Saïda Churchill

J'ai failli changer le nom du site. "Saïda Churchill est assurément plus drôle que pas mal de ses contemporains, voire tous", qu'il a failli s'appeler. Mais plusieurs facteurs ont fait que finalement non : en premier lieu, et je le rappelle, je ne suis ici que taulier intérimaire, une sorte de locataire de la fonction, et je ne me sens pas le droit de changer un des fondements du site gravé dans le marbre par Marcel de Guérande ; en second lieu il aurait alors fallu, et carrément, changer de nom de domaine, or mis à part que je viens de rempiler pour deux ans auprès de notre registrar, comme on dit, cette décision aurait pas mal sapé l'identité du site et la visibilité qu'il a mis des années à acquérir sur eul'ternet eud'brun, ce qui aurait été, avouons-le, un peu ballot ; en dernier lieu, enfin, allez savoir comment, figurez-vous que Marcel le Ment aka "l'ineffable" a eu vent de mon projet embryonnaire et m'a illico transmis un dossier exhaustif en 78 feuillets m'expliquant pourquoi il ne fallait pas le faire, avec analyse complète des pour et des contre, étude de marché sur 14 pays et synthèse explicative en cinq parties. Mettez-vous à ma place : je ne suis pas plus fort qu'un autre, quoi qu'en dise la légende, et j'ai abdiqué. Pas tout de suite, hein : j'ai tenu jusqu'à la 61ème page. Et puis *pouf*, je me suis effondré, implorant, suppliant, réclamant la libération ou la mort.

Donc "François Rollin est sensiblement plus drôle que Guy Bedos".

Après m'est venue l'idée de rajouter "Mais pas forcément que Saïda Churchill". Ça ne manquait ni de chien ni d'audace, et ça retranscrivait fidèlement une réalité qui m'avait sauté à la gueule quelque temps plus tôt, mais bof, je ne sais pas, ça alourdissait quand même pas mal un titre déjà long, et puis les trois raisons sauf une évoquées plus haut restaient valables. Donc non, non plus.

Bon. Tout ça c'est bien beau, mais vous vous demandez sans doute a) qui est donc Saïda Chruchill (pour la plupart d'entre vous du moins) et/ou b) pourquoi cet engouement soudain et violent ? Pas compliqué : j'ai vu son spectacle. C'est tout. Je vous raconte ? Évidemment, je vous raconte.


J'arrive...

J'arrive

J'ai assisté à un enterrement. Ben oui, une dernière c'est une sorte d'enterrement, mais en l'occurrence un enterrement joyeux car il m'aura donné l'occasion de passer un peu de temps avec mon cher camarade feu Marcel de Vélo et, aussi, parce que le spectacle en question est un des plus brillants et drôles auxquels il m'ait été donné d'assister, et ce depuis un sacré bon moment, pointures comprises. "J'arrive", que ça s'appelle. Enfin, que ça s'appelait. De et par Saïda Churchill, donc, que je ne connaissais guère, voire pas, jusqu'alors, et c'est bien dommage. J'aurai l'occasion d'aborder la non-couverture médiatique de l'artiste par ailleurs. Le spectacle, impossible à résumer, présente l'artiste seule en scène pendant une heure vingt, à vue de nez, non stop. Sans interruptions. Sans sketches. Sans tout ce qui fait qu'un spectacle comique est un spectacle comique. Mais avec tout ce qui fait qu'un spectacle est drôle. La nuance est importante et ne vous aura certes pas échappé. N'y allons pas par quatre chemin, et puisqu'on n'échappera pas à la comparaison autant l'évacuer tout de suite : la structure est la même, vous l'aurez compris, que celle de "Colères". Et tout ce qui nous avait fait dire à l'époque que c'est la seule valable pour obtenir un truc chouette se confirme ici : un bon texte (entendez "brillant et drôle", je ne trouve décidément pas de synonymes valables) ininterrompu, faisant volontiers référence à lui-même, soutenu par un jeu d'acteur plus que solide, là réside la formule à mon avis imparable. Ça paraît tellement simple qu'on se demande pourquoi tout le monde ne l'applique pas.

