Les petits métiers du spectacle: le souffleur

Qu'attendre d'une étude dont le titre ressemble à s'y méprendre à une chronique conservatrice digne des pires instants de Jean-Pierre Pernault ? Il n'y a qu'une seule réponse, que l'on aurait pu trouver gravée dans le marbre Dantesque : "Toi qui entre ici, abandonne tout préjugé, mais garde ta cocotte en fonte et mets les patins, c'est ciré de frais". Parce que derrière un proche en marbre, on trouve souvent un parquet de fort belle facture, et que le prix de la cire augmente ces derniers temps dans des proportions exagérées, il est préférable d'investir dans l'industrie du patin. Le métier de souffleur est une bien noble occupation, comme nous allons tenter de le démontrer.

La loge du souffleur

A l'instar de nombreuses autres études, il nous semble opportun de décrire le cadre de vie du souffleur pour mieux comprendre ses mœurs. La loge du souffleur, située sous la scène d'un quelconque théâtre, est un minuscule réduit de 3,2868135 m² environ, équipé d'un salle de bains, d'un coin cuisine et d'une mezzanine, ainsi que de la télévision par satellite, mais c'est chiant de caser la parabole. Une seule ouverture, pratiquée à même le plafond de cette loge, permet au souffleur de prendre son bain tout en palliant aux déficiences de mémoire des acteurs. Sa vie est rythmée au triste spectacle de pieds allant et venant, et aux réactions d'un public qu'il ne voit même pas. La plupart du temps, le souffleur devient asocial, se laisse pousser des poils sur tout le corps et finit par hurler les soirs de pleine lune. Il faut alors alerter les services vétérinaires qui enfument sa loge et abattent l'animal sans sommations. On procède à l'équarrissage sur place, selon une antique tradition, les morceaux sont distribués aux nécessiteux du spectacle. La durée de vie d'un souffleur est fonction du spectacle dont il est censé assurer la sécurité du déroulement (voir photos ci-dessous) : une seule pièce de Pierre Mondy ou Guy Bedos est fatale, tandis que les prestations du Professeur François Rollin sont au contraire bénéfiques pour la santé : rompant avec le côté asocial de sa fonction solitaire, le souffleur se doit d'accueillir dans sa loge tout le public, désireux de se rapprocher de l'artiste.


Ce soir, ce pauvre homme a soufflé pour Guy Bedos. Sa vie est fichue, adieu l'ami.

 


Le Professeur Rollin en tournée aux Afriques : la loge est pleine.

Super Souffleur

Le métier de souffleur a aussi cela de particulier qu'il n'a point de saint patron, mais un super héros, Super Souffleur le bien nommé. C'est d'ailleurs à son effigie que sont moulés ou amoureusement  pétris des cohortes de nains de jardin, et non à l'image des sinistres nains de blanche neige, ces briseurs de grève qui rentrent de la mine en sifflotant; de beaux branleurs, oui, j'te foutrais ça sans tarder aux mines de sel, et on verra s'ils feront toujours les malins.

Super Souffleur incarne les vertus séculaires de cette profession : discret, travailleur, honnête, velu, jovial, amateur de bourgogne et chaud lapin, il n'hésite pas un seul instant à supporter ses collègues dans les instants de détresse. C'est alors une scène touchante que de voir cet homme simple descendre de sa Rolls et flatter l'épaule de son ami en lui chuchotant à l'oreille : "Demain, si tu ne rembourses pas, tu pourrais avoir un accident bête". Et effectivement, ce garçon prévenant ne se trompe que rarement. Paul Flopillon, souffleur, devait 15 patates à Super Souffleur. Il ne l'a pas remboursé. Le lendemain dans sa cuisine, il se découpait, par pure maladresse, bras et jambes avec une tronçonneuse sur le coup de 2h17 du matin. Faut-il être bête, en effet, pour cuisiner à la tronçonneuse à une heure pareille !


Super Souffleur, malgré son mètre vingt-neuf, les a particulièrement velues.

Le prompteur : une insulte à l'art

Pour le bienfait du souffleur prétend-on, quelques chercheurs au cœur bien sec ont mis au point un instrument des plus inhumains : le prompteur. Puisqu'on y est, soyons ridicules jusqu'au bout, il n'y a qu'à installer directement le prompteur en face de la caméra ou du public, et ça sera autant de gagné pour tout le monde, et on dira en ville "Mon dieeeeeuuuu très chèèèère, je suis allé voir le dernier spectacle du prompteur de Raymond Bedos, ça ne sentait pas le Taveeeeeel, c'était exquis, j'en ai mouillé ma couche Confiance®™".

La conclusion de cette étude est une fois de plus édifiante : François Rollin est sensiblement plus drôle que Guy Bedos.