Il m’est apparu nécessaire de répondre à une question qui, en quelques mots et en simplifiant le contexte, tenait à ceci : “Ô maître, comment faites-vous pour rendre l’histoire si vivante et si intéressante, en ménageant parfois dans l’aridité de vos discours des moments de détente ou l’on sent percer derrière votre érudition sans borne un humour pince-à-rire qui nous fait apprendre sans même que nous nous en rendissions compte’’. Je fus bien en peine de répondre et demandai à ces deux jeunes étudiantes moldaves d’une part de se rhabiller et deuxio de me laisser à la solitude de mon étude car j’avais matière à penser. Suite à ces réflexions, et après avoir revu ces deux jeunes étudiantes moldaves (et une cousine ukrainienne à elles), je décidai de me lancer dans la rédaction de fiches-pratiques, un peu comme dans la revue Bonne Soirée avec les fiches cuisines ou tricots, bien utiles ma foi, pour permettre à tout un chacun de faire de l’histoire un passe-temps qui permet d’apprendre tout en trempant son biscuit dans la Moldave qui, quand elle est jeune, est passablement accorte et peu farouche. Donc, nous y voilà, à la première leçon : la traduction du vieux français. Et aïe donc.
Texte de Jean Froissart, chroniqueur du temps, à propos de la mort de Jean de Luxembourg lors de la bataille de Crécy
contre ces grosses enflures de Britanniques.
Li vaillans et gentilz rois de Behagne, qui s'appeloit messires Jehans de Lussembourch, car il fu filz a l'empereour
Henri de Lussembourch, entendi par ses gens que li bataille estoit commencie; car quoique il fust la armés et en grant
arroy, il ne veoit goutes et estoit aveules...
Adonc dist li vaillans rois a ses gens une grant vaillandise: "Signeur, vous estes mi homme et mi ami et mi compagnon.
A le journee d'ui, je vous pri et requier tres especialement que vous me menés si avant que je puisse ferir un cop
d'espee." Et cil qui dalès lui estoient, et qui se honneur et leur avancement amoient, li accorderent: si ques, pour
yous acquitter, et que il ne le perdesissent en le presse, il s'alloierent par les frains de leurs chevaus tous ensamble;
et missent le roy leur signeur tout devant, pour mieulz acomplir son desirier. Et ensi s'en alerent il sus leur
ennemis...
Ne onques nulz ne s'en parti, et furent trouvé a l'endemain, sus le place, autour dou roy leur signeur et
leurs chevaus tous alloiiés ensamble. »
1. Version neutre – Français courant
Le bon et courageux roi de bohême, qui répondait au patronyme de Jean de Luxembourg, fils de l’empereur Henri de
Luxembourg, entendit dire par ces collaborateurs directs que la bataille était commencée. En effet, bien qu’il fut armé
de pied et en cap et habillé de ses plus beaux atours, il ne voyait goutte dans la mesure où il était aveugle.
Bref, le courageux monarque demanda à ses hommes avec force courage : “Messieurs, vous êtes mes hommes, mes amis,
mes compagnons. Aujourd’hui, je vous demande de me guider au coeur de la bataille afin que je puisse utiliser au moins
une fois ma rapière.” Ces derniers, qui lui étaient bien affidés et qui lui devaient honneurs et avancement, lui
accordèrent cette requête. Toutefois, afin de ne pas le perdre de vue dans la mêlée, ils attachèrent à leurs montures
les rênes de la sienne non sans le faire passer devant, afin de répondre au mieux à son souhait. Et ainsi harnachés,
ils chargèrent l’ennemi. Et nul ne se sépara de la partie, on les retrouva le lendemain, autour de leur roi et maître,
les chevaux attachés ensemble.
2. Version anglaise
The bohemian king, that big fag, was named Jean of Luxembourg, which was rather silly for he was not king of Luxembourg
but of Bohemia, hence, his name didn’t make any sense but what do you expect from people from this filthy continent ?
