THE
SCHOFF SHOW
La chronique de Marcel Schoff
Cher
Lecteur,
On saisit
incomparablement plus de choses en s’ennuyant qu’en travaillant, l’effort
étant l’ennemi mortel de la méditation.
Cioran.
Cette
première chronique sera, vous l’aurez compris, un hommage douteux et
maladroit à John Kennedy Toole, ou plutôt à son anti-héros fascinant, le
volumineux Ignatius J. Reilly dont on m’a tant rebattu les oreilles en ces
lieux que la lecture de La Conjuration des Imbéciles devînt pour
moi une condition nécessaire à l’affirmation de mon statut de Marcel, statut
dont je commençais à douter de la solidité car, bien qu’étant loin d’être
le dernier intronisé en cette confrèrerie, je n’en avais néanmoins acquis
ce-dit statut que par un texte certes agressif et flamboyant sur la forme, mais
pauvre et facile sur le fond, texte traitant de l’émission de notre ennemi
commun et mafflu, émission alors bi-mensuelle, vous imaginez un peu. Et depuis,
plus rien. D’où l’idée de cette chronique d’une fréquence pour le
moment indéterminée et que j’affublerai de l’adjectif ronflant de « culturelle »
afin de justifier par avance mes futurs dérapages sur les terrains musicaux et
cinématographiques, le reste du propos demeurant aussi éloigné de la chose
culturelle que Philippe Candeloro de la rigueur grammaticale. Je dois l’avouer
également, le pied me fut d’autant plus vite mis à l’étrier que je m’étais
infligé la rédaction d’un texte suite à de confus vœux électroniques sur
lesquels je préfère ne pas m’étendre.
Allons
bon, une rubrique culturelle me direz-vous ! Et bien soyons originaux,
faisons le bilan de l’année 2001. A vrai dire, qu’en restera-t-il
dans quelque temps? Le dernier Lynch au cinéma, le troisième album de
Sparklehorse et basta, fermez le banc, c’est tout pour cette année. Et aussi
pour ce qui est de la « culture » dans cette chronique. Pourtant,
cela serait tellement facile de s’enflammer sur certains films français
se voulant plus gros que le bœuf américain ou encore sur de nouvelles stratégies
marketing où promotion passe avant création. Mais, voyez-vous, moi j’aime
bien les L5.
Trêve de
circonvolutions, le sujet principal de ce texte, tout du moins avant qu’il ne
dérive dans d’improbables digressions (et je revendique pleinement
l’utilisation de cet adjectif parfois raillé en ces lieux), sera Ignatius
dont apparemment seuls Riigolax et votre serviteur ignorions l’existence il y
a quelques semaines encore. Et nous passions alors à côté d’un monument, et
je parle aussi bien du livre que de son personnage principal. Je ne vous
livrerai pas ici une sommaire description d’Ignatius, lassé d’avoir lu peu
ou prou le même texte sur divers sites, à croire que tout le monde a allégrement
puisé dans les quelques phrases d’introduction présentes dans le livre (pour
les éditions Robert Laffont tout au moins). La mesquinerie humaine n’a donc
pas de limites. Non. Je m’intéresserai davantage à la dangereuse influence
qu’eut ce livre sur mon comportement quotidien. Je dois tout d’abord préciser
à mon lecteur que ma situation est par certains points, et non des moindres,
comparable à celle de l’imposant Ignatius : je loge actuellement chez
mes géniteurs, malgré une majorité civile dépassée depuis de nombreuses années
déjà et je suis poussivement en quête d’emploi après de longues études et
de parfois tumultueux rapports avec le corps enseignant. Certes, ma mère ne
cache pas de bouteilles dans le four de sa cuisine et je n’ai nul obligation
de subvenir aux besoins de mon foyer, mais mes journées passées à écrire
reclus dans ma chambre me firent craindre quelques temps à une identification
pathologique à l’individu à la casquette de chasse verte. Après quelques vérifications
rapides (absence de gant douteux en caoutchouc près de mon lit, certes un sabre
dans un coin mais point celui d’un pirate), je me mis à songer pour la première
fois de ma courte existence à mon anneau pylorique qui ne s’était pour
l’instant que peu manifesté par d’intempestives fermetures et contrariétés
conséquentes pour la vie en communauté.
Cependant,
je prenais un malin plaisir à allumer la télévision familiale, dans le seul
but de tomber nez à nez avec des émissions flattant les plus bas instincts de
l’individu, lorsque toutefois elles tentaient de flatter quelque chose. Cela
engendra d’épiques discutions au sujet, par exemple, de la fascinante chaîne
exotique Bloomberg, symbole répugnant de l’ultracapitalisme mondialisant pour
moi, simple outil servant indirectement à permettre ma prétendue oisiveté
pour d’autres. Je passerai sur les visions compulsives du Rock Press Club,
autre émission d’une autre chaîne exotique, dans laquelle de vieux jeunes
(toujours moins triste que les jeunes vieux, « cœur de cible » de
la chaîne suscitée) s’époumonent à couper leurs cheveux, qu’ils ont en
nombre (enfin pas tous), en quatre, le tout sous la direction pittoresque d’un
animateur perpétuellement hilare, ayant visiblement oublié de laisser son
perfecto au vestiaire. Quelle déchéance, c’est moi qui vous le dis.
Le coup
de grâce vient de m’être porté par une lénifiante adaptation télévisuelle
de la passionnante trilogie marseillaise de Jean-Claude Izzo, pour laquelle
Alain Delon lui-même avait daigné sortir de son chloroforme helvétique. Un
massacre. « Total Khéops », premier tome de cette série noire,
dont le nom n’est en aucun cas un hommage à un membre d’un fameux groupe
local, est défiguré, Izzo se retourne trois fois dans sa tombe et Marseille
est présentée comme un croisement cauchemardesque entre Taxi et le plus
mauvais des Navarro davantage que comme dans les magnifiques films de Guédiguian.
Et je passe sur les flash-backs en noir et blanc avec force ralentis et
ricanements juvéniles, l’un des pires poncifs cinématographiques. Bref,
cette adaptation a la légèreté d’un pudding au couscous et le monde court
à sa perte.
Mais ce
texte n’a que trop duré, je me sens imperceptiblement me rapprocher d’un
Alain Rémond de sous préfecture et j’imagine que cette lecture prend sans
aucun doute sur votre temps de travail, travail pour lequel je dois me mettre en
quête afin de vous livrer prochainement de véritables chroniques culturelles
de jeune travailleur.
Jusqu’au revoir,
Schoff, votre jeune travailleur en devenir.