Plaisirs de l'exclusion
Duo entre François Rollin et Astrid Cathala
Auteur: François Rollin

Précédant de quelques pas Monsieur Maréchal, Astrid, vêtue comme une secrétaire chic, monte à la tribune.

Astrid: Monsieur Gilbert Maréchal, secrétaire d’Etat aux questions sociales, va vous faire une communication sur le problème de l’exclusion.

Elle descend et se place à un mètre en arrière de la tribune, à la vue du public mais hors de vue de l’orateur.  

Maréchal: Mes chers concitoyens, Vous me pardonnerez, je l'espère, de poser une note de gravité sur cette soirée consacrée en principe au rire et à la détente, mais je crois nécessaire de vous rappeler l'urgence et l'acuité des problèmes liés à l'exclusion. (elle s'évente) C'est un phénomène dramatique, très couvert par les médias pendant l'hiver, quand le froid tue (elle ouvre sa veste), à Paris, à Strasbourg ou à Lyon, mais que l'on a tendance à oublier totalement dès que la belle saison s'avance et qu'il fait chaud. (elle tombe la veste)

Et cependant, pour nos concitoyens victimes de l'exclusion, du chômage et de la misère, c'est d'un bout à l'autre de l'année que la souffrance et le désarroi sont d'actualité.

Et, à cet égard, la pire des choses serait que nous nous laissions détourner (premier bouton) du drame qui accable tant de français, par telle ou telle question secondaire, par telle ou telle broutille, telle ou telle futilité. (troisième bouton)

Bien au contraire, nous devons nous concentrer sur le problème, le regarder bien en face, droit dans les yeux, sans jamais, je dis bien jamais (quatrième bouton) nous en laisser distraire par le flot d'informations, d'images plus ou moins sensationnelles, d'émotions plus ou moins légitimes, que la société de consommation nous propose, quand elle ne nous les impose pas carrément. (Fin du déboutonnage. Corsage ouvert)

Ne laissons pas, mes chers amis, vagabonder notre regard ni notre conscience, et focalisons plutôt notre attention sur le drame qui se joue, là, à quelques mètres de nous peut-être, drame qui se résume d'abord par un chiffre terrifiant, le nombre de ceux qui pâtissent, à un titre ou à un autre, de l'exclusion, et qui est de 7 millions. (elle retire son corsage)

Je sais, c'est un chiffre qui fait froid dans le dos, un chiffre saisissant et douloureux, et vous comprenez mieux maintenant la nécessité que j'évoquais de rester pleinement attentifs, et pour ainsi dire polarisés, sur cette réalité à laquelle il serait indécent de tourner le dos.

A l'heure même où nous sommes réunis ici pour nous divertir, 7 millions (elle commence à retirer le soutien-gorge) de nos compatriotes souffrent de la faim, de la maladie, du mal-être, et subissent quotidiennement l'humiliation de la précarité. (elle fait tomber son soutien-gorge)

Là encore, j'en suis bien conscient, c'est un mot-choc, qu'il est pénible d'entendre, mais il recouvre une effarante réalité, trop souvent dissimulée, et qui cependant se dévoile à nos yeux dès lors que nous consentons à les ouvrir sur la misère du monde. (elle se baisse et allume une cigarette)

C'est le sens du message que je souhaitais faire passer ce soir : celui de la fraternité et de la main tendue, le droit de chacune et de chacun à la dignité, à l'harmonie, et, pourquoi pas, au plaisir. (la jupe tombe)

Et je dois dire que je me réjouis d'avoir trouvé en vous un auditoire réceptif et généreux, je vous remercie du fond du coeur d'avoir accepté cette parenthèse déprimante et néanmoins nécessaire (elle s'en va), je me félicite chaudement d'avoir trouvé dans cette salle l'écho que j'attendais, celui de la vigilance, de la solidarité, (elle jette une chaussure) en un mot comme en cent de l'amour, je ne vous infligerai donc pas davantage (elle disparaît et lance la deuxième chaussure), et je cède volontiers la place aux numéros plus attrayants, et, disons le mot, plus excitants, que cette belle soirée vous réserve.

Je vous remercie de votre attention.