La
fin
d'un
règne
(Pièce en trois actes à
la gloire du professeur Rollin)
Acte 1
Scène 1
Marcel de Guérande est paisiblement installé dans son fauteuil, en train de
visionner le Tome 1 des cassettes du "Professeur Rollin a toujours quelque
chose à dire", tout en sirotant un petit vin libanais pas dégueulasse, à
défaut d'un château Montrose 1982.
On frappe à sa porte. Il se lève et va ouvrir.
Marcel de Guérande
Bonjour monsieur. Monsieur?
Guy Bedos
Bedos.
Je pense que vous me connaissez.
Tel Aramis, Portos, Athos
Maniant leurs lames affûtées
Je porte l'estocade en rires
Chaque fois que j'ouvre la bouche.
Et tel Cyrano saisi d'ire,
A la fin de l'envoi, je touche.
Marcel de Guérande
Guy Bedos? Je connais ce nom,
Mais j'avoue ma perplexité.
Dans la votre définition,
C'est Rollin que je reconnais!
Guy Bedos
C'est justement de ce monsieur
Que je suis venu vous parler.
On me dit que vous racontez
Qu'en humour on ne fait pas mieux
Et n'hésitez à me réduire
A un monstre de suffisance,
Ce qui ne va, ca va s'en dire
Sans chez moi susciter...
Marcel de Guérande
Silence!
Guy Bedos
Comment, vous osez me couper?
Marcel de Guérande
Certes je l'ose, et vous en somme!
Guy Bedos
Personne ne l'a jamais fait...
Marcel de Guérande
Car les couards remplacent les hommes.
A la télévision française
Vous êtes comme le Roi Soleil.
Despote toujours gonflé d'aise,
D'une vanité sans pareil.
Vous venez frapper à ma porte
Sans douter d'y perdre l'aura
Qui vous protège et vous escorte,
Mais ici, point de caméras.
Gardez votre démagogie,
Vos gags cent fois éculés.
Ce n'est pas ici, mon ami,
Que vous pourrez les pratiquer.
Vous êtes un comique aigri
Qui de son talent a fait deuil.
De vos mamelles défraîchies
Coule l'âcre lait de l'orgueil.
Et si les Drucker, les Gildas
En boivent encore volontiers,
Moi je vous trouve bien fadasse
Par rapport à qui vous savez.
Guy Bedos
Quelle insolence, jeune ami...
Marcel de Guérande
Votre règne touche à sa fin.
Guy Bedos
Et quel est le nom de celui
qui me détrônera?
Marcel de Guérande
Rollin!
Sur ces mots, Guy Bedos sort en claquant la
porte.
Scène 2
Guy Bedos, seul dans sa loge, face à son miroir.
Guy Bedos
Miroir... Miroir, mon beau miroir...
Que n'es tu doué de la parole
Comme dans la fable... car ce soir,
Une rumeur qui me désole
De ta bouche j'aurais fait taire.
En te posant cette question
A toi, fidèle compagnon:
Qui est le plus drôle sur Terre?
Le miroir
Guy, mon ami, je peux parler.
A ta question j'ai la réponse.
Le mal dans lequel tu t'enfonces,
Je ne peux que le confirmer.
En humour tu n'es pas le roi;
Tout au plus es tu le dauphin
D'un gars dont les "Colères" sont lois
Et qu'on nomme François Rollin.
Guy Bedos lance la bouteille de mauvais rosé
presque vide qu'il avait dans les mains sur
le miroir, qui se brise en mille morceaux.
Scène 3
Le professeur Rollin, dans son laboratoire, perdu dans ses recherches.
Guy Bedos entre, sans même se donner la peine de frapper.
Guy Bedos
Monsieur, je ne vous salue pas.
Le professeur Rollin
Est-ce pour me dire cela
Que vous venez me déranger
Dans mes recherches avisées?
Guy Bedos
De vos recherches je n'ai cure.
