plus tard. C’est bien fait moi je dis, y’a pas, c’est bien fait, les bons pères.
3. Cocasse intermède dans l’aridité scientifique de l’exposé : la croisade des gueux.
En fait, quand je dis “sous la direction de nobles de hautes-lignées”, c’est vrai mais pas totalement. Figurez-vous que
les pauvres, au motif que “ouais, y’en a marre que ce soïyent toujours les mêmes qui commandent sous prétexte qu’y
soïyent nobles, tout ça c’est injuste et nul, nous aussi on va en faire un, eud’pélerinage, entre nous, qui puons
peut-être, mais qui avons aussi envie de léser à mort, bordel.” Un aventurier sévèrement buré (il portait en effet une
robe bure et allait sur un âne et si ça, ça sent pas son aventurier, alors pardon) sent le coup à jouer avec tout ce gros
tas de pauvres et se dit par devers lui ‘’J’vais faire eul’coup du gars à qui Dieu a causé (alors qu’il n’est même pas
Pape, non mais visez l’hérétique) et j’m’en va haranguer les pôv’ comme ça on va aller léser grave en Terre Sainte’’.
Il décide tout d’abord de changer de prénom : il s’appelait Bernard, il se fait désormais connaître sous le nom de
Pierre, l’hermite. Parce que, on dira ce qu’on voudra, héros prolétaire avec un nom de coquillage, même au XIème siècle,
ça ne passe pas au journal. Les gens ricanent. C’est humiliant et ça nuit au sérieux de l’entreprise. Bon, enfin,
toujours est-il qu’il se met en route à la tête d’une énorme masse grouillante de pauvres. Déjà, aujourd’hui, un pauvre,
c’est pas reluisant et ça ne va pas du tout dans un intérieur bourgeois et bien ordonné, mais alors à l’époque, c’était
l’horreur. Sans compter que, dans la mesure où la croisade permettait d’obtenir de facto l’absolution de tous ses péchés,
j’aime autant vous dire qu’il y avait du tire-laine, du tire-haut-de-chausses, du tire-poulaines… enfin, tout ce qu’on
voudra comme spécialisation criminelle. Et c’est là que le tire-bas-de-laine blesse. L’âme du criminel est noire comme
la suie, c’est bien connu. Il n’a pas l’élégance naturelle du chevalier Teutonique ; son port de tête n’a pas la noblesse
de la fine-fleur de la cavalerie française ; son humour à base de rots, de pets et de racontars de viols en réunion (le
mot tournante me rappelle ma jeunesse et le ping-pong, alors les mots de monsieur jeune, il peut se les foutre où je
pense, moi, monsieur jeune) n’a aucun rapport avec les galéjades grivoises mais retenues d’un trouvère : non seulement
pauvres, mais vulgaires. Pouah. Et là, j’aime autant vous dire que sur la route, il va y avoir des pillages qui ne vont
pas beaucoup plus plaire que ça au Basiléus (porphyrogénète pour les puristes) de Constantinople. Après le pillage de
Nisch, l’Alexis Commène (c’est le nom du Basiléus, par ailleurs toujours porphyrogénète - j’aime bien ce mot c’est
pourquoi je le colle deux fois, sinon, ce détail n’est pas super vital), pourtant sympathique, en fait massacrer la
moitié pour faire réfléchir l’autre parce que nous aider contre les Turcs, oui, mais si c’est pour faire pareil, très
peu pour moi, merci, je passe. Pierre l’Hermite entre à Constantinople, terre de contraste, le 1er août 1096. Son
compagnon, Gautier-sans-avoir (les noms de l’époque, sans blague, vraiment, n’importe quoi), et lui sont reçus par
l’empereur qui leur dit en substance : ‘’bon, les gars, moi j’ai rien de personnel contre vous hein, tout ça, c’est
politique et compagnie, j’y comprends rien. Mais si vous voulez bien m’en croire, les Seldjoukides sont pas loins, ils
mangent les enfants (même remarque que supra), sans compter qu’ils sont super forts, sans blague, forts comme des Turcs,
ils ont d’énormes cimeterres et d’encore plus énormes moustaches, alors moi, j’serais vous, j’attendrai bien gentiment
que les vrais mecs débarquent et après, haro, vous leur courrez sus de conserve avec le Godefroi et vous lèserez à tout
va une fois la victoire acquise’’ (cote 8965/kfg/58, Selcuklari ve Bizantenler Iliskileri Arsivleri, Istanbul – secrètes
aussi mais je suis pas historien professionnel pour rien). L’Hermite et Sans-avoir, pas cons, se disent que lèsera bien
qui lèsera le dernier, mais on n’est pas non plus à la minute, lésont en toute sécurité avec les nobles, sans compter
que les tires-laines, c’est bien beau pour piquer des pelotes à des mercières trop crédules, mais face à une charge de
Seldjoukides, moustaches au vent et cimeterres à la main, ça va pas peser lourd. Las, le pauvre doublé du criminel,
outre la noirceur de son âme, est un sinistre connard qui n’écoute jamais ses chefs. Un jour que Pierre est parti léser
un peu à Constantinople (il jouait à la paume et lèsait pas mal les diplomates de l’époque de leurs épouses, ces garces),
les autres se disent qu’ils vont aller mettre un peu sur la gueule des Seldjoukides et partent discrètement vers Nicée,
fort et capitale de l'Empire. Jettons un voile pudique sur la bataille qui en découla et contentons nous de répéter les
vers (par la suite modifiés d’ailleurs) de Corneille :
Ils partirent 25.000
Et par les Turcs étrillés
Se trouvèrent 3000
En partant de Nicée.
Echaudé et sans troupe, Pierre L’Hermite décida de tout plaquer pour aller se consacrer à la conchyliculture dans le
bassin d’Arcachon et l’histoire perd sa trace. C’est bien fait, ça lui apprendra à vouloir jouer à monsieur-je-fais-
mieux-que-les-nobles. C’est un peu mérité quand même aussi.
A suivre.