En cette après-midi du jeudi 31 décembre 2006, le réveillon de la Saint Sylvestre s'annonçait sous les meilleurs auspices. C'est du moins ce que pensait Laurent Ruquier à la vue des provisions dont remplissait sa cuisine le livreur de la maison Talandier, un des traiteurs les plus coûteux, mais aussi les plus réputés de Paris. Il était 15 heures. L'employé ne semblait pas vouloir s'arrêter de ravitailler le réveillon Ruquier, n'en finissant plus de descendre de sa camionnette cartons, sacs, cagettes, bouteilles et caissettes. Laurent Ruquier avait donné carte blanche à la maison Talandier, il voulait la fête fastueuse, et avait les moyens de ses ambitions. Monsieur Talandier en personne, quatrième du nom, avait organisé la sauterie. "Il veut claquer son fric, et ben il sonné à la bonne porte!", s'était-il exclamé intérieurement aussitôt après avoir conclu son affaire. Tout ce que comptent les océans de homards et les forêts de chevreuils suffiraient à peine à nourrir Ruquier et ses amis. La Champagne pouvait mettre les bouchées doubles, car il ne faudrait pas trop de la production annuelle pour rincer les gosiers de ces messieurs dames. Il voulait du luxe, on allait lui en donner.
Vingt-cinq personnes étaient attendues ce soir là dans le domicile parisien de l'humoriste, vingt-cinq amis et compagnons de travail, témoins de ces longues années de succès radiophoniques, scéniques et télévisés. C'est que l'homme était à la tête d'un véritable empire! En 2001, Calembour-on-line, son site web, accueillait dès son lancement dix-mille visiteurs quotidiens. En 2002, il racheta quasiment à la même période le théâtre du Gymnase, dans lequel il se produisit régulièrement, et la station de radio Rires et chansons, rebaptisée depuis Ruquier-FM. Deux ans plus tard, il remplaça Michel Drucker, et devint l'homme du dimanche sur France 2. En cette veille de l'année 2007, Ruquier était à lui seul la onzième fortune de France. Une fortune qu'il entendait encore accroître en ce lançant dans la production de jeunes talents comiques, activité facilement relayable par les ondes de Ruquier-FM et ses scores d'audience démesurés.
Contrairement à ce qu'il advient en général chez l'homme contemporain, l'aisance chez Laurent Ruquier n'était pas synonyme d'embonpoint. La quarantaine passée, il était le même freluquet qu'à ses débuts, quelques cheveux gris en plus. Seules ses bajoues avaient quelque peu enflé, lui donnant plus que jamais l'apparence d'un hibou, que sa myopie grandissante, qu'une paire de lentilles de contact discrète ne suffisaient pas à camoufler, amplifiait encore un peu plus.
17 heures. L'employé avait tout juste fini d'organiser la cuisine que monsieur Talandier en personne débarquait, accompagné de Jean-Philippe, son jeune fils. C'est lui qui allait superviser la soirée, de la préparation des mets au service, en passant par le dressage des assiettes. Son père lui faisait la plus entière confiance. La mécanique Talandier était rodée depuis plus d'un siècle, tout se déroulerait parfaitement bien, dans le faste, l'élégance et la discrétion. Le père Talandier laissa son fils et son employé, salua cordialement son client, et s'en fut vers d'autres affaires. Ruquier regarda sans les surveiller les deux larbins dresser la table. Linge de table, couverts et carafes étaient fournis. La maison Talandier tenait particulièrement à ce que ses clients n'aient à fournir pour unique effort qu'un gros chèque plein de zéros. Le reste, c'était son affaire. Et il la connaissait le bougre! C'est ce que pensait Laurent Ruquier, émerveillé par tant de classe. Il faut dire qu'un rien suffisait à éblouir ses yeux béotiens, lui qui ne s'était jamais nourri que de pizzas surgelées et de Virgin-Cola light. A vrai dire, une bouffe de troisième catégorie aurait suffit à le bluffer pour peu qu'elle soit servie dans des assiettes pimpantes. Mais ce n'était pas le cas. Si les assiettes étaient pimpantes, Vattel en personne n'aurait pas renié l'agape qui s'annonçait.
19 heures. La table était maintenant parée, le Bourgogne s'oxydait tranquillement dans de somptueuses carafes en cristal, tandis que le Champagne se refroidissait tout ce qu'il pouvait dans un réfrigérateur rempli jusqu'au moindre centimètre cube. Les entrées de poissons étaient prêtes, donnant à la cuisine l'apparence d'un chalutier doré. Les deux employés, voyant l'heure s'approcher, enfilèrent leurs costumes de service.
Laurent Ruquier s'abstint de leur dire qu'il trouvait leurs nouvelles tenues ridicules, le fils Talandier s'abstint de lui signaler qu'il lisait parfaitement dans son regard désapprobateur, et qu'il se fichait comme des premières règles de sa tante Hortense des opinions vestimentaires de l'homme le plus mal fagoté depuis la création de l'épouvantail. Le restaurateur faillit en revanche bien sortir de sa réserve quand l'humoriste s'inquiéta de l'absence de cacahuètes et d'apéricubes sur la table basse du salon. A quoi bon déployer des trésors de virtuosité gastronomique pour un amphitryon d'aussi peu de goût, voulut-il s'exclamer, mais il se contenta d'un laconique "Ne vous inquiétez pas monsieur Ruquier, tout sera parfait". Le chèque était signé et encaissé depuis plus de deux mois, la moindre anicroche était strictement exclue.
20 heures. Les premiers convives n'allaient pas tarder à arriver. Les deux larbins taillaient le bout de gras dans la cuisine en attendant l'heure fatidique. L'amuseur public, confortablement assis dans son fauteuil favori, relisait la page froissé d'un bloc-notes sur laquelle il avait consigné les divers blagues, bon mots et calembours avec lesquels il allait égayer le dîner. Après avoir terminé son homard, il simulerait le trépas, s'écriant dans un murmure "Homard m'a tuer..." A vrai dire, il avait commandé du homard spécialement pour faire cette blague. De même qu'il avait expressément souhaité une omelette norvégienne, malgré la désapprobation véhémente du père Talandier, qui ne voyait en ce plat qu'ostentation et facticité, pour se donner l'occasion de régaler ses convives d'un "V'la qui nous servent une omelette en dessert!" enjoué. Talandier avait du composer avec les exigences hérétiques de son client, mais avouons qu'il ne s'en était pas trop mal tiré. Les papilles y gagneraient ce que les zygomatiques y perdraient... et puis, tant qu'il n'exigeait pas un trou normand pour avoir l'occasion d'exhiber son cul frêle, car Ruquier était d'origine normande, l'honneur restait sauf.
A 20 heures 17, le téléphone sonna.
A suivre...