Salaud de riche
Duo entre François rollin et Philippe Khorsand
Auteur: François Rollin
Rollin
: Bonsoir. Je me présente,
je m’appelle Hubert Soulazac de Saint-André, et voici Gérard Pichon.
Khorsand
: Bonsoir.
Rollin
: (le contemplant
d’un air las et méprisant) Très bien... (au public) Je souhaitais
m’adresser à vous ce soir, parce qu’on a beau répéter depuis des siècles
que l’argent ne fait pas le bonheur, les gens continuent de penser bêtement
le contraire. Et c’est pourquoi, moi qui suis riche, je me suis permis de vous
amener un pauvre...
Khorsand
: Oui...
Rollin
: Comment ?
Khorsand
: J’ai juste dit
« oui »...
Rollin
: Oui quoi ?
Khorsand
: Non, oui rien...
Rollin
: Comment ça
« oui rien » ?
Khorsand
: C’est-à-dire...
oui, je suis pauvre...
Rollin
: C’est ce que je
viens de dire...
Khorsand
: Justement, je...
confirmais...
Rollin
: Et c’est pour ça
que vous m’interrompez ?
Khorsand
: Excusez-moi...
Rollin
: Je vous ai donc
amené Gérard Pichon, qui est pauvre, pour vous démontrer que, de nous deux,
c’est bien lui le plus heureux, comme il va vous le confirmer.
Khorsand
: Oui.
Rollin
: (agressif) C’est
tout ?
Khorsand
: Non, ben...
« oui, je confirme ».
Rollin
: Vous confirmez
quoi ?
Khorsand
: Ben... que je suis
pauvre...
Rollin
:... ça on le saura, ça fait déjà
trois fois que vous le dites, on dirait que vous en êtes fier !
Khorsand
: (conciliant) ... que je suis pauvre et que je suis heureux.
Rollin
: Ah! Quand même!
Maintenant, vous pouvez peut-être le dire sur un ton un peu moins sinistre...
Khorsand
: Ecoutez... je suis
heureux, d’accord, mais je vais quand même pas sauter au plafond!
Rollin
: Ah! Voilà les
pleurnicheries qui commencent...
Khorsand
: C’est pas ça,
mais...
Rollin
: Mais quoi?
Khorsand
:... mais
j’aimerais bien être « un tout petit peu » moins pauvre...
Rollin
: Pour quoi faire?
Khorsand
: Je ne sais pas...
pour partir en vacances, par exemple...
Rollin
: Ben tiens,
justement, les vacances... Regardez, nous, les riches, dès qu’on veut prendre
des vacances, c’est un casse-tête. Il faut choisir entre les Seychelles, la Réunion,
les Caraïbes, on a envie de rien, il faut faire des heures et des heures
d’avion, les grands hôtels, c’est tous les mêmes, quand on en a vu un, on
les a tous vus...
Khorsand
: Moi j’aimerais
bien quand même en voir UN...
Rollin
: Mais qu’est ce
que vous iriez faire dans un grand hôtel?
Khorsand
: Je sais pas, je me
reposerais...
Rollin
: Mais on se repose
pas, mon pauvre ami, dans les grands hôtels! C’est l’usine, ça va ça
vient, on a un toujours un groom sur le dos...
Khorsand
: Oui, mettons...
mais enfin, je ne sais pas, j’irais faire un bon gueuleton !
Rollin
: Quel gueuleton ?
L’éternel foie gras, la ronde des caviars, les indigestions de langouste...
on en revient vite, croyez-moi...
Khorsand
: Pour en revenir,
il faut y être allé...
Rollin
: Pourquoi
voulez-vous y aller, (haussant le ton) puisque d’expérience je vous dis
qu’on en revient...
Khorsand
: D’accord,
d’accord...
Rollin
: Alors que vous,
les pauvres, vous passez des vacances tranquilles à Sarcelles...
Khorsand
: Voilà...
Rollin
: (pressant)
Allez-y, racontez...
Khorsand
: Ben, je reste à
Sarcelles...
Rollin
:... tranquille,
dans votre petit deux pièces...
Khorsand
:... une pièce...
Rollin
:... encore plus
tranquille ! Et ensuite ?
Khorsand
: De temps en temps,
je vais au bistrot du coin...
Rollin
: Tranquille!
Khorsand
: (dubitatif) Oui,
tranquille... on boit un coup avec les potes...
Rollin
: Ah la la! Mon rêve
!
Khorsand
: Vous savez, vous
pouvez venir, si vous y tenez!
Rollin
: Mais j’ai pas le
temps, mon pauvre! Et puis je vais me perdre, dans Sarcelles!
Khorsand
: C’est sûr que
je risque pas de me perdre: Sarcelles, je connais par cœur!
