Biographie fictive du professeur Rollin

Chapitre premier
Où l'on découvre la vocation précoce du futur professeur Rollin

François Rollin naît en 1942, au beau milieu de la seconde guerre mondiale, dans une maison cossue de la banlieue bourgeoise de Mortagne-au-Perche. Robert Rollin, son père, surnommé par ses proches "le dru Rollin" allusivement à son système pileux abondant, serre fort la main de Gisèle Rollin, son épouse, née Martineau, au moment où elle met bas le petit François. Il faut saluer le courage de cette femme, qui tint absolument, malgré la menace des bombes, à donner la vie à son fils dans la maison où elle même vit le jour, et plusieurs de ses descendants avant elle. Au moment où fut coupé le cordon ombilical, un obus tomba sur le garage, à quelques dizaines de mètres de là. Le grand-père Martineau, Fulgence de son prénom, y était occupé à lustrer les enjoliveurs de sa traction-avant, encore chaude d'une sortie nocturne clandestine. Quelques décennies plus tard, François Rollin rendra hommage à ce grand-père qu'il n'a pas connu dans son spectacle Colères.

Soyons honnête, en dehors de cette perte qui fut douloureuse pour tout le monde, la famille Rollin, descendante de la noblesse perchoise, ne souffrit pas de la guerre. Le petit François ne manqua jamais de rien, et si ses parents risquaient quotidiennement  leurs vies dans les réseaux de résistance locaux, il n'en sut rien pendant longtemps. Famille et amis le couvrirent de cadeaux, mais tous le laissaient indifférent: hochet, ours en peluche, girafe qui fait couin couin, rien n'intéressait le petit François, au grand désarroi des parents Rollin. Leur fils était-il autiste? Pourquoi ne s'intéressait-il à rien? Ces questions les hantèrent jusqu'à ce que par mégarde, le dru Rollin laisse tomber dans le berceau de son fils un gros marqueur noir. Le petit François s'en empara aussitôt, et gribouilla frénétiquement tout ce qui se présentait sous sa plume affolée; couvertures, berceau et layettes n'y résistèrent pas, et il fallut plus d'une heure pour le débarbouiller de l'encre avec laquelle il avait maculé tout son corps. "C'est un paper-board qu'il lui faut, à ce mioche!", s'exclama le père Rollin, et en bricola immédiatement un à partir d'un vieux chevalet poussiéreux, qu'il adapta à la hauteur du berceau de son fils. Le résultat fut concluant: en moins de cinq minutes, la première page était couverte de gribouillis.

Le petit François apprit à marcher avec son marqueur à la main, noircissant quotidiennement plusieurs pages de son unique jouet de graffitis incompréhensibles, mais semblant relever d'une certaine logique. Au fur et à mesure qu'il apprenait à écrire, il joignit les mots aux dessins, dans des genres de schémas scientifiques déments que nul ne fut jamais capable de décrypter. Sa mère espéra lever une partie du mystère lorsqu'en septembre 1947, elle inscrivit le petit François, alors âgé de cinq ans, à l'école communale de Mortagne-au-Perche. Très vite, elle dut désenchanter. Un mois à peine après sa rentrée, l'institutrice la convoqua et lui tint le discours suivant:
"Ecoutez madame Rollin, on ne va pas tourner autour du pot: votre fils a de gros problèmes. Il lit et compte correctement, plutôt même mieux que ses petits camarades de classe, mais il raconte n'importe quoi et ne comprend rien à ce que je lui raconte. Avant-hier, je faisais une leçon sur les additions, un plus un égale deux, deux plus deux égalent quatre, etc. Je le prends à part, et je lui demande: François, combien font trois plus quatre? Vous savez ce qu'il m'a répondu? Demandez le lui pour voir, vous pourrez juger par vous même". 

Intriguée, madame Rollin regagna son domicile et alla trouver le petit François dans sa chambre, où il s'affairait à couvrir d'encre sa quarantième feuille de la journée. Elle lui demanda: "François, combien font trois plus quatre?". Il répondit: 
"Ecoute maman, ça dépend de quoi on parle. Si l'on parle de chiffres, indéniablement trois plus quatre font sept. Mais si l'on parle, par exemple, de légumes, le résultat est différent en fonction de ce que l'on exprime. Ainsi, trois courgettes plus quatre aubergines font sept légumes, je ne le conteste pas. Mais il peuvent également ne faire qu'une ratatouille, et dans ce cas, trois plus quatre font un. Ceci devant encore être relativisé par le fait que si l'on considère la tomate comme un ingrédient indissociable de la ratatouille, et il se trouve que c'est ce que je pense, alors trois courgettes plus quatre aubergines ne font pas une ratatouille, et égalent donc zéro. C'est un peu ce que j'ai essayé d'expliquer à ma rustaude d'institutrice y a pas trois jours, mais elle a refusé de comprendre, comme à son habitude".

Eblouie par l'intelligence lumineuse de son fils, madame Rollin décida illico de le désinscrire de l'école communale, non sans avoir pris soin d'écrire son indignation à l'institutrice dans une lettre enflammée, dont une copie fut envoyée au maire de Mortagne-au-Perche. Manque de chance, le maire était lui même oncle et tuteur de l'enseignante, ce qui ne manqua pas de provoquer son courroux, qu'il manifesta un peu exagérément en répandant des calomnies dans toute la région sur feu le grand-père Martineau, lui reprochant non sans toupet de s'être comporté comme un couard pendant la guerre, en oubliant un peu vite les jambonneaux dont il aurait pourtant été contraint de se passer si le grand-père Martineau et sa discrète traction-avant n'avaient pas été là. Signalons pour l'anecdote que trente ans plus tard, le maire de Mortagne, à force de bassesses et de compromissions, devint préfet de Limoges. 

Bref, à peine âgé de cinq ans, François Rollin quittait l'école communale pour entrer chez les Jésuites.

(à suivre)