La roulette de
vélo
Duo entre François Rollin et Dany Boon
Auteur: François Rollin
ROLLIN :
Bonsoir. En réalité, je ne suis pas venu vous faire un sketch, je suis juste
venu pour vous présenter un jeune comique, que j'ai découvert un peu par
hasard au cours d'une visite à l'hôpital Lariboisière... peu importe...
Alors il y a une formule consacrée qui dit "je vous présente un
jeune humoriste de talent", ... là, en l'occurrence, par honnêteté, je
préfère vous dire "je vous présente un jeune humoriste"... parce
que c'est vrai qu'il est jeune.
Par
contre, je vais vous demander de rire très fort pendant son sketch, même si
c'est pas drôle. Et c'est pas drôle, j'en suis parfaitement conscient, mais la
question n'est pas là. Le problème, c'est que c'est un garçon très dépressif,
c'est un alcoolique repenti, il a eu plein de problèmes étant gosse, il m'a
raconté sa vie, ça m'a fendu le cœur, il voulait faire du comique, j'ai été
faible, j'ai pas eu le courage de lui dire non ... Donc il va vous faire son
sketch, alors soyez gentils : riez... Je ne veux pas rentrer dans les détails,
mais c'est un gars qui a constamment des problèmes de santé, parce que son père,
qui était alcoolique, le battait régulièrement, -c'est pas une excuse, je
sais, je vous le dis, c'est tout- c'est vrai que sa mère, elle ne le battait
pas, elle le torturait, moralement, c'est pire... (coup
d'œil vers le fond) par
exemple, quand il avait quatre ans, il avait vu un vélo rouge dans un
catalogue, il en rêvait toute les nuits, de ce vélo, et à Noël, sa mère lui
apporte ce vélo, le gamin en larmes tend ses petits bras pour prendre le vélo,
et à ce moment-là, sa mère jette le vélo par la fenêtre, du sixième étage,
en criant comme une folle, "Envolé, le vélo"... Lui, ensuite, a réussi
à récupérer en bas du HLM une des roulettes du vélo, une seule, l'autre on
l'avait déjà piquée, ... c'est la banlieue... et jusqu'à l'âge de 17 ans,
il a dormi en serrant cette roulette de vélo contre son cœur...
Apparition
de Boon en fond de scène.
BOON :
François ?
ROLLIN :
Oui ? Quoi signe au public :
c'est lui)
BOON :
Merci, François.
ROLLIN :
Mais non, pas merci, t'as pas à me remercier, va te concentrer...
BOON :
Merci, merci (au pied)
ROLLIN :
Allez, va... (prenant le public à témoin)
Boon
envoie un baiser, auquel Rollin répond à contre-cœur.
Boon se
concentre en fond de scène (ou disparaît ?)
ROLLIN :
Voyez... pauvre garçon... vous le gardez pour vous, mais... quand il avait 20
ans, il avait une petite fiancée, une fille de la DASS, et son père, dans une
crise terrible d'alcoolisme, a violé la fille, sous les yeux de son fils, il a
forcé son fils à lui cracher à la figure, il l'a obligé à lui tarauder le
trou de balle avec des bouteilles... enfin bref, riez, c'est tout ce que je vous
demande, ... Alors vous ne saurez pas où rire, donc riez un peu au hasard,
n'importe où, c'est trois minutes un peu pénibles pour vous, mais pour lui, ce
sera trois minutes de bonheur, il en a bien besoin... Un peu de charité, la
charité, il ne suffit pas de la proclamer, il faut la faire aussi...
(partant,
puis se ravisant) Pour vous
dire à quel point son sketch est nul, je vous dis le début (il lit à plat) : "Oh
lala, oh lala, j'ai la tête comme un melon... avec du porto dedans... et du
jambon de Parme tout autour...". (rire
du public) . Ben voilà, très bien, riez comme ça, je vois que vous avez
compris... riez comme ça tout le long de son sketch, parce que je ne vous cache
pas que, s'il prend un bide, il peut très bien replonger, rien ne dit qu'il ne
va pas se remettre à picoler, et je ne suis pas sûr qu'on le retrouve vivant
demain matin... je le vois d'ici les veines ouvertes dans un caniveau du
quartier des putes, là-bas, une bouteille de whisky dans le bec... Bref. Je
vous en ai assez dit, je compte sur vous, (haussant
la voix) et je vous demande
d'accueillir comme il le mérite... Monsieur Dany Boon !!
Entrée de
Boon. Rollin se recule et va s'asseoir sur une chaise en retrait.
