Dans la série "Tirons sur l'ambulance": Devenez imitateur en dix minutes

    Ceci est une méthode destinée à faire de l'imitateur débutant une star internationale de l'imitation. En six points cruciaux (Le don d'imitateur, Les textes, Les personnages imités, La mise en scène, Le costume, Parler de son art), elle vous enseignera les ficelles du métier d'imitateur, tout en vous indiquant les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber. Complétée de document annexes et d'exercices pratiques, cette méthode se veut résolument pragmatique et professionnalisante. Elle s'adresse tant aux débutants qu'aux imitateurs expérimentés désireux de parfaire leur technique et leur stratégie de communication. Si vous en respectez les enseignements à la lettre et pratiquez assidûment les exercices qui vous y sont proposés, le succès vous sera assuré.

1- Le don d'imitateur

    La qualité première de l'imitateur, celle qu'il est impératif d'acquérir si l'on souhaite exercer ce métier, et sans laquelle toute possibilité d'avenir est rigoureusement exclue est la suivante: être un mauvais imitateur

Et oui! Aussi bizarre et paradoxal que cela puisse paraître, un bon imitateur est un mauvais imitateur. Un bon imitateur est une personne qui possède un petit talent d'imitateur, mais jamais un don ahurissant pour l'imitation. Ce petit talent d'imitateur peut éventuellement être travaillé et retravaillé jusqu'à devenir un talent d'imitateur, mais jamais au grand jamais un bon imitateur ne doit envisager sa carrière sur les bases d'un don exceptionnel.

Les deux exercices suivants vous permettront d'acquérir la médiocrité requise. Nous vous conseillons de les maîtriser avant d'aller plus avant dans cette méthode.   

Exercice numéro 1:

Procurez vous les vidéos des spectacles de divers imitateurs célèbres, et reproduisez les même voix, dans les mêmes intonations, sur les même textes. Le but de l'exercice est de parvenir à imiter les imitateur, en un peu moins bien.

Cet exercice est un classique, que conseillent toutes les grandes stars. Il permet de se débarrasser de toute forme d'originalité, nuisible à l'imitateur. Dans ses Exercices pratiques pour imitateur débutant ou confirmé (Editions du désert créatif, 1995), Dany Mauro préconise de n'imiter que Jean Roucas durant les trois premiers mois de l'apprentissage. Nous serons moins restrictifs, et étendrons la liste à Patrick Sébastien et Yves Lecoq. 

Exercice numéro 2:

Sur quelques accords programmés sur un synthétiseur Bontempi (si possible, sorti d'usine avant 1984), interprétez un air connu avec successivement les voix de Serge Gainsbourg, Gilbert Bécaud, Renaud, Paul Préboist et Bourvil. Chaque transition d'un artiste imité à l'autre doit être incertaine. Le but de l'exercice est qu'à partir des deux dernières voix, on ne reconnaisse plus du tout l'artiste imité.  

Un autre classique que cet exercice numéro 2, usuellement appelé "exercice du melting-pot", qui offre une véritable base de travail pour l'élaboration de vos futurs sketchs.

2- Les textes

    La qualité seconde de l'imitateur, intimement lié à la première, est que les textes de l'imitateurs se doivent d'être systématiquement mauvais, voire consternants. Là encore, si vous possédez un réel don pour l'écriture et le bon esprit, abandonnez tout de suite la carrière d'imitateur, même si votre faculté à reproduire les voix de vos contemporains n'est que piètre.

Ne faites jamais preuve d'originalité: ne cherchez pas à vous différencier de vos homologues, fuyez toute originalité verbale et stylistique, tournez le dos sans réfléchir à la moindre notion de personnalité, et insérez vous le plus ouvertement possible dans l'une des deux écoles d'imitateurs homologuées et reconnues par la corporation: 
-l'école J'imite le Bébète-show (écoutez ta gueule, en tant que maire de Paris, crac crac, etc...)
-l'école J'imite les Guignols de l'info (mangez des pommes, putain deux ans, etc...). 

