Laurent
Ruquier
Analyse
du public de l'émission "On a tout essayé"
J'ai réessayé On a tout essayé, et j'en suis venu à la conclusion suivante: Laurent Ruquier a inventé le concept de "héros de proximité".
J'ose prétendre qu'il y a corrélation entre Ruquier et son public, de même qu'entre Rollin et le sien. Il ne faut certes pas catégoriser à l'excès; tous les amateurs de Colères n'ont pas la finesse, la bonté, le courage, le bon goût, les pectoraux d'un Marcel, et tous les fans de Ruquier ne sont sans doute pas de pâles crétins amorphes amateurs de cuisine chinoise (encore que, ça reste à prouver). Peut-être peut-on imaginer qu'il arrive aux publics respectifs des deux humoristes de se mélanger à l'occasion. Mais si l'on balaye ces exceptions, force est d'admettre qu'un gars qui rit à gorge déployée à une vanne de Ruquier passe à coté des trois quarts des subtilités de Colères. C'est mathématique. Ce court préambule pour vous dire que c'est sur le public de Laurent Ruquier que j'ai décidé aujourd'hui de jeter mes foudres, et il me faut sans plus tarder formuler une mise en garde: si parmi mon aimable lectorat se cache un ruquiérophile, qu'il tourne les talons sans tarder, car c'est à lui que je vais m'en prendre. Et s'il décide de poursuivre sa lecture malgré tout, qu'il ne vienne pas pleurnicher, Jules Timarassio ne prendra même pas la peine de lui répondre.
C'est bon? On peut y allez? Bien.
Quand, à Jean-Pierre Foucault, Michel Drucker ou n'importe quel chantre de la vacuité télévisuelle du même acabit, on dit: "Vos émissions, c'est de la merde", ils répondent systématiquement: "Ce n'est pas l'avis de la majorité des téléspectateurs". Et on ne répond rien. Jamais. Pourquoi? Car la seule réponse possible est: "Donc, la majorité des téléspectateurs sont des ânes". Mais bien sûr, on ne peut pas dire ça, même quand on en est intimement convaincu. C'est d'ailleurs le raisonnement que se tiennent les Foucault, Drucker et consorts, qui méprisent leur public autant, sinon plus, que leurs plus farouches détracteurs. Je me souviens, dans l'émission Le fou du roi, d'une diatribe de je-ne-sais-plus-qui contre Elisabeth Tessier, laquelle avait répondu: "Les milliers de gens qui achètent mes livres ne partagent pas votre avis". Et bien entendu, je-ne-sais-plus-qui n'avait pas dit ce qu'il pensait alors, c'est-à-dire: "Des milliers d'abrutis". Je suis sûr qu'en fouillant cinq minutes dans les archives de l'INA, ou pourrait exhumer des dizaines d'exemples de ce type. Cela me permet d'affirmer en toute légitimité que puisqu'il n'y a aucune différence entre de la daube et une émission de Laurent Ruquier, les millions de français qui apprécient les émissions de Ruquier sont, au pire, des ânes, au mieux, des amateurs de daube. Il y en a. Moi même, j'aime beaucoup la daube. De joue de porc. De joue de hibou, moins.
On pourra me contredire qu'il y a tout de même une différence entre "On a tout essayé" et une émission de Foucault ou Drucker. C'est faux pour Drucker: Gueluk, Bénichou, Masure, et récemment Miller, tous issus de la bande à Ruquier, participent à ses émissions; la différence n'est donc que ténue, voire inexistante. Mais c'est vrai pour Foucault, dont les émissions ont au moins l'honnêteté de ne pas passer pour ce qu'elles ne sont pas, et restent à leur place de divertissement pour la masse et rien de plus. Ce n'est pas le cas d'On a tout essayé, qui revendique impertinence et humour là où il n'y a que consensus molasse et humour de chambrée. Reste que pour valider cette argumentation, il me faudrait prouver qu'effectivement, il n'y a aucune différence entre de la daube et une émission de Ruquier, et à vrai dire, j'étais un peu parti pour le faire en m'attelant à la rédaction de ces quelques lignes. J'ai en effet regardé récemment, pour la première fois depuis plusieurs semaines, une édition d'On a tout essayé dans son intégralité. Mais alors que je notais frénétiquement les multiples preuves accablantes de la nullité de cette émission et de son animateur, l'évidence m'est apparue: les arguments sont inutiles, car ils ne seraient que prêches aux convertis ou offenses aux adeptes. Et je n'ai ni le temps ni l'envie de convaincre ces derniers. Tenons donc pour acquis que Ruquier et ses sbires ne sont rien d'autres qu'une bande d'imbéciles incapables de produire autre chose que de la chierie en branche, et revenons à nos moutons, en l'occurrence à ceux de Ruquier: son public.
Bien sûr, les gens qui suivent, le soir entre 19 et 20 heures, l'émission "On a tout essayé" ne sont pas tous de zélés ruquiérophiles. Certains se branchent sur France 2 car ils n'aiment ni Lagaffe, ni les informations régionales, d'autres le font car ils apprécient telle ou telle personnalité de la bande à Ruquier sans pour autant plébisciter la bande dans son ensemble, sans parler du gros paquet de personnes qui mettent ça par défaut mais n'écoute pas vraiment car ils sont affairés à préparer la tambouille... bref. Le fan de Ruquier dont je parle, c'est le fan intégriste. Celui qui ne rate jamais une émission, qui jubile en rentrant chez lui d'une dure journée labeur à l'idée de se détendre en compagnie de la clique du stigiforme. Pire encore, celui qui fait partie du public de l'émission.