Rollin
: Vous voyez bien!
Khorsand
: Mais il y a pas
que les vacances, moi j’y passe toute l’année, à Sarcelles!
Rollin
: Génial. Un petit
boulot pépère...
Khorsand
: Non, je suis au chômage...
Rollin
: Encore mieux ! Il
faut vous représenter ce que c’est que la vie d’un riche! Des responsabilités,
trois milles ouvriers à nourrir, avec leurs familles...
Khorsand
: Nombreuses...
Rollin
: Exactement,
nombreuses... il faut faire tourner la boutique pout tout ce petit monde, on
passe sa vie suspendu au téléphone entre New-York, Londres et Tokyo...
Khorsand :
Moi, on me l’a coupé, le téléphone !
Rollin
: Mais vous
connaissez pas votre bonheur! Moi je donnerais cher pour qu’on me coupe le téléphone
!
Khorsand
: Combien ?
Rollin
: Quoi combien ?
Khorsand
: Vous donneriez
combien, pour qu’on vous coupe le téléphone, parce que moi je veux bien vous
le faire !
Rollin
: Vous plaisantez,
il resterait le portable ! Et puis les télécopieurs, les ordinateurs, les
voyages d’affaires...
Khorsand
:... aux
Seychelles...
Rollin
: Exactement !
ENCORE les Seychelles... tout ça dans un désert affectif...
Khorsand
: N’exagérons
rien...
Rollin
: Mais qu’est ce
que vous croyez ? Qu’on est heureux parce qu’on est entouré de mannequins
avec des gros seins bronzés à longueur d’année? Et qu’on s’en fait
trois par jour ? En se demandant si c’est nous qu’elles aiment, ou si
c’est notre argent...
Khorsand
: C’est sûr que
moi, c’est pas mon argent, qu’elles aiment...
Rollin
: C’est ce que je
vous dis... Votre femme, elle vous aime pour vous même...
Khorsand
: Elle est morte ma
femme...
Rollin
: Ah... désolé...
Khorsand:
Cirrhose du foie...
Rollin
: (embarrassé) Oui, enfin, bref, on est pas là pour se
lamenter, en tous cas, elle vous aimait...
Khorsand
: (timidement) En
l’occurrence, non, elle m’aimait pas...
Rollin
: Oui, mais enfin,
c’est VOUS qu’elle aimait pas, c’est pas votre argent!
Khorsand
: C’est vrai...
Rollin
: Voyez bien, que
vous êtes le plus heureux... Et puis vous savez, quand on est riche, on
s’endort avec la peur de tout perdre, alors que quand on est pauvre, ça ne
peut aller que mieux !
Khorsand
: Ca n’en prend
pas le chemin !
Rollin
: Eh ben réjouissez-vous
! Au moins vous ne risquez pas de contrôle fiscal! L’Etat passe son temps à
me prendre de l’argent, alors que vous, il vous en donne, de l’argent,
l’Etat !
Khorsand
: Pas grand chose !
Rollin
: C’est déjà ça!
Moi il me réclame 15 millions, mettez-vous à ma place!
Khorsand
: Je ne dis pas
non...
Rollin
: A propos de quoi ?
Khorsand
: Me mettre à votre
place...
Rollin
: Mais vous êtes
vraiment borné ! Vous venez de dire que vous étiez heureux, et vous voulez
prendre la place d’un malheureux...
Khorsand
: Ecoutez,
finissons-en ! Vous m’avez promis cinq mille francs pour venir dire devant
tout le monde que je suis heureux, je l’ai dit, vous me donnez mes cinq mille
francs, et on n’en parle plus !
Rollin
: Je vous donne rien
du tout ! vous avez passé votre temps à pleurnicher !
Khorsand
: Malhonnête, en
plus !
Rollin
: Et c’est parti !
Ah, vous êtes bien tous les mêmes: je vous donne l’occasion de gagner cinq
mille balles sans vous fatiguer, et toi, comme un con de pauvre, tu fous tout
par terre !
Khorsand
: (tentant de sauver
le coup) Je suis heureux, je suis heureux...
Rollin
: Mais c’est trop
tard, pauvre abruti !
Khorsand
: Salaud de riche !
Rollin
: Allez, fous moi le
camp... (au public) Mesdames Messieurs, je suis désolé de cet incident...
Khorsand
: (en partant) Gros
porc !
Rollin
: Voyez comment on
est traité...
Khorsand
: Fumier de lapin !
Rollin
: Quand je vous
disais que l’argent ne fait pas le bonheur... (ils sortent, Khorsand devant,
en s’insultant) ... Tu pues !
Khorsand
: Charogne !
Rollin
: Miteux !