Chers
amis de la Revue,
Je suis franchement fatigué
de l’insistance hystérique avec laquelle vous me pressez, depuis des
semaines, de publier je ne sais quelle « réflexion sur le théâtre »
dans la revue du Rond-Point. Je vous l’ai dit et répété, - je vous l’ai
redit avant-hier lorsque vous êtes venus, tel un commando terroriste, me réveiller
au milieu de la nuit pour me supplier à genoux de vous livrer un article
« même court, même ancien, et nous payerons s’il le faut » !!
-, je vous le répète une ultime fois : ma réflexion sur le théâtre,
que vous avez l’air d’attendre comme on attend le Messie, se borne à ces
quelques mots : le théâtre m’emmerde. Est-ce donc cela que vous voulez
entendre et publier ? Le théâtre m’emmerde, - pas tant le théâtre
actuel, pour lequel il m’arrive d’avoir quelque indulgence, ne serait-ce que
parce que je n’y ai pas foutu les pieds depuis vingt-cinq ans… mais bel et
bien votre cher « théâtre classique », vos adulés « grands
auteurs ».
Eh bien vos grands auteurs
m’emmerdent, au delà de tout ce qui est humainement possible. Toutes leurs pièces
réunies n’ont éveillé en moi qu’une seule et lancinante émotion :
l’ennui.
Pierre Corneille, avec ses
vers d’un autre temps, interminables, au service d’intrigues aussi
indigentes que dépassées, Pierre Corneille m’endort, Polyeucte
me saoule, Le Cid me gonfle, Cinna
me gave, L’Illusion comique, si mal nommée, me pompe l’air… Pierre
Corneille m’emmerde.
Et que dire de Jean Racine,
ce cagot dépressif auquel il n’a pas fallu moins de vingt mille alexandrins
ampoulés pour tenter de soigner sa névrose ordinaire ? Que dire sinon que
Britannicus me fait lourdement chier, que Phèdre me casse les couilles, qu’Andromaque me pèle proprement le jonc, et qu’Iphigénie, la mal nommée, ne m’inspire qu’un irrépressible désir
de sieste ? Est-ce bien là ce
que vous voulez faire savoir à vos lecteurs ?
Que Shakespeare, votre grand
maître, votre idole par dessus toutes, me rase à cent sous de l’heure à
tourner pesamment autour d’un pot transparent ? Tout est à jeter, selon
moi, chez cet anglais bavard et bouffi de prétention, aussi bien Richard
III le démodé que la pitoyable Mégère
Apprivoisée, autant le lourd Marchand
de Venise que le soporifique Songe
d’une nuit d’été, sans oublier la triple punition d’Othello, Mac Beth, et Hamlet,
ni l’indigeste Roi Lear, ni la
laxative Tempête.
« Mais
tout de même », me demandiez-vous l’autre fois en sanglotant au téléphone,
« vous accepterez bien d’épargner Molière ? ». Non. Encore
moins. Le prochain qui me ressert la blague de « Quoi de neuf ? Molière… »,
je l’encule sur le champ. Molière est irrémédiablement vieux. Ses mots sont
vieux, ses tournures et son style prétendument direct et léger me donnent mal
à la tête, ses personnages et ses décors sont vieux, son humour, surtout, est
une misérable antiquité. Il faut être de bien mauvaise foi pour faire mine de
rire aux boulevardesques Fourberies de
Scapin, à ces Précieuses Ridicules
caricaturales jusqu’à la nausée, au grossier Malade
Imaginaire, au monocorde Avare et
autres Tartuffe(s) à la crème.
Toutes ces farces connement pédagogiques sont, quoi qu’en disent les
snobinards de l’Education Nationale, atrocement dépassées, définitivement
poussiéreuses. Plutôt crever la gueule ouverte que de revoir Dom Juan, l’Ecole des Maris ou
le Bourgeois Gentilhomme, ces
fabulettes à deux balles et à la morale de plomb, qui n’ont pas quatre siècles
et qui en paraissent cent ! Il n’y a guère que le Misanthrope qui eût pu m’inspirer un commentaire moins tranché,
mais l’auteur est passé totalement à côté du sujet.
Je
crois inutile de vous entretenir davantage de mon sentiment à l’égard de vos
« classiques ». J’ai trop vomi dans ma jeunesse au sortir des
tapageuses représentations de toutes ces pièces assommantes, qui ne diffèrent
des fossiles que parce qu’elles sentent
le cadavre à plein nez, pour accepter une quelconque façon de compromis.
Soyez
raisonnables, amis : il y a des milliers de gens qui rêvent d’écrire de
très belles choses sur le théâtre ; ouvrez leur vos colonnes, partagez
leur passion pour l’épuisante Nuit des Rois, le cauchemardesque Bajazet, la fastidieuse Rodogune,
et le mortel Georges Dandin… et
foutez moi la paix.
Professeur Rollin