De l’humour chez les Grands Hommes
par Marcel Kébir


Charles-Maurice de Talleyrand-Perigord, Prince-duc de Talleyrand, Duc de Dino

Chapitre 1. Les débuts

L’Histoire recèle de nombreux humoristes qui, contrariés dans leurs destins de comiques, ont été contraints aux fils des événements à occuper d’autres places et fonctions. Ce sont souvent, d’ailleurs, sous ces mêmes places et fonctions qu’ils sont entrés dans la postérité et les biographes, essayistes, hagiographes et autres historiens ont le plus souvent gommé le naturel penchant de leur sujet d’étude à la rigolade, considérant la chose comme un « mauvais côté » à remiser par devers eux pour ne pas entacher la réputation de leur grand homme. Il était plus que temps que cette iniquité soit révélée en montrant à quel point certains personnages de l’histoire, qui nous sont présentés comme des gens sérieux, graves, solennels mêmes, étaient en fait de joyeux lurons, adeptes des bons mots, des plaisanteries, ne dédaignant pas à recourir aux calembours (voire à en inventer) quand ils ne montaient pas de vastes impostures ou des gags visuels qui nous feraient encore hurler si le vent de l’histoire officielle ne les avait pas dispersé.

Aujourd’hui donc, je me propose de vous entretenir de l’un des hommes les plus drôles de sa génération (avec le Prince de Murat et Robespierre, qui n’étaient pas les derniers pour s’en payer une bonne tranche – mais nous y reviendront) : Charles-Maurice de Talleyrand-Perigord. Il naît le vendredi 2 février 1754 à Paris. Sa famille est l’une des plus illustre de l’Ancien Régime et compte trois quartiers de noblesse ce qui la fait remonter à la plus ancienne noblesse d’épée de l’ère Capétienne (on notera par ailleurs l’intéressante translittération qui a fait, au cours du vingtième siècle et en raison du double phonème en « et » peu agréable à nos oreilles contemporaines, que l’on parle des films de « cape et d’épées » alors qu’il faudrait dire correctement « de Capet et d’épées »). La devise de la famille, en gascon, est « Ré qué Diou » c’est à dire « Raah Nom d'Djiou» en français actuel, l’origine d’ailleurs de cette devise est assez sombre. Comme on le voit, rien ne prédestine le jeune Charles-Maurice à devenir un homme d’humour et c’est également tout à son honneur de l’avoir été avec ce passif familial. Mais son génie du comique va s’affirmer très tôt. Enfant blond aux yeux bleus, il pressent vite qu’il sera un très bel homme, riche et puissant. Or, la beauté totale n’est que rarement un atout dans la carrière à laquelle il se destine. Il lui faut un défaut physique sur lequel s’appuyer aisément pour bâtir un répertoire drolatique - c’était en effet la coutume en ces temps et certains contemporains le regrettent sans doute, ainsi de Guy Bedos qui parvient à tenir une salle comble en haleine avec ses poches sous les yeux dont je persiste à dire qu’elles ne sont pas risibles mais qu’il devrait au contraire prendre la chose à bras le corps et y appliquer des pochettes de thé vert chaque matin, mais c’est là un autre débat.

