L'amicale des contrevenants
Vendredi dernier, c'est-à-dire, pour ceux qui ne suivent pas l'actualisation du site avec régularité, le 13 septembre 2002, Gauthier Fourcade m'a invité au théâtre de la Huchette à Paris pour la première, la troisième en réalité, de la pièce "L'amicale des contrevenants", dont il est l'auteur. L'occasion rêvée d'apporter enfin quelques éléments de réponse à la question "Que faut-il penser de Gauthier Gourcade?", qui hante cette page depuis sa création. C'est donc avec enthousiasme que, accompagné de madame de Guérande et d'un rhume carabiné, j'ai répondu favorablement à l'invitation.
Avec enthousiasme, mais non sans inquiétude.
Pas que je sois superstitieux, moi vous savez, le vendredi 13, d'ordinaire, ça me fait le même effet que le lundi 30 ou le dimanche 7. Mais là, vendredi 13 + rhume carabiné + théâtre de la Huchette, je me demandais si tout ça n'était pas un peu lié. Parce qu'il faut savoir, pour ceux qui ne sont pas parisiens, et beaucoup de nos lecteurs sont dans ce cas, que la rue de la Huchette, où siège le théâtre du même nom, est sans doute la pire rue de Paris. Du moins, du point de vue du misanthrope agoraphobe, donc de l'homme de bon goût. C'est une petite rue piétonne, dans un quartier qui l'est d'ailleurs entièrement, coincé entre Saint-Michel et Notre-Dame, que d'aucuns jugent charmant, à tort, et pour cause: le périmètre dans son entier est aux mains des restaurateurs grecs et autres débiteurs de kebabs à l'hygiène douteuse. Il y a toujours énormément de monde, une majorité de touristes, américains pour la plupart, qui trouvent ça so sweet, pas mal de jeunes, qui trouvent ça trop cool, et une belle poignée de sauvageons, qui trouvent qu'y a de la bonne meuf. Bref, ça circule, ça bruisse, ça piétine, ça pue la graille, en un mot: l'horreur. Le théâtre de la Huchette, à peine plus large qu'un placard à balais, est justement coincé entre deux sandwicheries, qui non contentes de diffuser continuellement d'écoeurantes odeurs de friture, résonnent du brouhaha pénible de leurs tenanciers, qui tapent dans leurs mains crasseuses en beuglant pour attirer le chaland, car la concurrence est rude.
Après vingt minutes d'attente, le nez coulant, dans cette succursale de l'enfer, le théâtre ouvre enfin ses portes. Nous pénétrons alors dans une petite pièce, de la taille d'un café-théâtre moyen, évidemment dotée de fauteuils inconfortables, évidemment surchauffée, malgré la présence d'un ventilateur bien intentionné au plafond. Nous prenons place, et madame de Guérande me signale alors qu'il n'est nulle part mention de notre qualité de VIP sur les billets. Au contraire, il y a écrit, textuellement: "L'amicale des contrevenants. Anonyme, zéro euros". Voilà comment Gauthier Fourcade reçoit ses invités: "Anonyme, zéro euros". Moi qui m'attendais au Champagne, aux petits fours et aux putes serviles... ballepeau. J'étais donc sur le point de commencer à pester quand le noir se fit, indiquant le début du spectacle.
Dans un décor plutôt réussi, un gars est allongé. Il dort. On sonne à sa porte. Il va ouvrir, et tombe sur un inspecteur de police qui lui apprend qu'il va mourir prochainement, et qu'il enquête sur son futur décès. Nous voilà d'emblée plongés dans la tonalité générale de la pièce: un mélange d'imaginaire absurde, mystérieux et inquiétant. On ne sait pas trop s'il faut rire, on hésite, on se tâte, on se regarde, l'auteur est dans la salle, Pierre Tchernia aussi, il s'agit de faire bonne figure, certains se lancent, ça rigole un peu, poussivement.
Moi je ne ris pas, pour plusieurs raisons.