La seconde est la plus à la mode et celle qui remporte le plus de succès, notamment car elle séduit le public jeune, qui fait office de leader d'opinion. Mais il ne faut pas négliger la première pour autant, le public des imitateurs se composant dans une large part de personnes retraitées (voir tableau ci-dessous).

Le public des imitateurs:

Personnes âgées (+ 60 ans): 46%
Comités d'entreprise: 31%
Sarthois(es): 13% 
Curieux pris au piège: 9%
Amateurs d'imitateurs: 1%

 Source: Mairie du XIIème  arrondissement

Exercice numéro 3:

Parmi les phrases suivantes, lesquelles retiendriez vous pour composer un sketch?

Non mais dîtes donc! Elle va marcher beaucoup moins bien maintenant...
J'ai l'impression que tout le monde s'est un peu empressé de l'oublier.
But it's my only line!
Salut c'est Brigitte Bardot, moi j'suis comme Pascal Sevran, j'aime bien les jeunes phoques.
Va chier à Courtenière-en-Bauge, toi au moins tu sais ou c'est.
On m'aurait menti?

3- Les personnages imités

    Troisième des règles d'or de l'imitateur, à laquelle il ne faut surtout pas déroger sous peine de provoquer le désintéressement du public: n'imitez que des gens n'ayant plus qu'un rapport lointain avec l'actualité. Préférez systématiquement des personnalités pas forcément au top de leur carrière, mais dont on se souvient encore, à des personnalités trop récemment arrivées sur les plateaux télévisés et dont le succès n'est pas nécessairement voué à perdurer. 

D'une manière générale, n'imitez que des gens âgées d'au moins 50 ans. Car n'oubliez jamais que votre public est majoritairement âgé, et qu'il s'identifiera plus facilement à des anciens qu'à des jeunes. A titre indicatif, nous vous proposons les quelques exemples suivants:

Politique 
Indiqués: Jacques Chirac, François Miterrand, Raymond Barre. 
Contre-indiqués: Patrick Devedjian, Alain Krivine, Jean-Pierre Blasy.

Chanson 
Indiqués: Julien Clerc, Gilbert Bécaud, Charles Trénet.
Contre-indiqués: John Zorn, Marduk, Bass Communion vs Muslimgauze.

Médias
Indiqués: PPDA, Léon Zitrone, Guy Lux.
Contre-indiqués: Marc-Olivier Fogiel, Frédéric Taddéi, Emmanuelle Gaume. 

Cinéma
Indiqués: Gérard Depardieu, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo.
Contre-indiqués: Melvil Poupaud, Jeanne Balibar, Hélène Filières.

4- La mise en scène

    Dès lors que vous possédez un répertoire complet, tant sur le plan des personnages que sur celui du texte, il vous faut construire votre spectacle. Pour cela, il vous faut suivre scrupuleusement la ligne de conduite dite du zéro mise en scène

Pour ce faire, utilisez les services d'un metteur en scène incompétent, dont vous trouverez une liste exhaustive sur le Fichier des metteurs en scène incompétents, accessible sur rendez-vous à la Fondation Pascal Légitimus pour la mise en scène velléitaire et mollasse. Le metteur en scène incompétent revêt une importance capitale, dans la mesure ou il vous aide à enchaîner vos imitations, sous formes de sketchs, sans aucune cohérence et dans un merdier qui prend tout juste la peine d'être organisé, donnant à votre spectacle l'apparence d'un one-man show d'enculé d'imitateur sans talent.

5- Le costume

    Au contraire de vos textes et imitations, vous devrez faire montre d'une grande originalité dans le choix de votre costume de scène, tout en respectant trois règles essentielles: 

1) Les couleurs de votre costume doivent être criardes et mal assorties
2) Votre costume doit comporter au moins un artifice ridicule 
3) Votre costume doit attirer la compassion du spectateur, voire sa haine

Au delà de ces trois règles fondamentales, libre à vous de créer le costume qui vous plaît. Voici quelques exemples de costumes de scène d'imitateurs célèbres.