BOON,
commençant son sketch :
Oh lala,
oh lala, j'ai la tête comme un melon... avec du porto dedans... et du jambon de
Parme tout autour... (signe de Rollin au
public, signifiant "c'est bien, continuez comme ça...") J'ai
tout le temps mal à la tête, mais je sais pas pourquoi (regard
en arrière) Ah si : je
sais pourquoi : c'est parce que c'était toujours la tête que mon père il
tapait. (même jeu de Rollin)
Rien que d'y penser, j'ai mal... à la tête. Mon papa, il buvait du
porto, et puis quand il avait trop bu, il prenait le nerf de bœuf, et il
tapait, il tapait, il tapait... Et puis après, quand il comprenait ce qu'il
avait fait, il me prenait dans ses bras en pleurant, il me serrait très fort en
disant "J'ai fait du mal à mon Titounet". (signe
de Rollin. Haha ha)
Je voyais
des grosses larmes rouler sur ses joues, ses grosse joues rouges comme du jambon
de Parme... à cause de tout le
porto qu'il buvait. Après, pour se consoler, il re-buvait un coup, et puis
quand il avait bien rebu, il reprenait le nerf de re-bœuf, et il allait taper
sur ma mère, qui pleurait... alors moi je pleurais aussi, et maman elle me
prenait dans ses bras, et pour me consoler, elle me disait "Pleure p'us,
mon Titounet, à Noël, je te donnerai un beau vélo... rouge... à roulettes signes
d'impatience chez Rollin) C'est
comme quand mon père a violé Martine, il m'a obligé à lui tarauder...
Intervention
de Rollin, subite.
ROLLIN :
Dany, excuse-moi de t'interrompre, t'as un petit chat... va boire une peu d'eau,
fais une petite pause... Ca rit fort : laisse le public respirer un peu...
Le comique, c'est un rythme... Faut souffler...Et puis après tu enchaîneras
directement sur ton deuxième sketch...
BOON :
Le sketch du seau d'eau ?...
ROLLIN :
Hein ? Oui, voilà, le sketch du seau d'eau...
Boon s'en
va. Même échange de "baisers".
ROLLIN,
resté seul, au public : Non, mais qu'est ce qui se passe vous êtes
bouchés, ou quoi ? Je vous demande des rires généreux, et vous me faites
des petits rires de jeune fille constipée (mimique)...
Là, comme c'est parti, je vois mon oiseau se décomposer de minute en minute,
dans trois phrases il se tire une balle... En plus, son truc du seau d'eau,
c'est là-dessus qu'il compte le plus... comme quoi son père noyait les chats
dans un seau d'eau, et une fois il a voulu le noyer lui... Il m'a dit ce matin :
"le sketch du seau d'eau, les gens vont être morts de rire"... Il se
rend pas compte. j'ai pas osé lui dire "c'est pas un sketch, c'est
dramatique, ton histoire"... il se rend pas compte... Alors faites un
effort... dans 3 minutes, c'est fini, vous aurez Palmade... Je vous demande pas
la lune...
Rollin
regagne sa place en retrait. Boon revient.
BOON :
Mon père noyait les chats du quartier dans un seau d'eau. Un jour il m'a pris
par la peau du cou, il m'a mis la tête dedans (mime)...
J'ai dit "Non, Papa, arrête... dans le seau, c'est pas de l'eau, c'est ton
porto..."
ROLLIN :
Tu vois ? Ça marche... Continue !
BOON :
Dis... François... excuse-moi, je me sens pas très bien, tu voudrais pas aller
me chercher mon doudou, dans ma loge ?
ROLLIN :
Ton doudou...? Ta roulette de vélo ?
BOON :
Ouais... S'il te plaît...
ROLLIN :
OK... (signe au public : "c'est désolant"...)
Boon
attend bien que Rollin soit parti, puis s'adresse au public sur le ton de la
confidence...
BOON :
Bon... il faut que je vous dise, parce que je vous sens un peu gênés, et
je suis un peu gêné aussi... il vous a demandé de rire très fort, c'est ça ?
Il vous a raconté mon enfance, ma déprime, ma fiancée violée ? Et après
il vous a fait "les jeunes filles constipées" (même
mimique que Rollin), tout ça, le quartier des putes ?... Bon : il
faut que vous sachiez qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ça. Je vais très
bien, j'ai eu une enfance paradisiaque, avec des parents adorables, dans un hôtel
particulier à Neuilly (geste évocateur)...
aucun problème de ce côté-là. Non, la vérité, c'est que ce pauvre François
a un drame dans sa vie, il avait un fils unique, qui est mort à 20 ans dans un
accident de moto, lui il ne s'en est jamais remis, il n'a jamais pu combler le
vide... et quand il est tombé sur moi, il m'a adopté, il m'a pris en
affection, il voulait me protéger, il disait que j'étais un enfant martyr...
j'ai pas eu le cœur de le démentir... alors j'ai inventé toutes ces
conneries, le nerf de bœuf, tout ça... j'ai écrit ce sketch minable... pour
le conforter dans son délire, ... alors du coup, il m'accompagne partout, il
est collant, il oblige les gens à rigoler... il me donne même de l'argent,
alors qu'il est à moitié chômeur, il me glisse un billet de 100 F, moi qui gagne 40 patates par semaine, ça me gêne, mais qu'est ce que
vous voulez, je ne peux pas le refuser : s'il s'aperçoit de la vérité...
il se flingue, c'est sûr !...