D'abord car mon nez entreprend de son propre gré un remake des inondations dans le Gard, et qu'il me faut donc jouer du mouchoir au moment où les acteurs parlent, et non pas pendant les moments de silence, sous peine de les déconcentrer, ce qui de ma part demande une attention de tous les instants.
Ensuite parce que c'est pas dieu possible à quel point il fait chaud. Sur la scène, l'acteur, d'un naturel replet, qui joue l'inspecteur, porte une veste sur un genre de pull. C'est à se demander comment il fait pour ne pas se dissoudre dans sa sueur, mais non, pas une trace, rien, le gars est plus sec qu'une déclaration d'amitié de Gérard Miller. Notez, pour un inspecteur qui enquête sur un crime qui n'a pas encore été commis, ne pas transpirer dans l'équivalent d'un sona participe de la même inversion logique, si bien qu'on ne s'étonne qu'à moitié.
Enfin car il n'y objectivement pas matière à rire. Du moins, pas exclusivement. C'est très clair: l'inspecteur arrive, informe son hôte qu'il va mourir dans quelques jours, tout ça est joué le plus sérieusement du monde, sans la moindre fantaisie, et à moins d'être féru d'humour noir, on ne rit pas. Au fil du temps, on remarque d'ailleurs que les rires se font de plus en plus rares; le public comprend progressivement que si cette pièce a été écrite par un humoriste, elle n'a pas vocation à être comique pour autant. Elle joue tout autant sur le registre du comique, car oui, certaines répliques, tournures ou situations sont ouvertement drôles, que sur ceux de l'étrange et du dramatique. Mais au final, on y rit sans doute moins qu'on y pleure. Façon de parler, s'entend, on pleure pas en vrai, n'est pas des lopettes.
Mais revenons à nos moutons. Assez rapidement, un troisième personnage, une femme en l'occurrence, fait son apparition. L'équipe est alors au complet. C'est donc une pièce jouée par trois acteurs, aux CV déjà bien nourris comme en témoigne la petite brochure de présentation du spectacle remise à l'entrée. Et justement, il se trouve que ça se sent. N'étant pas un habitué du théâtre, art qui m'est interdit car réservé à des gens prêts à payer l'équivalent d'un mois de mon budget bouffe pour une place, une place décente, j'entends, parce que les défenseurs de la démocratisation culturelle auront beau crier que comment ça, pas du tout, on peut aller au théâtre pour pas cher, pour une bouchée de pain même, au Français, par exemple, oui Môssieur, au Français, on trouve des places à 5 euros, ben oui, mais ce sont des places où on est si loin de la scène qu'on ne distingue les acteurs des éléments du décors que par le fait que les premiers sont mobiles et les seconds non. Bref, n'étant pas un habitué du théâtre, mais plutôt du one-man-show miteux à 40 balles la place, façon bar à putes avec des comiques pas drôles à la place des putes, encore que la différence ne soit pas toujours évidente, je n'ai finalement jamais vu un bon acteur sur une scène, si bien que je ne songeais même pas que ça puisse exister. Sur des scènes équivalentes en taille à celle du théâtre de la Huchette, j'ai vu tellement d'Elie Sémoun en herbe épancher leur fadeur que j'avais fini par admettre que dès lors qu'il montait sur des planches, un comédien, exception faite de François Rollin, était forcément mauvais. Mais là, l'honnêteté me force à rendre hommage à Xavier Lemaire, Franck Desmedt et Jeanne Antebi, pour les citer, encore que la troisième ait un peu trop tendance à Fanny-Ardantiser son élocution à mon goût, et qu'à la longue, ça tape sur les nerfs, mais c'est une appréciation toute personnelle qui ne remet nullement son talent d'actrice en cause, et encore moins ceux de ses deux comparses, d'acteurs, pour le coup.
Donc, la pièce s'installe ainsi: une idée de départ intrigante, une loufoquerie un brin onirique dont on ne sait pas s'il faut rire ou non, et trois excellents comédiens.