Frédéric Lebon (le malnommé)

Le costume de scène Frédéric Lebon observe les trois règles essentielles du costume de scène de l'imitateur:
- les couleurs sont criardes et mal assorties
- la cravate volante est un artifice des plus ridicules
- la compassion s'empare indéniablement du spectateur. 

A noter: La sobriété du pantalon noir, par contraste avec le reste du costume, ainsi que le fond jaune pisseux, viennent renforcer la réussite du costume.    

Jean Roucas

Le costume de scène de Jean Roucas mèle avec habileté et audace  trois artifices ridicules: béret, lunettes et bretelles. 

Précisions que la multiplication des artifices ridicules peut nuire au costume, en annulant leurs effets mutuellement. Il faut donc une grande expérience de la scène pour tenter se genre d'expérimentation, que nous déconseillons vivement aux néophytes. 

Laurent Gerra:

Tout le talent de Laurent Gerra consiste à ignorer une des trois règles essentielles de l'élaboration de son costume de scène: les couleurs criardes et mal assorties. Il mise tout sur la seconde règle, celle de l'artifice ridicule (un perruque), qui renforce la troisième règle de façon impressionante. 

Sylvette et Bébert:

Les costumes de scène de Sylvette et Bébert sont en apparence classiques, mais comportent néanmoins une subtilité notoire, qui fait tout le piquant de leur tenue: les chapeaux ne sont pas de la même couleur!

6- Parler de son art

    Vous possédez désormais les bases du métier d'imitateur, un spectacle écrit et mis en scène, et êtes près à tenter l'aventure. Vous devez donc apprendre à parler de votre art, c'est-à-dire à théoriser sur votre art, quitte à ce que votre propos soit incohérent et incompréhensible. Pour cela, n'hésitez pas à l'encombrer de références théâtrales (apprenez-en par coeur si vous n'en connaissez pas), de comparaisons incertaines, de formules alambiquées... c'est dans la théorisation que réside le véritable art de l'imitateur, le plus pur, et le plus difficilement accessible. 

La théorisation est impossible à expliquer. Le meilleur moyen pour tenter de l'apprivoiser est de s'inspirer des grands imitateurs. Voici quelques paroles d'imitateurs, qui nous l'espérons, vous apporterons des idées:

"J'ai essayé d'insuffler à la Zézette de mon one-man-show, en plus de son exubérance naturelle, la profondeur dissimulée des personnages Tchékoviens."
Patrice Adler, interview au journal Le Monde, avril 1987.

"Edouard Balladur a cette dimension shakespearienne du vieux roi fatigué, qu'il faut absolument transmettre sous peine de l'imiter avec trop de facilité. Le texte contribue beaucoup à la réussite de l'entreprise."
Laurent Gerra, Fréquenstar, M6, 2000.

"Contrairement à une idée reçue, les imitateurs ne se contentent pas d'imiter. Ils placent leurs personnages dans une théâtralité décalée qui ne fait que perpétuer les intentions artistiques des grands auteurs du passé. Pour ma part, je définis volontiers mes personnages comme les dignes héritiers de Molière."
Frédéric Lebon, La chose comique, Que-sais-je numéro 1124,1996.

"Il est beaucoup plus aisé à un auteur de théâtre d'écrire, tout Shakespeare soit-il, qu'à un imitateur. Car l'imitateur doit associer aux mots une dimension supplémentaire, qui redéfinit l'idée même du théâtre. Le grouick-grouick de mon Georges Marchais en est l'illustration même".
Jean Roucas, Troisième colloque sur l'art de l'imitation, université de Montréal, 1997.

"Bourvil est très difficile à imiter. Il ne faut surtout pas croire avoir cerné le personnage dès lors qu'on a enfilé un béret et apprivoisé son élocution si particulière. Il faut aussi savoir reproduire son intelligence, son esprit et sa lucidité. En cela, le travail de l'imitateur se rapproche de celui du peintre."
Patrick Sébastien, Si ma tante en avait, P.U.F., 1990.

Vous possédez désormais les clés de la réussite, à vous d'en faire bon usage. Bonne chance à vous. En espérant vous voir prochainement brûler les planche...