Encyclopédie perfectible de l'humour anglo-saxon
Par Marcel Monpatron


Terry Pratchett (1948-)

Probablement l'un de ceux que je devrais le moins me faire chier la bite à vous présenter. Terry Pratchett est l'auteur de Discworld, le Disque-Monde (comme quoi un bon calque rend parfois très bien sans pour autant fleurer l'anglicisme; l'une des séries de livre/licence récentes les plus juteuses sorties de Grande-Bretagne. Probablement loin derrière Harry Potter, notez, mais tout de même.).

On ne sait pas énormément de choses sur le gaillard, mais c'est certainement qu'il n'y a pas grand chose à savoir, après tout c'est un britton. Alors laissons la plume au maître pour cette courte autobiographie, disponible dans les éditions anglaises et sabrées partout ailleurs (du moins à ma connaissance):

« Terry Pratchett was born in 1948 ans is still not dead. He started work as a journalist one day in 1965 and saw his first corpse three hours later, work experience meaning something in those days. After doing just about every job it's possible to do in provincial journalism, except of course covering Saturday afternoon football, he joined the Central Electricity Generating Board and became press officier for four nuclear power stations. He'd write a book about his experiences if he thought anyone would belive it.

All this came to an end in 1987 when it became obvious that the Discworld series was much more enjoyable than real work.Since then the books have reached double figures and have regular places in the bestseller list. He also writes books for younger readers. Occasionally he gets accused of literature.

Terry Pratchett lives in Wiltshire with his wife Lyn and daughter Rhianna. He says writing is the most fun anyone can have by themselves. »

On notera d'emblée le style du bonhomme, ainsi qu'un lien ténu avec Homer Simpson, mais ça c'est juste parce que j'ai envie. Son Grand Oeuvre, donc, est le Disque Monde, une version très nonsense de l'heroic-fantasy classique se déroulant sur une Terre effectivement plate, à l'origine un roman en deux parties: « The Colour of Magic » et « The Light Fantastic ». Outre les bases du Disque-Monde (La bigarrée Ankh-Morpork, Rincevent, etc), on y trouve surtout la grande influence de Fritz Leiber. Le « cycle des épées » y apparaît notamment dans une courte référence aux deux héros, Fafhrd et le Souricier Gris, manquant malheureusement de substance; mais surtout dans l'âme même de la Capitale qui rappelle beaucoup Lankhmar. Normalement, à cet instant, je me lance dans une longue exposition des mérites du cycle de Leiber, mais je me retiens: sachez juste qu'on y trouve un excellent mélange d'heroic fantasy classique et d'humour pince sans rire, surtout au fur et à mesure de l'évolution des héros (la série a été écrite sur une « sacrée putain de durée », me souffle-t-on).

On y notera aussi ce côté Tolkien de s'intéresser surtout aux petites gens, avec une certaine tendresse. On remarquera surtout, la série s'étoffant, que Pratchett se contrefout totalement de l'intrigue qui est à peu près identique d'un roman à l'autre; ce qui d'ailleurs provoque quelques bas heureusement vite oubliés dès qu'on a atteint les hauts. On s'étonnera enfin de nombreuses et parfois subtiles références à Shakespeare, mais ça c'est surtout en lisant les textes des fans anglais, vu que notre culture Shakespearienne est à peu près aussi volumineuse que la connaissance de la filmographie d'Antoine de Caunes par le Lapon moyen.

Que retenir alors de ce joyeux bordel et que révéler pour vous donner envie? Un nain de 1m80, un bibliothécaire transformé en Oran-Outang qui ne veut pas qu'on lui rende sa forme humaine, préférant la possibilité de se gratter en public, un magicien tellement flemmard qu'il se maintient dans une forme physique parfaite pour éviter de se trimballer un surpoids éreintant, un chien qui parle, et donc qui dit « ouaf » plus qu'il n'aboie, la terrible école des bouffons, le Bagage qui arrive à vous regarder d'un air menaçant tout en n'ayant pas d'yeux, les Ombres, quartier interlope où la curiosité ne s'est pas contentée de tuer le chat, mais a également ligoté ses pattes et l'a coulé dans le béton, une Mort masculine qui ne s'exprime qu'en majuscules...


VOST

Alors, faut-il lire Pratchett dans le texte? Oui, avec un sérieux dictionnaire à portée de main. Les jeux de mots sont nombreux et fourbes (l'un des personnages ne tient qu'au double sens -US et britannique- de wrangler). Mais tout de même, quel bonheur. Pour les flemmards, les traductions de Patrick Couton feront l'affaire, mais sachez que les seules personnes que je connais qui me soutiennent que non, elles sont très bien ces traductions n'ont pas lu Pratchett en anglais. On reconnaîtra magnanimement que la tâche est ardue, mais quand même: on est plus proche ici de Eric Kahane que de Jean Bonnefoy.

Dessine-moi un Bagage

Coup de génie de l'éditeur ou de l'auteur? En tout cas le coup de pinceau de Josh Kirby, responsable des couvertures de la série jusqu'à sa mort, participe idéalement à l'univers. D'ailleurs, les premiers volumes qui ont un ton légèrement différent ont également des illustrations tatonnantes. Dans les livres annexes, Paul Kidby donnera un ton plus BD mais néanmoins impeccable (les dessins des GURPS dont on va causer un peu plus bas sont pour moi l'équivalent de ce qu'Angus McBride a apporté à la Terre du Milieu dans MERP/JRTM, c'est-à-dire que ça déchire sa reum). Bref, en tant qu'amateur de SF, un genre auquel l'illustration a fait beaucoup de mal, je ne peux que me réjouir d'une telle réussite picturale. Et je m'en félicite, tiens, c'est toujours ça que les terroristes auront pas.