L'enquête tourne peu à peu au huis clos. A mesure que se révèle la véritable nature du héros, l'homme condamné à mourir, donc, le spectateur se crispe. La farce réglée au début sur le mode du conte philosophique laisse progressivement sa place à l'intrigue à suspens dans les règles de l'art, qui nous fait nous poser mille questions et tressaillir comme une pucelle au moindre rebondissement inattendu. Peu à peu s'installe donc une espèce de tension, oui, j'ai bien dit tension, c'est le mot, trois acteurs dans une petite salle miteuse et surchauffée du pire quartier de Paris parviennent bel et bien à accaparer l'attention du spectateur enrhumé, au point de lui faire oublier sa propension naturelle à geindre, et à interrompre comme par miracle le flot de glaires qui déferle de ses narines, pour le mettre, par la seule grâce de leur interprétation, dans un état de tension. Ca n'a pas l'air comme ça, mais c'est une performance qui relève presque de la magie.
Pour être vraiment clair, il me faudrait évoquer certaines scènes de la pièce, ce qui me contraindrait à en dévoiler les rouages. Ce serait dommage, car si par extraordinaire je parvenais à convaincre ne serait-ce qu'un curieux d'aller voir cette pièce, je lui niquerais son plaisir, la réussite de l'oeuvre reposant en effet toute entière sur la façon dont elle est construite. Donc je préfère m'abstenir, quitte à rester un peu flou. Sachez simplement que gazier Fourcade connaît son affaire: le texte est serré, précis, pointu, fin et spirituel, pas un mot n'est de trop, pas une réplique mal venue, et surtout, et c'est à mon avis là que se cache la fière réussite de cette pièce: une lente et progressive montée du drame, d'abord larvée dans ce qui s'apparente à une comédie, puis qui s'assume en tant que drame, jusqu'à un final grandiose qui laisse le spectateur le cul plombé au fond de son siège. Tout ça, je le rappelle, grâce à trois acteurs qui doivent avoir mon âge, interprétant le texte d'un pilier du Point-Virgule, dans un théâtre grand comme mes chiottes.
Il y a quelque chose de surnaturel la dedans, que l'on ne mesure efficacement que lorsqu'on quitte le théâtre, après avoir copieusement applaudi, et que l'on retrouve la rue, les restaurateurs agaçants, les touristes, les jeunes, les sauvageons, les odeurs de graille, bref, que l'on renoue brutalement avec la civilisation bruyante, malodorante, irrespectueuse de mon intimité et tellement éloignée de l'imaginaire tour à tour drôle et noir avec lequel le gars Fourcade a nourri son texte. Là, et seulement là, on comprend à quel point il a réussi son coup. Ce qui au passage nous apporte un début de réponse convainquant à la question de départ.
Notez bien que cette analyse n'engage que moi. La preuve, au moment où je franchissais la porte de sortie du théâtre, la morue qui me précédait déclarait au nigaud qui l'accompagnait: "C'était sympa, hein?" Lequel de répondre par un hochement de tête approbateur tout en rebranchant son portable. Tas de mous.
Une dernière chose, et pas de la moindre importance: les mauvais esprits verront sans doute dans cette critique élogieuse un échange de bons procédés: je ne paye pas l'entrée, donc je m'en sens redevable, donc je dis du bien de la pièce. Je jure mes grands dieux que ce n'est pas le cas. D'ailleurs, j'invite tous ceux qui me lisent, du moins, tout ceux qui ont eu le courage de me lire jusqu'au bout, à aller vérifier par eux même; et s'il y a des Marcels parmi eux, qu'ils sachent que des tarifs préférentiels leurs seront proposés. Si.
Théâtre de la Huchette
23, rue de la Huchette
75005 PARIS
M° Saint-Michel
Du lundi au vendredi à 21h00, samedi à 15h30.
Places de 26 à 13 euros. 50% de réduction du 11 au 28/09.
Réservations au 01 43 26 38 99 (de 17 h à 21 h)