Pas Fabrice, Robert.

Depuis le temps qu'il le sert, le numéro télévisé de Fabrice Luchini est bien rodé. D'abord, le mutisme. L'homme attend, simulant la gêne. Il fait croire qu'il n'est pas à l'aise, pas à sa place, qu'il préfère la compagnie des metteurs en scène à celle des interviewers patentés, et que s'il fait volontiers le pitre devant les caméras, c'est plutôt devant celles du cinéma que de la télévision. Première question, il balbutie, feint le malaise, laisse s'égrener deux ou trois secondes de silence, et cueille brutalement l'assistance en se mettant à hurler sans raison aucune. C'est le début du show. L'habituel show télé de Fabrice Luchini, qui lui vaut sa place dans les pages de ce site, d'ordinaire consacrées aux comiques "traditionnels", mais comme nous allons le voir, c'est précisément dans cette catégorie qu'il se range, de son plein gré, lorsqu'il glousse dans le poste. Il y a l'acteur Luchini, et le comique star des plateaux télé.
Peu après le premier hurlement, la chanson de tarde pas. Ce soir là (le 16 mars 2001), chez Fogiel, c'est Gilbert Bécaud qui fut honoré. Et James Brown aussi un peu. Comme d'habitude. On a bien eu le droit aux réserves de rigueur, aux "Non je ne vais pas encore vous faire James Brown", aux "Je le fais à chaque fois", mais on y a eu le droit quand même. Avec certes un tantinet moins d'enthousiasme qu'à l'accoutumée, mais le public d'On ne peut pas plaire à tout le monde (émission qui n'a jamais été aussi mal nommée qu'en la circonstance), semblait résolu à se satisfaire de peu. Du coup, Luchini en a profité pour réchauffer un autre de ses refrains fétiches: "Les chanteurs de soul, c'est eux les vrais stars, nous autres comédiens, on n'est que des merdes à coté". L'émission n'était pas commencée depuis dix minutes qu'on se disait déjà, pour peu qu'on soit naturellement enclin à la misanthropie, qu'on n'avait pas fait le voyage pour rien.
Entre deux chansons, le jeu des citations. C'est un jeu inventé par Luchini, dont le but est d'énumérer frénétiquement, en les émaillant de commentaires parfaitement ineptes (et je suis prêt à en débattre quand vous voulez), de phrases de grands auteurs tout en ayant l'air de dire: "Je ne fais pas ça pour montrer mon érudition", alors que c'est précisément le but recherché. Typique du gars complexé qui n'a pas ouvert un livre avant ses trente-cinq ans. Depardieu est aussi comme ça, beaucoup. Vous connaissez l'adage: la culture, c'est comme la confiture; moins on en a, plus on l'étale.
Je vois bien un autre élément d'explication, que j'ai trouvé dans une biographie de Luchini qui commence par les mots suivants: "Fabriche Luchihi, prénommé Robert à sa naissance, (...)". Robert Luchini, donc.
Robert Luchini lit Céline et Nietzsche. Non bien sûr, ça ne colle pas.
Robert Luchini chauffagiste, oui, Robert Luchini artisan tripier depuis 1857, aussi, mais Robert Luchini lit Céline et Nietzche, non, définitivement non. D'où le recours au pseudonyme, et l'utilisation massive de l'érudition apparente pour faire amende honorable.
Pas sot, Fogiel avait prévu le coup, en soumettant son invité au petit jeu du "Devinez l'auteur", variante du kikadikwa ruquérien. Luchini n'avait pas pensé à ça, pas préparé de parade. Il échoue dès la première citation, et se lance alors poussivement, sans y croire vraiment, dans le registre du "je ne suis qu'un puis d'inculture", qu'il abandonne aussitôt après, requinqué d'avoir répondu juste à la seconde, pour en tartiner des couches et des couches, là encore dans ce numéro qu'il affectionne tant, celui du pseudo-intello pseudo-illuminé (résultante de ses rôles à la fois dans Profs et dans les films de Rohmer), et qui fait mouche, il faut bien l'admettre, mais pas sur moi.
Troisième ressort principal du Luchini TV Show: le vocabulaire ordurier. "A 17 ans, je me tirais sur la tige". Tellement drôle, tellement "décalé", oui, mais tellement prévisible. D'autant que là, le vocabulaire ne se renouvelle pas. Autant Bécaud amenait un peu de diversion par rapport aux fois précédentes pour ce qui concerne la partie tour de chants du show, autant "Je me tirais sur la tige" n'a semble-t-il pas de remplaçant dans la panoplie de la gauloiserie façon Luchini. Il l'exhume donc à chacune de ses sorties, et n'a pas fait exception à la règle ce soir là chez Fogiel. Fabrice Luchini est audacieux, il se tire sur la tige, ils doivent rire jaune, les intellos, parce que c'est ça le message: malgré les apparences, je ne suis pas comme tous ces pisse-froids du théâtre subventionné, je pourrais servir d'enseigne à la maison Rohmer, certes, mais je ne me regarde pas le nombril, je suis porté sur la déconne... oui, mais tu lis Nietzsche en public. Façon explication de texte. Lagarde et Michard, en somme.
Lucchini s'enlise doucement. Toujours le même numéro. Un peu à la manière du comique de mes couilles qui joue inlassablement le même sketch. Attention hein, je ne dis pas qu'il ne faut pas rire, vous faites ce que vous voulez après tout, d'ailleurs, le public entier d'On ne peut pas plaire à tout le monde, Fogiel inclus, était acquis à la cause de l'amuseur, et dès les premières secondes, mais attention: le premier qui me sort l'argument du "de toute façon t'aime rien ni personne", ou pire, du "tu dis du mal par principe" se prend un moulage de mes phalanges dans le tarbouif. En effet, je suis insensible aux numéros de Fabrice Luchini, car Fabrice Luchi est une poule. Mais si, regardez bien la photo, là, en haut de la page, vous ne voyez pas une poule vous? Une poule qui ne pond pas d'oeuf. Qui lit Céline, mais qui ne pond pas d'oeuf. Et autant pour un débat "Peut-on réhabiliter par son seul talent un anti-sémite notoire?", quelques lignes de Céline sont idéales, autant pour faire une omelette, elles ne font que modérément l'affaire. Aucun intérêt, donc.
Ceci dit, Luchini lui même se rend compte du grotesque de la situation, et l'avoue. On peut bien lui reconnaître cet embryon de qualité. A la télé, explique-t-il, on n'a le temps de rien, les questions tombent comme des couperets, alors inutile de causer création, ce n'est pas le lieu, donc je fais mon show, d'ailleurs c'est ça que vous attendez de moi. D'accord. Mais le show ne se renouvelle pas. Et ceux qui n'y étaient pas sensibles dès le début commencent franchement à s'emmerder. Vous me direz: t'es pas obligé de regarder. Et si ça me plait de regarder, justement pour pouvoir en dire du mal après, hein? Après tout, si on poursuit ce raisonnement, t'es pas non plus obligé de me lire.