A quelques mois à peine, posé sur une commode par sa nourrice, il décide de se jeter dans le vide afin de gagner une difformité physique dont le public était friand (le goût n’était pas toujours très sûr vers la fin du dix-huitième siècle). C’est gagné, il se brise le pied, les os se cicatrisent mal et il claudiquera toute sa vie. Son nom de scène d’ailleurs est un saisissant et admirable raccourci  : le Diable Boiteux. Mais ne croyez pas que trouver ce pseudonyme, qui traversa les siècles, fut aisé. Nenni, bordel. C’est au prix d’un labeur acharné, d’années à peaufiner son style que le mot fut trouvé. Il avait d’abord pensé à « le Lucifer au pied-bot » qu’il rejetta assez vite car trop long et clinique. Dans une correspondance à la Princesse de Luynes, il signera un de ses premiers sketchs (elle les lisait tous à l’époque) « l’AntéChrist de guingois » mais, de par ses fonctions d’évêque d’Autun et car peu accrocheur sur les boulevards, il y renoncera très rapidement. C’est en 1786, pas encore évêque mais déjà abbé de Périgord, qu’il commence à tester ses premières farces à son domicile de la rue de Bellechasse auprès de ses amis Choiseul, Lafayette, Siéyès, Mirabeau et bien d’autres joyeux drilles du temps. Il surnomme d’ailleurs par dérision son théâtre-domicile Bellechiasse, provoquant l’hilarité générale à Paris et qui fera dire à Marie-Antoinette « C’est par ma foi bien tourné mais l’abbé eût été encore plus heureux eusse-t-il dit "Chelle Basse" ». Ce mot (hilarant en autrichien du XVIIIème, patrie d’origine de la Reine) de Marie-Antoinette qui reconnaissait en Charles-Maurice un rigolo en devenir (il était jeune et manquait un peu de pratique, voilà tout, ce n’est pas facile de trouver un calembour aussi fort que celui de Marie-Antoinette qui avait beaucoup plus d’expérience que lui dans le domaine) le lança à Versailles où il fut régulièrement reçu par la suite. En 1789, nommé evêque d’Autun, il n’y va que pour se faire élire aux Etats-Généraux comme représentant du Clergé. Il se lance, pour ce faire, dans une vaste tournée dans sa province, et ré-écrit certains de ses sketchs les estimant trop parisien pour le public qu’il a à conquérir. Ainsi, le fameux sketch écrit pour l’anniversaire du roi à Versailles en 1788 intitulé « Calonne est une lopette de mes couilles » (par référence au ministre Calonne que le roi venait de renvoyer) est rebaptisé en « Salut tas de pédés » qui rencontre un franc succès dans les abbayes de son diocèse par sa gouaille populaire et son franc-parler certes parfois grossier mais jamais vulgaire. Arrêtons-nous un peu sur ce sketch, qui préfigure les grands classiques qu’il écrira durant la révolution et sous Napoléon. On y trouve tout d’abord la terrible exigence de Charles-Maurice quant à l’importance d’une entrée en scène tonitruante. Dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler la version d’Autun, il entre et déclare presque immédiatement (après le rappel du titre) : « Sous des dehors Autun, je suis un homme simple ». On voit tout de suite son incroyable sens du public : il sait gagner une salle par un habile clin d’oeil local qui ne manque pas de lui mettre les bons-vivants de son côté. Et son sketch se poursuit sur le même style. La vicomtesse de Noailles, présente lors d’une représentation à Autun, en fit le compte-rendu suivant dans ses « Mémoires pour l’édification des jeunes générations quant à la façon dont on riait avec élégance et raffinement par le passé » (Londres, 1796) : « (…)l’évêque d’Autun fit alors son entrée devant l’autel (c’est ainsi que l’on appelait la scène en ces temps, ndr) et sans se défaire d’une composition sérieuse, salua l’assistance par les mots « salut tas de pédés » (…) qui furent immédiatement accueillis par une salve d’applaudissements. Il faut dire que ce spectacle était fort prisé à Paris et que toute la noblesse et le clergé de la région en avaient entendu beaucoup de bien par la Gazette et les relations de leurs proches à la Cour. Puis, l’évêque se lanca dans une pantomime terriblement drôle où il contrefaisait un représentant du Tiers-Etat en pétant à tous vents (vous noterez également l’humour de la Vicomtesse, ndr) et en nous montrant son derrière. Vous dépeindrai-je plus avant le retentissant succès qu’il obtint ce soir là ? je ne le puis car à ce moment, une forte envie me pris et je dus quitter la salle avec grande célérité sur un dernier pet de notre talentueux Talleyrand. » Comme on le voit, les critiques aiguisées de l’époque - dont Mme de Noailles ne se sont pas trompés - sur l’immense talent de notre homme. Mais rapidement, la situation va changer. La révolution arrive et Talleyrand doit modifier son registre pour survivre. Ainsi que nous le verrons dans le second chapitre, l’humour raffiné et mondain dont l’évêque d’Autun avait fait son fonds de commerce n’est plus de mise en cette période troublé et il doit rapidement changer pour ne pas être débordé par la nouvelle vague des Robespierre, Marat, Hébert et autres Danton qui commencent déjà à remplir les salles.

