Châteauroux, le 18 Août 2002

Chers amis de la Revue,  
Je suis franchement fatigué de l’insistance hystérique avec laquelle vous me pressez, depuis des semaines, de publier je ne sais quelle « réflexion sur le théâtre » dans la revue du Rond-Point. Je vous l’ai dit et répété, - je vous l’ai redit avant-hier lorsque vous êtes venus, tel un commando terroriste, me réveiller au milieu de la nuit pour me supplier à genoux de vous livrer un article « même court, même ancien, et nous payerons s’il le faut » !! -, je vous le répète une ultime fois : ma réflexion sur le théâtre, que vous avez l’air d’attendre comme on attend le Messie, se borne à ces quelques mots : le théâtre m’emmerde. Est-ce donc cela que vous voulez entendre et publier ? Le théâtre m’emmerde, - pas tant le théâtre actuel, pour lequel il m’arrive d’avoir quelque indulgence, ne serait-ce que parce que je n’y ai pas foutu les pieds depuis vingt-cinq ans… mais bel et bien votre cher « théâtre classique », vos adulés « grands auteurs ».
Eh bien vos grands auteurs m’emmerdent, au delà de tout ce qui est humainement possible. Toutes leurs pièces réunies n’ont éveillé en moi qu’une seule et lancinante émotion : l’ennui.
Pierre Corneille, avec ses vers d’un autre temps, interminables, au service d’intrigues aussi indigentes que dépassées, Pierre Corneille m’endort, Polyeucte me saoule, Le Cid me gonfle, Cinna me gave, L’Illusion comique, si mal nommée, me pompe l’air… Pierre Corneille m’emmerde.
Et que dire de Jean Racine, ce cagot dépressif auquel il n’a pas fallu moins de vingt mille alexandrins ampoulés pour tenter de soigner sa névrose ordinaire ? Que dire sinon que Britannicus me fait lourdement chier, que Phèdre me casse les couilles, qu’Andromaque me pèle proprement le jonc, et qu’Iphigénie, la mal nommée, ne m’inspire qu’un irrépressible désir de sieste ?  Est-ce bien là ce que vous voulez faire savoir à vos lecteurs ?
Que Shakespeare, votre grand maître, votre idole par dessus toutes, me rase à cent sous de l’heure à tourner pesamment autour d’un pot transparent ? Tout est à jeter, selon moi, chez cet anglais bavard et bouffi de prétention, aussi bien Richard III le démodé que la pitoyable Mégère Apprivoisée, autant le lourd Marchand de Venise que le soporifique Songe d’une nuit d’été, sans oublier la triple punition d’Othello, Mac Beth, et Hamlet, ni l’indigeste Roi Lear, ni la laxative Tempête.
« Mais tout de même », me demandiez-vous l’autre fois en sanglotant au téléphone, « vous accepterez bien d’épargner Molière ? ». Non. Encore moins. Le prochain qui me ressert la blague de « Quoi de neuf ? Molière… », je l’encule sur le champ. Molière est irrémédiablement vieux. Ses mots sont vieux, ses tournures et son style prétendument direct et léger me donnent mal à la tête, ses personnages et ses décors sont vieux, son humour, surtout, est une misérable antiquité. Il faut être de bien mauvaise foi pour faire mine de rire aux boulevardesques Fourberies de Scapin, à ces Précieuses Ridicules caricaturales jusqu’à la nausée, au grossier Malade Imaginaire, au monocorde Avare et autres Tartuffe(s) à la crème. Toutes ces farces connement pédagogiques sont, quoi qu’en disent les snobinards de l’Education Nationale, atrocement dépassées, définitivement poussiéreuses. Plutôt crever la gueule ouverte que de revoir Dom Juan, l’Ecole des Maris ou le Bourgeois Gentilhomme, ces fabulettes à deux balles et à la morale de plomb, qui n’ont pas quatre siècles et qui en paraissent cent ! Il n’y a guère que le Misanthrope qui eût pu m’inspirer un commentaire moins tranché, mais l’auteur est passé totalement à côté du sujet.
Je crois inutile de vous entretenir davantage de mon sentiment à l’égard de vos « classiques ». J’ai trop vomi dans ma jeunesse au sortir des tapageuses représentations de toutes ces pièces assommantes, qui ne diffèrent des fossiles que parce qu’elles sentent le cadavre à plein nez, pour accepter une quelconque façon de compromis.
Soyez raisonnables, amis : il y a des milliers de gens qui rêvent d’écrire de très belles choses sur le théâtre ; ouvrez leur vos colonnes, partagez leur passion pour l’épuisante Nuit des Rois, le cauchemardesque Bajazet, la fastidieuse Rodogune, et le mortel Georges Dandin… et foutez moi la paix.

Professeur Rollin