Trentième anniversaire du Café de la Gare

Mes chers amis,

Pour un lieu aussi exceptionnel que celui-ci, le trentième anniversaire est un événement exceptionnel, et pour donner à cet événement exceptionnel une dimension exceptionnelle, j’ai décidé, à titre exceptionnel, de ne pas vous faire rire cette année. Cette décision mûrement réfléchie s’appuie sur 119 raisons.

Premièrement : vous faire rire, c’est difficile. Déjà, faire rire en général, ce n’est pas commode, mais vous faire rire vous, en particulier, vous, public fidèle du Café de la Gare, c’est encore plus difficile. Vous êtes, je ne vous l’apprends pas, d’un naturel méfiant et réservé, à la limite du coincé, et les plus illustres ont souvent eu du mal à vous dérider. Je pense en particulier à Robert Patapouf, qui vous avait présenté, il y a quinze ans, son formidable sketch intitulé « J’ai les pieds plats mon capitaine », et, en 18 minutes, vous n’aviez pas ri une seule fois. C’est un fait : il faut beaucoup d’énergie pour vous faire rire. A 20 ans, tout feu tout flamme, on y va bille en tête. Mais à mon âge, avec les rhumatismes, l’abus d’alcool, les impôts, et un début de cancer de la rate, on hésite un peu à se lancer. C’est la première raison.

La deuxième raison pour laquelle j’ai résolu de ne pas vous faire rire cette année, c’est que je l’ai trop fait. Je l’ai fait pendant vingt-neuf ans, et je ne voudrais pas nous enliser dans l’ornière de l’habitude.

Je vous ai fait plier de rire en 1969, vous vous en souvenez, avec mon fameux sketch du chef de gare, qui est encore, je le sais, dans toutes les mémoires ; ce chef de gare, personnage pittoresque et bavard, qui semblait ne se douter de rien, mais dont le spectateur comprenait peu à peu qu’il était cocu. Des torrents de rire venaient saluer cette hilarante révélation, on riait du chef de gare, on riait de le savoir cocu, on riait de penser qu’on l’était peut-être soi-même, on riait de l’absurdité de la vie en général, et de la sienne en particulier, on riait tellement qu’il a fallu, la presse parisienne l’a abondamment relaté, faire évacuer la salle, en proie à une sympathique crise d’hystérie collective.

Je vous ai fait rire au cours des trois années suivantes, avec ma série de sketches sur les préservatifs, je ne vous en rappelle pas le contenu, je sais que vous pourriez les redire par cœur, souvenons-nous seulement de la chute, celle de 1970, qui disait « Pourvu que ça dure… comme du bois», celle de 71, qui disait « Je préfère encore les chèvres », j’en ris encore, et celle de 72, qui disait « Pour une surprise, c’est une surprise », cette chute-là était ratée, mais on s’était tellement marré avant que c’était plutôt un soulagement.

En 73, j’ai triomphé avec mon sketch « Bouzi bouzi », ce sketch au cours duquel je répétais constamment « bouzi bouzi », un gimmick désopilant qui est, depuis lors, régulièrement repris dans les cours d’école. Les enfants font bouzi-bouzi dans la cour, ils ne savent plus eux-mêmes pourquoi ils le font, mais ils le font, et c’est bien là l’essentiel.

En 74, « le trapéziste manchot », un morceau d’anthologie, qui culminait, si j’ose dire, au moment où le trapéziste s’écrasait par terre, vous vous souvenez… 

En 75, Toto va à la piscine, un sketch que vous aviez bissé, trissé, et quadrissé, jusqu’au petit matin ; en 76, je vous avais encore tiré des larmes de rire avec un de mes tubes, « Maman les artichauts sont froids », vous vous rappelez cette réplique irrésistible « Maman, les artichauts sont froids ? Non, ils sont chauds ! »…

Pendant les dix années suivantes, le succès et la demande générale me contraignirent à rejouer inlassablement les artichauts.

Nous voici donc en 87, ce fut l’année de « la pêche à la morue », un sketch un peu cruel c’est vrai, on riait aux dépens de la morue, mais qu’est ce que ça faisait du bien ; puis en 88, le retour des artichauts, triomphal, avec « Papa, les artichauts sont cuits », et la fameuse réponse « Je ne l’aurais pas cru ».

En 89, « Toto apprend à nager », première pierre d’une longue saga, qui devait nous mener jusqu’en 95, avec successivement « Toto saute dans l’eau », « Toto plonge », « Toto coule », « Toto à la douche », « Toto a des mycoses », et enfin « Toto préfère le ping-pong ».

96 marqua le début de ma période politique, avec « Jacques Chirac est bête », puis en 97 « Lionel Jospin est gros », et en 98, c’était hier, la synthèse, avec « Chirac est bête, Jospin est gros », un titre qui annonçait finement le contenu du chef d’œuvre.

Vingt-neuf années de rire, il était temps de briser la routine. C’est ce que je fais ce soir.

Troisième raison qui m’a conduit à cette résolution de ne pas vous faire rire : c’est mal payé. Je ne suis pas, vous le savez bien, matérialiste pour un sou, mais pour un quart de sou, j’ai quand même du mal à me motiver. Il y a une limite au désintéressement. Par exemple, quand on m’invite au restaurant, si l’addition est supérieure à 300 F par personne, je fais le zouave pour distraire les convives. Mais en deçà de cette somme, je ne me fatigue pas. Ca peut vous sembler mesquin, mais c’est un principe, et je m’y tiens. En dessous de 55 F par personne, je ne parle que de mon cancer de la rate.

Quatrième raison : il faut bien laisser la relève assurer la relève. Si je m’employais comme chaque année à vous faire rigoler comme des bossus, vous auriez du mal à accueillir comme ils le méritent les nouveaux arrivants. Il ne me serait pas de correct de ma part de maintenir sur les jeunes talents l’ombre persistante du prestige que vos acclamations répétées m’ont conféré. Ainsi, tout à l’heure, Robert Patapouf reviendra tenter sa chance, avec un sketch intitulé « J’ai les genoux tordus mon colonel », et je pense qu’après ma lénifiante intervention, vous serez dans de meilleures dispositions pour rire, même nerveusement, aux facéties de ce jeune espoir.

Je vous avais annoncé 119 raisons, je n’en ai énoncées que quatre. Cet écart de 115 raisons est assez cocasse, et c’est la seule concession que j’ai acceptée de faire ce soir à la drôlerie. Et au moment même où je la fais, cette concession, je me pose la question : était-elle bien nécessaire ? Je vous remercie de votre compréhension.