Elles me paraissent négligeables
A coté du mal que j'endure
Et dont vous êtes responsable.
Du one-man-show je suis le pape.
Et si mes gags étaient des mets,
Mes spectacles seraient agapes:
Vous ne pouvez le supporter!
Le professeur Rollin
Je ne peux...
Guy Bedos
Ah! Ne niez pas!
Le professeur Rollin
Ecoutez moi, vieux cabotin.
Si l'humour avait sa maffia
Vous en seriez le parrain.
Mais si l'humour est forme d'art,
Alors, monseigneur pruneau-head
Vous en êtes cent fois tricard,
Et c'est un mal sans remède.
La maladie dont vous souffrez
Et dont me tenez responsable
A pour nom la fatuité:
Elle rend les gens insupportables.
C'est une maladie courante
Chez les vieillards un peu aigris.
Mais si vous glissez sur la pente
Qui mène de gloire à oubli,
Ce n'est pas en cherchant des poux
Dans mes cheveux irréprochables
Que vous empêcherez la course
Du succès qui vous abandonne.
Guy Bedos
Monsieur Rollin, je vous ordonne...
Le professeur Rollin
Si l'humour est coté en bourse,
Vous n'êtes pas une valeur fiable!
Guy Bedos
Vous faites erreur. Taisez vous!
Le professeur Rollin
C'est là votre seul argument?
Guy Bedos
Je suis bien plus drôle que vous!
Le professeur Rollin
Cela n'est pas très convaincant...
Guy Bedos
Je suis plus convaincant que vous!
Le professeur Rollin
Trois "vous" de suite, décidément
Chez vous la rime est malheureuse.
Mais cela n'est pas surprenant
Car de votre bouche fielleuse
N'est jamais rien sorti de bon.
Quoi qu'il en soit, vieil indigent
Veuillez quitter cette maison
J'ai un paper-board qui m'attend.
Guy Bedos sort en claquant la porte, le rouge de la honte aux joues.
Fin de l'acte 1.
Guy Bedos, assis sur un banc public, une nouvelle bouteille de rosé à la main.
Guy Bedos
Ah... Dieu que la vie est cruelle!
Je ne puis m'empêcher de croire
Qu'un étrange mal m'ensorcelle.
Comment expliquer mes déboires?
Qui est ce dénommé Rollin?
Ses expériences sont suspectes...
Ce professeur n'est pas chrétien,
Il semble sorti d'une secte.
Que signifient les gribouillis
Qui recouvrent son paper-board?
N'est-ce pas de la sorcellerie
Vouée à ma propre discorde?
Il boit un coup, et marque un temps d'arrêt.
Seul quelque sorcier malfaisant
Pourrait me départir du titre
De "monarque absolu des pitres"
Qui me sied comme à un gant.
Il se lève, dans un élan de détermination, et
serre un poing vengeur.
Ce sorcier s'appelle Rollin
Il va passer du rire au larmes
Car pour contrarier ses dessins
Je vais utiliser ses armes!
Scène 2
Au dernier étage d'un immeuble décrépis du Boulevard Barbès, le marabout Diabé feuillette un New-look spécial rousses en attendant un client. On frappe à la porte. C'est Guy Bedos.
Guy Bedos
Bonjour monsieur le marabout.
Si je viens m'adresser à vous
C'est car je vous sais grand sorcier.
D'un dénommé François Rollin
Qui ne m'inspire que la haine
J'aimerais me débarrasser;
Et pour parvenir à mes fins
J'ai pensé à l'homme d'ébène.
Pour cela, mon ami d'Afrique,
Je dépenserai sans compter.
Si vous aimez un peu le fric
L'occasion est inespérée!
Le marabout Diabé
Monsieur, ce n'est pas avec vous
Que j'établirai ma fortune
Dans vos poches bourrées de thunes
Je ne puiserai pas un sou.
Dans votre plan il y a un os.
