<Marcel Sassétou> Vous connaissez la gare de Châlons-en-Champagne ? Oui, cela ne m'arrive plus beaucoup en ce moment, mais il faut que vous dise qu'il m'est souvent arrivé, dans un passé assez récent, de devoir m'arrêter à la gare de Châlons-en-Champagne. Oui, d'ailleurs, je dois vous préciser que ce n'est finalement pas si récent que ça, puisqu'à l'époque - je m'en souviens très bien - la ville ne s'appelait pas encore Chalons-en-Champagne, mais Châlons-sur-Marne.(Vous savez que la ville a changé de nom ?). Et d'ailleurs - c'est amusant ! - et je m'en souviens encore davantage puisque c'est encore plus récent (oui : souvenez-vous que je vous ai dit qu'il m'arrivait de temps à autres de devoir retourner à la gare de Châlons-en-Champagne) et bien figurez-vous que j'y étais il y a à peine trois jours et que sur les quais, de la gare de Châlons-en-Champagne, é bin il y a toujours les panneaux Châlons-sur-Marne ! de sorte que les usagers qui arrivent en gare de Châlons-en-Champagne, dans leur wagon corail, <Marcel de Guérande> se demandent s’ils doivent descendre ou non du train. C’est ce que j’ai pu vérifier en montant dans mon wagon, au moment précis ou une dame vraisemblablement âgée hésitait à en descendre.

- Pardon monsieur, m’interrogea-t-elle, nous somme où ici ?
- A Châlon-sur-Marne, lui répondis-je, riant d’avance de l’effet de ma taquinerie en désignant le panneau erroné, c’est comme le Port-Salut, c’est écrit dessus.
- A bon ? Nous sommes à Port-Salut ? J’ai du me tromper de train alors…
- Pour sûr Arthur, lui répondis-je, réprimant un sourire.

Je la laissai à son embarras, et m’installai confortement. Elle ne tarda pas à me rejoindre.

- Bon, et bien ça doit être la prochaine, poursuivit-elle en examinant son billet d’un œil incrédule. C’est curieux tout de même, je n’aurai pas pensé que Port Salut était dans le champenois.

Le train redémarra, <Marcel De Vélo> et
quelques minutes plus tard, une sonnerie stridulente rententit dans le wagon, façon lambada interprétée sur un kazou par un pulmonaire chronique.

Ma compagne de voyage, mamy Port-Salut comme j'aime à l'appeler depuis, farfouille dans son sac, en extirpe un portable, se le plaque contre l'oreille, et se met à hurler avec son interlocuteur. J'entendais évidemment pas ce que celui-ci disait, mais les vagissements de mamy Port-Salut suffisaient:

- "Je suis encore dans le train, on doit avoir un peu de retard"
- "Comment?"
- "J'entends pas"
- "Plus fort"
- "Il vient de repartir de la gare de Châlons? Mais c'est pas possible, on vient à peine de passer Port-Salut"
- "Port-Salut, oui"
- "Plus fort"

Elle lèva la tête vers moi, l'air hébété. Je plongeai la mienne dans mon journal, en réprimant un gloussement.

- "Ben oui, je pensais bien que c'était pas dans la région, mais..."
- "Ne parle pas comme ça à ta mère hein... c'est un monsieur dans le train, qui m'a dit qu'on était à Port-Salut..."
- "Oui, un monsieur... il est encore en face de moi"
- "Ah ne crie pas si fort, ça fait des larsens avec mon sonotone. Je ne sais pas si..."

Elle hésite, se compose un air sévère, et me tend son portable, en m'indiquant que son fils voulait me dire deux mots. Bon, tant qu'à blaguer un peu, me dis-je, allons-y carrément, alors je prends le portable, et je me fends d'un bon vieux "Allo! Ici la boucherie Sanzot!", pour mettre le gars en bouche.

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas goûté la plaisanterie!


La suite de Marcel Sassétou ou la suite de Marcel de Guérande


<Marcel Sassétou> Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas goûté la plaisanterie! Et pendant qu'il commençait de m'insulter de façon cavalière, persuadé désormais qu'il n'était pas victime d'un des nombreux canulars de sa vieille bigote de mère, je ne pouvais m'empêcher de penser aux conséquences de ma plaisanterie infantile : oui, et maintenant j'en étais sûr, cette pauvre femme voulait vraiment descendre en gare de Châlons. En Champagne ou sur Marne, peut lui importait alors! Quand elle était debout entre les deux wagons, près du cendrier de secours et des toilettes, ce n'était certainement pas pour - Tiens ! A ce propos : non rassurez-vous je vais finir cette anecdote (car le meilleur est à venir), mais rappellez-moi à l'occasion que je dois également vous raconter une croustillante anecdote qui m'est arrivée dans les toilettes de la cafétéria de la gare de Châlons-en-Champagne. Oui il y a trois jours je suis monté en gare de Châlons, mais à l'époque je descendais en gare de Châlons ! Ce qui explique que j'ai eu souvent affaire avec ces fameuses toilettes de la gare de etc, etc ... Je peux compter sur vous ? -. Bon où en étais-je ? Oui ! donc, quand elle était debout entre les deux wagons, <Etienne Bareth> près du cendrier de secours et des toilettes, ce n'était certainement pas pour revisiter "Le lac des cygnes" par une interprétation personnelle et novatrice, avec déboîtement de prothèse de hanche, salto arrière de Samsonite à roulette et expectoration de râtelier à chicots.