Plus, guess what, he was blind that dumb arse. Not even joking, would you believe that ? Anyway, he told his boyfriends,
a gang of fairies, that he wanted to go upfront to try to use his small little toyish sword against our brave soldiers
who were hurling with great skill zillions of arrows to those dirty french faces. Somehow, don’t ask me why for I’m a
civilised human and loyal subject to the Throne of England, but before fighting, they decided to do a bondage orgy party,
the king, his gay henchmen plus the horses. Shocking I’d say. Anyway, they hurled themselves in the maul but didn’t make
it far. Our gallant front liners just choped them into very tiny little pieces and let them bastards tied like they were,
winnies out, to show how sick and luscious those people were, even at war. To sum up : once again, we smashed all of
‘em bloody french fighters. Ah.
3. Version Onusienne
Attendu, le rapport du commissaire spécial près la MINUECBACA (Mission des Nations Unies pour un Eclairage
Contemporain de la Bataille de Crécy et l’Attitude des Belligérants le 26 août 1346) ainsi que les films vidéos de la
bataille tournés par la CIA et le MI6 et gracieusement remis au Secrétariat Général
Rappelant les termes de la convention de Genève et notamment ses articles 2, 6 et 18.3 concernant les partouzes à
cheval durant les conflits et l’interdiction faite aux aveugles de férir à droite à gauche sans vraiment comprendre ce
qu’ils font lors de charges de cavalerie lourde
Soulignant le fait que les belligérants observés par la MINUECBACA sont signataires de ladite convention supra
citée et qu’ils sont de fait obligés d’en respecter les articles en totalité
Estimant qu’un roi attaché à des chevaliers lourdement armés qui court sus à des archers anglais en hurlant
Montjoie et Saint-Denis peut être considéré comme une action belliqueuse entrant dans le cadre de ladite convention qui
édicte, en son article 98.3 "Tout archer voyant une charge de cavalerie carapaçonnée et qui a les couilles de rester en
face est autorisé à faire usage mesuré de son arc, en visant de préférence au défaut de la cuirasse parce que sinon,
c’est pas d’une efficacité terrible"
Rappelant que ladite action était un acte de guerre de part et d’autre nonobstant un cas caractérisé de cruauté
envers les animaux sans compter que les anglais ne pouvaient pas deviner que l’on peut être idiot et aveugle
Estimant que les archers anglais ont agi dans le respect du droit de la guerre, que le décès du roi et de ses
joyeux compagnons découle de l’article 1 de ladite convention qui édicte "A la guerre et sur les champs de bataille, le
décès d’un belligérant ne peut être imputé qu’à la malchance ou au fait de ne pas s’être baissé à temps et ne saurait
engager la responsabilité personnelle civile ou pénale du type en face"
Arrête que MM. Smith de Glynborough, Houxton de Sherwood, Krivend’ach de Krvh’bchmanbdhgrdr (Galles) et
Humbervotten de Sharfield-upon-Shiverty n’ont pas enfreint les règles de la guerre et qu’ils ne pourront être poursuivis
devant le TPIC462GFA (Tribunal Pénal International pour les Crimes des 462 ans de Guerres Franco-Anglaises). En
conséquence, déboutons de ses demandes le Prince Eudes-Gilbert de Luxembourg et notamment des 89 milliards de Livres
Sterling de dommages et intérêts, pour préjudice moral de ne pas avoir mieux connu son arrière26-grand oncle par
alliance.
