La revue que vous tenez entre
les mains, - du moins le supposè-je,
car c’est encore la meilleure façon de la tenir – n’a pas encore un an
d’existence que déjà elle incite à soulever une question primordiale,
cruciale, qui intéresse, au delà des amateurs de théâtre que nous sommes,
toutes les revues spécialisées, et, au delà des revues spécialisées, tout
le monde.
La
question peut s’énoncer ainsi : Soit une revue spécialisée dans un
domaine D et dont le numéro N contiendra x articles rédigés par x rédacteurs
indépendants. Soit à présent Untel, l’un de ces rédacteurs pris au hasard,
s’apprêtant à rendre sa copie sans connaître, naturellement, la teneur des
(x-1) autres articles qui figureront dans le numéro N à paraître. Deux
options s’offrent alors à Untel :
1) Rédiger
un article portant sur le domaine D, qui constitue la spécialité de la revue,
avec le risque de décourager le lecteur, las de la monotonie des sujets abordés.
2) Rédiger un article portant sur le domaine (U-D), - où U représente
l’ensemble des sujets abordables dans une revue quelconque -, prenant le
risque de décevoir le lecteur qui, ayant acheté intentionnellement cette revue
spécialisée dans le domaine D, ne souhaite pas être entretenu d’autre chose
que de ce qui a trait à D.
Quel est pour Untel le choix le plus judicieux ?
Traduisons
cette problématique dans un langage plus quotidien : Georges, beau brun,
34 ans en Octobre prochain, travaille pour la revue « Pêche au gros »,
qui s’apprête à publier son numéro 2624, lequel numéro sera acheté
notamment par le fidèle Hubert, employé de mairie en préretraite. Si Georges
décide de livrer un article sur « l’harmonie dans la musique de Dvorak»,
Hubert sera-t-il heureux de se changer les idées en le lisant, ou bien se
sentira-t-il, lui le vieux passionné de pêche au gros, trahi, désemparé, écœuré,
exclu ? Et si au contraire Georges livre une contribution bien documentée
sur les moulinets de pêche au gros, Hubert se réjouira-t-il de rester le nez
collé à sa chère pêche au gros, ou bien déplorera-t-il que personne, et en
particulier pas Georges, ne soit venu égayer d’une autre couleur - et
pourquoi pas musicale ? - ce gros numéro 2624 ?
Dans
l’incertitude qui le ronge, Georges doit-il se mettre à boire, ou au
contraire cesser de boire ?
Dans le cas où il se met à boire, Georges doit-il boire du vin dans des verres
à eau ou de l’eau dans des verres à vin ?
Ou encore un mélange d’eau et de vin dans des verres hybrides ?
Dans le cas où il cesse de boire, Georges est-il plus avancé pour autant ?
On peut débattre à l’infini de cette question – boire ou ne pas boire ?
– et des questions connexes. Je me permets cependant de vous donner mon avis
personnel.
Georges doit faire le ménage dans sa vie et dans sa tête. Il faut qu’il se
remette à faire du sport, qu’il mange plus équilibré, qu’il se donne les
moyens de dormir plus et mieux. Il faut qu’il cesse de fréquenter ceux de ses
amis qui n’ont pas les idées en place, et qu’au contraire il se rapproche
de ceux d’entre eux qui raisonnent juste et bien. Il doit passer avec ces
derniers de longues soirées paisibles sans alcool et sans stupéfiants, pour réfléchir
avec ténacité et profondeur à des problèmes de haute volée. Il faut que
Georges pense un peu moins aux jolies femmes et un peu plus à la philosophie.
Il doit redevenir, car il l’a été, un citoyen responsable, engagé, bien
informé, tolérant, dynamique. Il faut qu’il se rase chaque matin, qu’il
prenne soin de s’habiller correctement, qu’il traverse dans les clous,
qu’il respecte scrupuleusement le Code de la Route, ainsi que tous les autres
Codes. Il faut qu’il veuille, il faut qu’il bouge, il faut qu’il vibre.
A ces simples conditions, Georges pourra trancher avec justesse le dilemme qui
lui barrait la route.
Dans les cas contraires, Georges amorcera sans pouvoir réagir une longue
descente vers l’enfer. Il sera chassé de partout, et en premier lieu de
« Pêche au gros », puis de toutes les revues contrôlées par le même
éditeur, puis de toutes les revues. Il contractera des kyrielles de maladies
invalidantes, et sera privé de ses droits civiques pour l’éternité. On le
verra bientôt, saoul comme un polonais, ramper dans les arrière-cours du
quartier chinois d’une ville de province qui n’en comporte pas (de quartier
chinois), et quémander la bave aux lèvres un quignon de pain dans une épicerie
qui n’en comporte pas (de pain). Georges va mourir comme un chien.
Il faut que cette mort lamentable nous serve de leçon et d’exemple. Il faut
que nous refusions d’être spécialisés. Et, sur cet élan, il faut que nous
refusions tout. Absolument tout. Y compris de conclure.
François
ROLLIN