Quoique, finalement. En y réflechissant bien, et en l'observant plus attentivement, je me rendis compte que cette surprenante mamy Port-Salut était équipée en série d'une paire d'écouteurs minuscules vraisemblabement reliés à un baladeur, lui même certainement emmitouflé entre deux des nombreuses couches de jupons qui devaient s'entasser sous sa robe noire à paillettes. Si on ajoutait à cela que sur sa fameuse Samsonite trônait, bien en évidence, un autocollant criant à la face du monde : "Tchaïkovski forever !", ma thèse de la mamie à tutu prenait corps de façon de plus en plus vraisemblable. N'avais-je d'ailleurs pas remarqué, l'avant-veille au soir, une affiche annonçant une représentation du dit "Lac des cygnes" par la compagnie Rotule, annoncée pour ce soir à Vitry-le-François?
Ma décision était prise. L'heure n'était plus <Marcel Sassétou> aux palabres cellulaires!

« Monsieur, je me garderai bien de vous juger par le seul biais de votre connaissance exhaustive du vocabulaire ordurier. Toutefois, abruti, [là j’ai marqué un point car il ne l’avait pas employé ] veuillez cesser ce lynchage téléphonique : l’heure est grave ! Où êtes-vous actuellement ?
- […]
- En gare de Châlons-en-Champagne. Qu’y a-t-il d’écrit sur les panneaux ?
- […]
- Châlons-sur-Marne! [il est fort le bougre ! Voyons comment il réagira à ce second test] Avez-vous quelque chose de particulier à me raconter à propos des toilettes de la cafétéria de la gare de Châlons-en-Champagne ?
- […]
- Comment ? Parlez plus fort !
- [...]
- Ah ! Vous avez une anecdote à ce propos mais vous n’avez pas le temps de m’en dire plus. Oui, je comprends !
- […]
- Je vous demande pardon ? Ah oui : que je n’oublie pas de vous rappeler, à l’occasion, que vous avez cette anecdote sous le pouce. C’est entendu, c’est entendu ! Mais …
- […].
- Promis ! Tou…
- […].
- Non je vous assure que je n’y manquerai pas ! Re…
- […].
- Ecoutez, Monsieur, une promesse est une promesse, et si je vous ai promis de vous rappeler, à l’occasion, qu’il vous reste une excellente anecdote à me raconter, croyez-moi vous pouvez considérer cet engagement comme un pacte d’acier ! Comme une parole d’honneur, un serment … d’indien, un échange de sang, un juré-craché, un si-j’mens-j’meurs, un croix-de-bois-croix-de-fer-si-je-mens-je-vais-en-enfer. D’ailleurs, ça c’est une preuve, j’ai moi-même demandé à des gens qui sont actuellement devant moi de penser à me rappeler, à l’occasion, que j’ai une excellente anecdote à leur raconter sur les toilettes de la gare de Châlons-en-Champagne ! Alors s’il vous plaît !
- […]
- Des gens … que vous ne connaissez pas, non.

(A suivre...)

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<Marcel de Guérande> Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas goûté la plaisanterie!

- Ecoutez, il me répond, je ne suis pas d’humeur à plaisanter. Je suis actuellement à la gare de Châlon-en-Champagne, j’attends ma mère qui devait arriver par le train de midi, mais le train de midi vient de passer et elle n’y était pas. Ou êtes vous au juste ?

J’sais pas vous, mais moi, les gars qui ne comprennent pas la plaisanterie, ça me débecte. Je décidai donc de continuer sur la boucherie Sanzot:

- Ecoutez monsieur, je travaille, j’ai des clients qui m’attendent dans la boutique, alors si c’est une plaisanterie, laissez moi vous dire qu’elle est de mauvais goût.

Je raccrochai alors le téléphone, qui ne tarda pas à sonner à nouveau. Je poursuivis résolument sur le même thème.

- Allo, ici la boucherie Sanzot !
- Ah bon ? La boucherie Sanzot ? C’est pas Mauricette ?

Ce n’était plus son fils, mais une autre personne! Une vieille dame, à en juger par sa voix éraillée <Marcel Sassétou> et aigue. Diable! Le portable qui semblait tellement anachronique dans la main de Mauricette Port-Salut - puisqu'elle avait désormais un prénom - était un élément de sa panoplie : ses amies de thé dansant semblaient en être toutes équipées. ce portable n'était pas de ceux qu'on laisse aux enfants pour ne pas les perdre dans les parcs-à-ploucs, ou de ceux qu'on utilise pour retrouver Papi perdu au Brico-marché, et pas non plus - fatalement - de ceux qu'on laisse à sa mère pour lui reprocher de ne pas être descendu à la gare de Châlons-en-Champagne et de perdre son temps dans une boucherie.

Tout à coup, une très désagréable sensation interrompit ma conversation téléphonique. Telle une femme indienne mariée qui aurait décidé - ne me demandez pas pourquoi - de mettre son doigt sur sa tache rouge, je ressentit de plus en plus distinctement une pression froide et circulaire au milieu de mon front. J'effectuai une superbe double rotation des orbites pour terminer par un non moins superbe strabisme convergent supérieur (à en faire palir Sartre) pour déterminer la cause de ce désagrément : pas de doute ! Mauricette et moi ne faisions plus qu'un : nous nous retrouvâmes reliés par le truchement de son bras, prolongé par un PP7* avec silencieux. Moi qui en était resté aux gangs de vieilles dames avec sac à main (et encore : c'était à la BBC il y a plus de 25 ans !) je mesurais, un peu tard, les progrès stupéfiant du troisième âge.

"Dites-moi, monsieur le boucher", me dit-elle d'un ton courtois et terrifiant qu'ont ses grands-mères qui ont le droit de tuer, "comptez-vous encore longtemps utiliser mon portable à des fins professionnelles?"**

[* précision sans doute inutile : PP7 = arme de 007]
[** ceci n'est pas une chute]

(A suivre...)

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