Car cent fois la bourse à Rotschild
Ne suffirait, monsieur Bedos,
A combler vos désirs perfides.
Vous pouvez me dire merci:
Vous faites des économies.
Car je n'attenterais aux jours
De l'homme qui inventa l'humour.
Guy Bedos achève d'une traite sa bouteille de rosé, se retourne sans mot dire, et quitte les lieux.
Scène 3
Une petite église de quartier, calme et paisible. Entrée fracassant de Guy Bedos, qui vient se poster à quelques centimètres du Jésus crucifié qui trône au fond de la bâtisse. Dans sa main droite, mais est-il besoin de le préciser, une nouvelle bouteille de rosé.
Guy Bedos
Au nom du père, au nom du fils,
Au nom de ce que vous voudrez
Libérez moi du maléfice
Qui sur moi semble s'acharner
Débarrassez mon âme pure
Des convoitises du malin
De mon tourment soyez la cure
Foudroyez ce François Rollin!
Alors qu'il porte sa bouteille à ses lèvres
pour en boire une nouvelle goulée, une voix se fait entendre.
La voix
On n'ordonne pas le Seigneur.
Agenouillé avec pudeur,
D'une voix douce on le supplie.
Alors il entend votre cri.
Guy Bedos, foudroyé par la foi, lâche sa
bouteille et s'agenouille, bouche béante.
La voix
Devez vous être bituré!
Confondre la voix du curé
Avec celle de Dieu le père...
La voix
Je suis ici, juste derrière.
Guy Bedos se retourne, désabusé.
L'abbé
Foissard
Abbé Foissard, pour vous servir.
Encore qu'à l'heure du déjeuner
Je n'aime guère être harcelé
Par un pochetron saisi d'ire.
Quel espèce de trouble-fête
Etes vous pour oser gâcher
Le moment O combien sacré
Ou je taquine la fourchette?
Sur ces mots, la physionomie bonhomme et
rubiconde le l'abbé Foissard s'anime d'une subite surprise.
L'abbé Foissard
Nom d'une catin vérolée!
Ne seriez vous pas Guy Bedos?
Guy Bedos, subitement
requinqué
En personne, monsieur le curé
De l'humour je suis le colosse
Et j'avoue qu'en venant ici,
L'athée convaincu que je suis
Ne pensait pas bénéficier
Du soutient d'un ensoutané!
Désirez vous un autographe?
L'abbé Foissard
Conservez votre signature.
Elle fait office d'épitaphe
Sur la tombe d'une carrière
Que l'on ne célèbre plus guère
Que le dimanche chez Drucker.
Car si votre orgueil perdure
Votre public se fait la paire!
Guy Bedos, de nouveau courroucé
Mais je t'emmerde, l'ecclesiaste!
Je n'ai que faire de tes sermons!
Je vis dans la gloire et la faste!
Mon public se compte en millions!
L'abbé Foissard
Certes, si de la gauche caviar
Vous fûtes l'un des grands mania,
C'est de la gauche Tarama
Qu'aujourd'hui vous êtes la star!
Guy Bedos
Le monde entier est-il complice
Du complot qu'on joue contre moi?
Si Dieu rejette un de ses fils,
Satan entendra mon émoi!
Il se dirige vers la sortie. Sur le pas de la porte grande ouverte, il lève les bras au ciel.
Guy Bedos
O Belzébuth, roi des ténèbres
Pour toi mon âme en sacrifice
En échange de ce service:
Refais de moi l'homme célèbre
Qu'encore je serais aujourd'hui
Sans ce François Rollin maudit.
Pourfendeur de l'homme de droite
Qui en me voyant devient moite
Porte parole des opprimés,
Robin des bois des sans-papiers!
Rend à mon aura élimée
L'éclat de la notoriété!
Sur ces mots, un pigeon lui lâche une grosse fiante bien grasse sur son gros tarbouif granuleux.
Fin de l'acte 2.
(à suivre...)