4. Version Alexandre Dumas (abrégé, version en 3 volumes en cours de rédaction)
Le 26 du mois d’août 1346, dans une cour de ferme de France, on vit un équipage peu commun se présenter. Harnaché,
l’armure brillant au soleil déjà haut, un homme de 51 ans allait au train de son cheval accompagné d’un équipage de beaux
soldats encarapaçonnés. La noblesse qui se détachait des traits réguliers de ce grand homme, ses yeux bleux perçants qui
semblaient n’accorder aux choses de ce monde que le simple regard de celui qui décide du destin mais ne le subit pas,
cachait un secret qu’il ne pouvait divulguer à d’autres qu’à ses plus fidèles. L’oeil des paysans, assemblés dans la
cour pour partir aux sains travaux des champs, n’y fit du reste guère attention. Seule Madeleine, la fille du père
Grandiot, le maître de ferme, vit que le jeune cavalier à la droite de celui qu’elle prit sans le savoir pour un grand
seigneur avait les guides de sa monture attachées aux siennes. Mais elle n’y prit garde, attirée qu’elle était par le
jeune chevalier qui venait d’enlever son heaume et son cimier. Ses yeux noirs comme l’ébène contrastaient avec la pâleur
du visage, presque féminin par la perfection des traits et leur finesse. Ses yeux terribles brillaient d’un feu qui
brûlait déjà Madeleine sans qu’elle n’en puisse comprendre la raison. Se retournant, le grand soldat dit à son jeune
compagnon, voyant l’attroupement qui se formait : Ca, Archambaud, allez donc nous quérir de l’eau et mettons-nous en
route, il va nous falloir férir promptement et on ne peut férir sans boire. Le jeune Archambaud, lançant ses doubles
rênes à un compagnon de route, mit pied à terre et se dirigea avec célérité vers Madeleine qui, ayant entendu l’ordre
donné d’un ton royal, à la fois si ferme et si doux, s’était déjà rendue vers le puit d’où elle remontait un seau d’eau
fraîche. A sa hauteur, Archambaud sembla la remarquer pour la première fois, occupé qu’il était à son devoir royal, et
fut touché par la grâce simple et la pureté de son visage de porcelaine (…). Mais Fulbert veillait et prévint Madeleine
dès son installation à Paris de la mort vaillante d’Archambaud lors de la terrible bataille à côté de la ville de Crécy,
le jour même où elle l’avait vu pour la première fois.(…) Depuis maintenant deux mois, Archambaud, laissé pour mort sur
le champ de bataille qui avait vu périr son protecteur et père adoptif, le roi de Bohême, était soigné par une
mystérieuse femme qui l’avait receuilli et caché chez des fermiers à peu de distance de la belle de vie de Coutances. Il
ignorait tout de cette femme mais se souvenait que, revenant à lui, il avait cru être au Paradis devant tant de
beauté (…). Catherine de Creancy revint donc à Paris mais n’était pas avertie des sentiments de Madeleine, sa nouvelle
femme de chambre, pour un chevalier dont elle ne connaissait que le prénom.(…). Apprenant que sa maîtresse recevait un
jeune chevalier, Catherine fit préparer le grand salon pour ce preux qui avait survécu à Crécy, espérant secrètement
qu’il lui apprendrait le lieu de sépulture de son amant et puisse ainsi trouver la paix dans un couvent proche. (…)
Archambaut de Lancry fut annoncé (…). Au cri de Madeleine, le chevalier se précipita pour recueillir son corps inerte
dans ses bras. (…). Fulbert, le demi-frère secret de Madeleine qui avait rejetté ses avances quelques années avant,
s’était entretemps entendu avec Grimaud pour obtenir un entretien avec Catherine de Créancy au Palais de Chagny (…).
Tu m’aimes enfin, s’écria Madeleine en enlaçant son jeune amant (…) Alors, ce sera le poison, trancha Catherine de
Créancy avec la dureté de la femme aimée puis délaissée.(…). Le roi fit appeler Archambaud (…). Il galopa tout le jour
pour retrouver son bonheur niché au fond d’une chaumière rendue palais par l’amour qu’elle hébergeait (…) Mais le poisson
rouge était mort d’une overdose (…) Rongé par le remords, Catherine voulu rappeler Fulbert pour qu’il renonce à ses
mâles projets et lanca Grimaud à sa poursuite. (…) Brave Grimaud, il galopa jour et nuit (…). C’est le Delco, lui déclara
Branlebite le maréchal-ferrand de la Ferté, et il faut que je démonte tout le bas-moteur. Il vaudrait mieux que vous
restiiez à l’auberge du père Baroin (…). Mais Madeleine respirait encore (…). Son dernier souffle parti directement aux
cieux alors qu’elle gisait souriante dans les bras d’Archambaud qui prit alors la fiole de poison pour rejoindre celle
qu’il aimait (…). Catherine arriva pour donner l’antidote à Madeleine car Grimaud avait pu retrouver un Delco neuf (…).
Recueillies toutes les deux sur la tombe de celui qu’elles avaient tant aimé, soeurs en religion et en peine, elles
pleuraient doucement à l’ombre du chêne, à quelques pas à peine du couvent. (…).