Retour de
Rollin.
ROLLIN :
Je la trouve pas, ta roulette...
BOON,
faussement contrarié : Oh zut, c'est dur... Ma roulette... (clin
d'œil au public)
ROLLIN :
Tu veux pas aller la chercher toi-même ?
BOON :
D'accord... Et après on rentre à la clinique... (clin
d'œil au public, en sortant)
ROLLIN,
le regardant partir : Pauvre gosse... (au
public, quand Boon est parti) Evidemment,
il vous a fait son petit couplet habituel ? Comme quoi tout est faux, comme
quoi il a passé son enfance à Neuilly (même
geste que Boon), ses 40 patates par semaine, l'accident de moto de mon fils,
etc... ? C'est bien ça ? Oui... j'ai l'habitude. Non, qu'est ce que vous
voulez, le problème, c'est qu'il ne peut pas affronter la vérité en face,
alors il se réfugie dans cette histoire de fils mort à moto. J'ai 4 filles,
qui vont très bien, d'ailleurs, merci, et elles ne font pas de moto... C'est
pour ça, comme j'ai une situation privilégiée, j'en profite pour aider des
types comme lui... (retour de Dany) Ah justement !
BOON:
Non, je la trouve pas non plus... écoute, je préfèrerais m'arrêter là... Je
ne me sens pas très...
ROLLIN :
Si tu veux c'est pas grave au
public) N'est ce pas que c'est pas grave ??!? Mais t'as vu, ça
s'est bien passé, les gens ont bien réagi...
BOON :
Oh oui. Ils ont rigolé comme des fous. J'avais même parfois l'impression
qu'ils se forçaient un petit peu...
ROLLIN :
Quelle idée ?! Pourquoi veux-tu que les gens se forcent ? Non, t'as
du talent, c'est tout... Je l'ai dit, d'ailleurs, en te présentant, j'ai dit :
"un jeune humoriste de talent".
BOON :
T'es vraiment bon avec moi, toi, François...
ROLLIN :
Non, je soutiens le talent, c'est tout... Mais faut arrêter de boire, parce que
là tu as bu un petit peu...
BOON :
Non...
ROLLIN :
Dany...
BOON :
Un petit peu. Je me sens un peu comme ton fils, t'es un peu mon papa... (clin
d'œil au public)
ROLLIN :
Mais non, qu'est ce que tu vas chercher là ? Non, t'as un sketch
formidable, point à la ligne. (clin d'œil
au public)
BOON:
Tu sais, si je gagne de l'argent grâce à toi, je m'achèterai une moto...
rouge! (clin d'œil au public)
ROLLIN :
Ah non, pas une moto, c'est trop dangereux, tu pourrais te tuer... (clin
d'œil au public)
BOON :
Une mobylette, alors...
ROLLIN :
Non, non ! Achète-toi un vélo, tout simplement... oups...
BOON :
(en crise) Pas un
vélo... Tiens ? C'est quoi ce billet c'est toi qui m'a mis ça ?
ROLLIN :
Mais non pourquoi... allez, rentre ça, on va en parler tous les deux...
(au
public)... bon, ben, voilà, on va vous laisser, en compagnie de Georges
Beller....
BOON :
Oui, juste une chose à propos de Georges Beller.... (bas)
ne soyez pas trop durs avec lui...
ROLLIN :
... oui, parce que c'est un type qui a eu pas mal de problèmes...
BOON :
C'est un homosexuel refoulé...
ROLLIN :
Non, pire, c'est un ex-travesti... Ses parents l'ont prostitué...
BOON :
Non, pas ses parents, ses tuteurs...
ROLLIN :
Ah oui, c'est vrai qu'il était orphelin...
BOON :
Il est sous Valium à longueur de temps...
ROLLIN :
D'ailleurs Elkabbach me le disait l'autre jour : "si on n'avait pas
peur qu'il se suicide, ça fait longtemps qu'on l'aurait foutu dehors..."
BOON :
A propos d'Elkabbach, qu'est ce qu'il boit comme porto !
ROLLIN :
Oui, depuis que sa femme l'a quitté... (ad lib...)
En
sortant, ils croisent Beller.
Les
deux, hypocrites :
Salut, Georges. (dans son dos, mimique qui
en dit long)