Je vais vous dire pourquoi tout le monde ne l'applique pas. En premier lieu, et de façon évidente, tout le monde n'a pas le talent pour le faire, loin s'en faut. Parvenir à maintenir l'attention d'un public sur plus d'une heure réclame des dons d'auteur et de comédien peu fréquents. Essayez donc d'écrire ne serait-ce qu'un sketch un peu valable, vous vous rendrez alors compte d'une infime parcelle de la difficulté de l'exercice. Et essayez ensuite de jouer le dit sketch de façon convaincante, ça devrait finir de plomber vos illusions. Vous allez sans doute me dire "mais moi j'suis pas un comique". La dame en question non plus, andouille. Suivez, un peu. En second lieu, à supposer qu'un gaillard aurait le talent pour le faire (je recause de la formule magique, là. Je sais, c'est un poil brouillon), faut admettre que ça paye peu, voire pas. En dehors de Rollin qui a bien tiré son épingle du jeu, mais plus grâce à son personnage du Professeur Rollin qu'à "Hirondelles de saucisson" ou "Colères" restés somme toute assez confidentiels, la formule n'a amené personne sur le devant de la scène médiatique. Comme quoi, s'il en fallait une preuve, la notoriété ne se nourrit que parcimonieusement de talent. Et la demoiselle dont on cause ici en est un exemple flagrant : qui a déjà entendu parler de Saïda Chruchill, levez le doigt ? Voilà, la démonstration est finie.

"J'arrive". La comédienne arrive, donc, sur scène, pour nous expliquer tout un tas de choses sur elle, ce qu'elle aime, ce qu'elle n'aime pas, ce qui la révolte, ce qui l'inquiète ou, juste, ce qui l'agace. Et là, pour un Marcel normalement constitué, se produit une sorte de choc mental. Figurez-vous que tout, ou presque, ce qui m'est passé par la tête à l'évocation des sujets abordés par la donzelle sur scène a trouvé un écho quasi parfait sur cette même scène. Je peux vous affirmer que c'est assez perturbant. Qu'elle parle des hommes, des femmes, des comiques, des cons, des autres, je croirais m'entendre, mais en mieux. C'est très troublant. En mieux et en plus drôle, évidemment, sans cette acidité de ton qui peut me caractériser à l'occasion, sans ce vilain cynisme dont je n'arrive que trop rarement à me défaire. Saïda Churchill conspue son prochain, mais elle le fait avec une franchise presque souriante, ce qui constitue à mes yeux un exploit. Et en faisant rire, hein. C'est pas parce qu'on n'est pas un comique qu'on n'a pas le droit de faire rire. Et elle ne s'en prive pas. Que ce soit par le texte ou par le jeu, les occasions ne manquent pas, et au bout du compte la presque heure et demi passée à écouter et regarder quelqu'un parler tout seul, évènement a priori peu naturel, n'en paraîtra guère plus que le sixième, à savoir un quart d'heure pour les moins rapides d'entre vous. Réjouissant et frustrant à la fois.

Je ne vous donnerai pas plus de détails concernant les propos abordés, le jeu, la mise en scène : vous n'aviez qu'à y aller. Mais là, vu que la représentation à laquelle j'ai assisté était la dernière, c'est râpé pour vous. "Bien fait pour leur gueule" dirait volontiers Saïda, de mémoire. J'abonde. Enfin, j'abonderais si ça n'était pas réellement dommage pour l'artiste en question. Faute d'une promotion suffisante, son talent aura échappé au plus grand nombre. C'est une injustice. Une de plus, me direz-vous. Certes. Mais voyez-vous, bizarrement, c'est pas ça qui me console.



Sujet : Chomsky !




Le nouveau spectacle de Saïda Churchill, que je n'ai pas encore vu mais dont tout me laisse à penser qu'il est du même tonneau que "J'arrive", se joue en ce moment au théâtre Déjazet à Paris. Jusqu'au 4 mars. Je ne peux que chaudement vous recommander de vous y ruer, histoire, un soir au moins dans votre vie, de faire quelque chose d'intelligent de votre temps.

D'une façon générale et pour se maintenir au courant de nouvelles de l'artiste sans doute plus à jour que celles présentes sur cette page, on se réfèrera avec profit au site officiel de l'artiste.