D'un autre côté, pour profiter et du bouquin et de l'illustration, le choix est délicat. Enfin non: les éditions américaines (ROC, Penguin USA) ont le texte original (moins des petites joyeusetés comme la courte bio reproduite là-haut, bouge ta souris si t'a pas de mémoire), mais des couvertures immondes. Non, sérieusement, dégueulasses. Les rares françaises Press-Pocket sont à proscrire pour presque les même raisons (illustration originale découpée à la mode maison; plus reliure hasardeuse à la mode maison). Les Atalante niquent une partie de l'illustration (les couvertures de Josh Kirby recouvrent toute la couverture, avec des cartouches pour les divers textes) et sont plutôt fragile pour les lecteurs itinérants, et sont bien chers. D'un autre côté, Pratchett doit représenter une bonne partie des ventes de cette éditeur aux choix intéressants, zont eu du nez. Finalement, le meilleur choix, c'est les Corgi, les anglais, les originaux. Moins beaux bouquins que les Atalantes, moins chers même en import même si, meilleures illustrations (de pas beaucoup). Ah, et puis ils sont en anglais, aussi.

Les Collaborateurs

Stephen Briggs, sur lequel je n'ai entrepris aucune forme de recherche, aussi élémentaire soit-elle, a adapté nombre de livres en pièces et aussi participé aux diverses encyclopédies avec le taulier, on peut donc supposer qu'il est raisonnablement talentueux. Quand aux livres lus, instution britannique, ils le sont par Tony Robinson, plus connu sous le nom de Baldrick dans Black Adder. Enfin, signalons un excellent ouvrage de vulgarisation (genre plus anglo-saxon également, semble-t-il), suffisamment bon pour ne pas employer ce terme qui fait fuir le chaland: Science of the Discworld. Excellent, je vous dit, écrit avec Jack Cohen et Ian Stewart (rien à voir avec jean-Luc Picard, a priori). En dehors du Disque-Monde, Pratchett a eu l'excellente idée (à moins qu'elle ne soit pas de lui, mais on s'en fout) de co-écrire avec Neil Gaiman « De Bons Présages », dont la rumeur d'adaptation par Terry Gilliam me procure des frissons. Note pour l'homme de bon goût, mais quelque peu ignare en matière de BD: Neil Gaiman est un garnement incroyablement doué (en écriture, il ne dessine pas, il se contente de s'associer à des dieux vivants du type Dave McKean) , j'espère me donner l'occasion de vous reparler de lui.

Les Jeux

Ah, et puis il y a les jeux, justement. Les réussis GURPS Discworld, enfin, je dis réussis en tant que lecture, je n'ai jamais eu le courage d'en lancer un, comme tous les gens de mon entourage. Expliquons rapidement ce terme barbare: Generic Universe Role-Playing System (enfin je crois), un système générique de jeu de rôle, donc, relativement bien branlé et publié par Steve Jackson (l'américain, rien à voir avec l'auteur des Livres dont vous êtes le Héros) qui mériterait une rubrique à part entière dans cette encyclopédette. Les jeux vidéo aussi: Il y a eu « Colour of Magic », adapté du premier bouquin, donc, un jeu d'aventure entièrement en texte à la mode Infocom, probablement très drôle et très injouable (pas eu le courage, les gars, mais sait-on jamais), Discworld 1, 2 et Noir et, hmm, c'est tout. Les trois jeux sont dans le genre « Point & Click » Lucasart, très difficiles, très drôles aussi, et agrémentés de très bonnes voix. Sauf que dans Discworld 2, à moins d'avoir une version rosbif, vous aurez Roger Carel à la place d'Eric Idle, autant dire qu'il y a un changement de style (je ne dis pas ça que pour critiquer, hein, mais ça fait comme un choc). Et évidemment, pour en profiter, il vaut mieux connaître les bouquins.

En dehors du Disque-Monde, la série des « Cat », illustrant la chatomanie pas totalement aveugle des anglais, est totalement distrayant et très bien écrit. Mais rikiki pour quiconque aura dévoré les 25, 30, 35, 40 (cet homme ne s'arrête jamais) volumes des chroniques du monde plat.

BONUS

Tenez, mieux qu'un DVD, des bonus gratuits. En relisant les premières pages de Sourcery, j'ai relevé ceci:

« -[What] would humans be without love? -RARE, said Death. »

« -Children are our hope for the future.
-THERE IS NO HOPE FOR THE FUTURE, said Death
-What does it contain, then?
-ME.
-Besides you, I mean!
Death Gave him a puzzled look.
-I'M SORRY?
[...]
-I meant [...], what is there in this world that makes living worth while?
Death thougth about it.
-CATS, he said eventually, CATS ARE NICE. »

« When it comes to glittering objects, wizards have all the taste and self-control of a deranged magpie. »

« Birds nested among the gutters and eaves of Unseen University (Université des mages), although it was noticeable that however great the pressure on the nesting sites they never, ever, made nests in the inviting open mouths of the gargoyles that lined the rooftops, much to the gargoyles' disappointment. »

Tout ça dans les huit premières pages. Et j'ai selectionné.