La playmate de février 2006 : Le cousin Gérard (et son cigare)
Par Marcel Kébir
Dix ans qu’on l’a pas vu ni entendu, le cousin Gérard. Il faut dire qu’il est du côté de la famille de votre femme en plus, et c’est pas votre côté favori. Mais voilà, pour les 40 ans de mariage de Bon-papa et Bonne-maman, votre femme vous a fait un flan pas possible, il faut y aller, impossible de faire moins, sans compter que je me suis fadé les 70 ans de ton oncle Jules (pas une grande fierté non plus mais enfin, c’est au moins le vôtre ; un con, mais du même sang) alors on y va et c’est tout. Enfin voilà, vous avez rangé les mômes, confié les chiens, pris la voiture et fait la gueule toute la route en maugréant que quand même, les beaux-parents, à leur âge et avec leur blé, ils auraient pu quitter Charleville-Mézières pour des contrées plus souriantes. Bref, vous arrivez finalement en tirant une gueule de 100 pieds de long et votre femme quasi-autant, le week-end sent le moisi à un point que c’est indécent et vous vous dites qu’au moins, on va bien bouffer, c’est déjà ça. Et, le dejeuner de (sa) famille commence. A votre droite, le faux-beau, le chevelu, le « j'ai du poil sur le torse et bordel, faut que ça se voie », le « putain, ça fait une paye qu'on s'est pas vu, combien, 10 ans, p'tain », etc. Il est comptable dans une PME locale et pompier volontaire (rien que ça), célibataire à greluches (vous connaîtrez leurs préférences sexuelles au dessert, pas de panique) et, n’ayons pas peur des mots, con comme un balai sans manche.
Une opinion sur tout, toutes également fausses, et la propension éprouvante pour les nerfs de vous expliquer comment il faudrait que vous fassiez dans votre boulot. Quelque soit le boulot d’ailleurs. Question de géopolitique, aucun problème « Mais ce qu'il faut, c'est les mettre autour d'une table pour négocier, c'est pas sorcier » (en fait, si) ; discussion politique, pas de souci « Mais machin, s'il a été condamné, c'est quand même bien qu'il était coupable. Oh, pas le seul ça oui, mais c'est magouille et compagnie tout ça » (en fait non) ; élévation littéraire, il est là aussi « Quand même, cette Amélie Nothomb, quelle écrivaine » (mes couilles oui, sans compter que la féminisation ridicule des mots mérite la décollation ; en français, le masculin vaut neutre, pas sorcier à percuter, bordel).
Bref, on se dit que finalement 10 ans, ça passe très très vite. Et là, soudain, alors que vous n’avez même pas fini votre assiette de fromage, que les grivoiseries lourdes et de rigueur commencent à peine à fuser, il sort un cigare. Un double corona. Qui pue du cul rien qu’à voir la bague. Pensez, l’important, c’est la taille (ne cherchez pas, il ignore jusqu’au sens du mot module), pas la qualité. Mais vous essayez quand même d’être urbain, votre moitié vous regarde, sait ce que vous pensez, mais avec un regard pareil, vous vous dites que si vous ne filez pas droit, c’est pas demain la veille que vous la reverrez nue. Et là, vous dites :
- Tiens, tu fumes le cigare , tu sais, je suis amateur aussi, c'est un quoi ?
- J’sais pas, j’l’ai acheté au tabac du village
- ...
- Mais j’ai pensé à toi, tu sais, je me souviens, tiens ! dit-il en vous tendant un objet oblong que vous vous refusez à appeler cigare juste à la texture
- Maaaaais, fallait pas, justement, j’ai des Partagas pour les liqueurs, tu ne veux pas en fumer un avec moi après ?
- Nan, j’t’en offre un, aussi bon qu’ton bartabas, alors on l’fume ensemble
- ...
Et là, sans le coupe-cigare mais à la dent (il a vu ça dans les westerns et trouve que c’est viril), il décapsule la chose et l’allume, au briquet jetable, non sans l’avoir léché du sol au plafond croyant que c’est nécessaire (non, plus depuis au moins 60 ans). L’odeur vous assaille. Un mélange de kérosène, de boyard maïs sans filtre et de pieds de poilus fin 17. Les écrevisses de l’entrée, délicieuse à l’aller, font clairement une tentative pour retrouver leur riante rivière en grimpant avec leurs petites pattes le long de l’oesophage et votre femme vous regarde d’un drôle d’air, sans doute la couleur de peau que vous arborez, originale et s’harmonisant finalement bien avec votre cravate. Verte. Il se retourne vers vous l’arborant entre les dents, histoire de dire qu’il en a sans doute, et vous dit « ben, t'allumes pas le tien ». Sous le regard assassin de votre femme, vous vous exécutez. Les écrevisses voient la lumière, elles se sauvent à grands coups de pinces au milieu de la tablée sous les cris amusés des enfants et les regards stupéfaits des convives. Vous vous excusez, quittez la table en courant. Mais pas assez vite. Vous l’entendez, cette dernière petite phrase de ce gros connard : « Ben, pour un type qui dit fumer le cigare, tu parles ! ».
Alors, Gérard, toi et tous ceux qui savent que j’aime le cigare mais qui ignorent jusqu’à la définition du mot, ce message est pour toi : la prochaine fois que tu m’en offres un, je te bute.