Chapitre 2. La Révolution – Première tournée internationale

Talleyrand, face à la poussée des jeunes talents qui commençaient à se déchaîner sur la scène parisienne, comprend vite qu’il doit s’adapter ou disparaître. Au théâtre du jeu de Paume, Mirabeau triomphe et au Petit-Jacobin, un jeune comique d’Arras fait salle comble tous les soirs avec sa revue « Avec l’ami Barras » qui contient l’une des plus célèbre chanson de l’époque qui sera éhontément pillée par un comique troupier au tournant du siècle dernier. Talleyrand n’a plus le choix : il doit frapper fort. Il loue alors la plus grande scène de l’époque, la Grande Comédie Constituante, et va tenir le haut de la scène avec des sketchs d'anthologie. Qui a oublié l’article VI de la déclaration des droits de l’homme sur l’égalité des citoyens devant la loi – qui continue à faire rire encore aujourd’hui. De même, et bien que peu goûté dans certains cercles conservateurs, son sketch sur la saisie de l’ensemble des biens de l'Église est parfaitement huilé. Percent d’ailleurs derrière ce moment d’humour, quelques répliques douces-amères qui montrent l’homme, secret, tendre et blessé même parfois – mais tellement humain. Même après la fin de la Consituante, il se produit encore sur toutes les scènes qui comptent à Paris. Mais le vent tourne, le Grand Théâte Législatif ne veut pas entendre parler de lui et ne jure que par les nouveaux talents. Par ailleurs, d’autres pays le réclament à cor et à cris. Il se décide donc à partir en tournée internationale. Il se rend d’abord à Londres où son spectacle « How do you do ? Not bad and you…le à matelas » est un succès retentissant malgré ou grâce à son accent français. C’est lors de ce séjour qu’il crée le célèbre sketch « The dead King » qui contient la suprême phrase : « deceased, bereft of life, expired and gone to meet its maker, and ex-king » qui sera un peu moins de deux cents ans plus tard plagié par une bande d’anglais sans vergogne qui se bornera à remplacer King par Parrot. Bravo, belle imagination messieurs les anglais. Et le ressort comique ? Et le gag avec la tête à Louis XVI qui sort du chapeau du Diable boiteux ? Rien, nada, pas ça. Ah, ça, mais je ne vous félicite pas messieurs les anglais. Mais brisons là. Charles-Maurice de Talleyrand-Perigord, ex-évêque d’Autun (l’humour religieux n’est plus du tout de mise à l’époque) sait désormais qu’il peut affronter sur son terrain les comiques anglophones, de peu d’envergure, comme aujourd’hui. Il lui reste donc à conquérir la dernière scène qui lui manque : l’Amérique. Le 3 mars 1794, il embarque donc pour la grande aventure américaine. On devine aisément l’excitation de cet homme de presque 40 ans, déjà gloire en Europe qui part affronter l’une des avenues les plus exigentes du monde, Broadway. Que se dit-il lors de cette traversée ? Assurément, New-York sera conquise car c’est une nouvelle Londres, bien que le nom ne le stipule pas explicitement, mais enfin bon, j’dis ça, j’dis rien. Bref, New-York, il y croit. Mais cela lui suffit-il, à notre génie du Comique ? Assurément non, il voit plus loin. Les comanches, les apaches, les sioux et leurs drôles de plumes. Les mexicains et leurs drôles de chapeau. Voilà un public nouveau. Sans compter les facétieux castors et les rudes trappeurs. Un monde entier envers qui il se sent investi du devoir de faire connaître l’Humour français. Sans compter Las Vegas et ses hôtels, certes encore un peu frustres à l’époque mais enfin tout de même, Las Vegas quand même. Et John Wayne aussi. Eh, oui, John Wayne était très difficile au niveau de l’humour. Et si ça ne lui plaisait pas, il pouvait aussi bien dégainer son six-coups. Il était comme ça. On imagine donc aisément ce qui se pouvait agiter cette tête en dehors des embruns marins.

A suivre.