Il faut quand même bien comprendre que des gens font la démarche de téléphoner à France 2 pour assister à On a tout essayé, réservent des places, revêtent leurs plus beaux habits, prennent leur voiture, ou pire, les transports en commun, pour se rendre dans je ne sais quel plateau de la Plaine Saint-Denis. Ils vont à On a tout essayé comme on va au spectacle. Sont-ils mêmes que ceux qui assistent aux pièces de Jean Lefèvre? Viennent-ils en autocar, de la province? Avec leur comité d'entreprise? C'est très possible, à en juger par leurs allures endimanchées et leur propension à rire exagérément, au moment précis où on attend d'eux qu'ils le fassent. Je tremble à l'idée qu'au terme de l'enregistrement de l'émission, le public d'On a tout essayé investisse le plateau pour demander des autographes à Ruquier et ses amis. Certains viennent probablement avec des cadeaux. Parfois même, un comique en herbe doit se glisser parmi eux, et remettre solennellement les textes de ses sketchs soigneusement annotés de ses numéros de téléphone fixe, téléphone portable, si je ne suis pas là, n'hésitez pas à me laisser un message après le bip, aux Maxime, Lemoine, Dérec... Je ne comprends pas ce qui se passe dans la tête de ces gens là.
Et donc, en regardant On a tout essayé pour la première fois depuis une paye, la constatation m'est venu que Ruquier était en symbiose avec son public, au point de ne faire qu'un avec lui, mais aussi, par voie de conséquence, au point de se soustraire involontairement aux préoccupations du téléspectateur, qui se sent exclu et presque gêné d'assister à ce qui s'apparente à une petite fête privée. Un peu comme un spectacle de fin de colonie de vacances, ou chaque gosse a préparé son sketch pour le reste de ses copains. L'humour d'On a tout essayé s'y apparente d'ailleurs grandement: mêmes plaisanteries potaches, même interprétation incertaine, goût prononcé pour le canular, le déguisement et le calembour approximatif... le comble de la part de gars qui gagnent des fortunes en interprétant des spectacle dans lesquels se massent des milliers de personnes. A croire que l'amateurisme selon Ruquier déteint sur ses nervis, que son seul contact suffit à faire perdre leur talent à des gens qui en sont pourtant pourvus, et Gueluk en est le meilleur exemple. Peut-être bien le seul, je vous le concède.
Du reste, c'est probablement cet amateurisme qui explique le succès d'On a tout essayé: les gens s'y reconnaissent. Dans les vannes hasardeuse de Jean-Luc Lemoine, on reconnaît le cousin Baptiste. Dans celles de Dubosc, l'oncle Dédé. Et au delà de l'humour pratiqué, c'est l'apparence physique et la posture qui fait office de lien. Derrière la moustache d'Isabelle Alonso, c'est tante Josiane qui transparaît; et le nez de Dérec n'est-il pas la copie conforme de celui de tonton Robert? Laurent Ruquier à inventé le concept de héros de proximité, dans lequel se reconnaît le médiocre. Car il faut bien reconnaître cette qualité à Ruquier, involontaire, certes, mais une qualité tout de même: la bande à Ruquier n'est pas dans le moule habituel du présentateur de télévision, d'ordinaire jeune, lisse et automatisé. Il n'y a que chez Ruquier qu'on puisse trouver, parfois en une seule fois, une vieille sorcière mondaine (Sarraute), un chauve hypertrophié de la boite crânienne (Gueluk), des nez tantôt en trompette (Dubosc), tantôt en plongeoir de piscine olympique (Dérec), de la grosse poufiasse vulgaire (Mergault, Alonso, Mairesse), du vieux chauve replet et libidineux (Ben Guigui), du gros nigaud amorphe (Mezrahi), sans parler, bien entendu, de l'effroyable faciès du chef de la meute, dont Picasso en personne se serait à n'en pas douter fait une muse s'il était encore en vie.
Ne nous méprenons pas: mon but n'est pas de juger les gens sur leur physique, et pourtant, mon corps d'éphèbe m'autorise cent fois à le faire, mais bel et bien de féliciter France 2 pour avoir le courage de programmer quotidiennement le freak show à une heure de grande écoute. Il y a quelque chose de sain là dedans. Là où ça devient critiquable, c'est quand on constate que la bande à Ruquier étend la banalité anonyme de son physique à son discours. Parce que je sais pas vous, mais moi, les coups de gueules poussifs de Gérard Miller, les emportements femme-actuellesques de Maureen Door, le féminisme de comptoir de la paire Alonso-Mergault, les égarement séniles de mémé Sarraute, j'ai les mêmes dans mes réunions de famille, et justement, moins j'y participe, mieux je me porte, alors c'est pas pour faire la démarche d'en manger tous les soirs. C'est l'inconvénient du héros de proximité: il ne fait pas rêver le gars un peu exigent. C'est donc ça qui est sidérant dans le succès d'On a tout essayé: les amateurs plébiscitent cette émission non pas pour l'évasion qu'elle est sensée leur apporter, mais car elle leur offre de prolonger la banalité fade de leur quotidien de vulgum pecus jusqu'à l'os.