L'amicale des contrevenants de Gauthier Fourcade, excellente pièce à laquelle j'ai récemment eu le plaisir d'assister, m'a rappelé que le théâtre n'était pas ouvert uniquement aux one-comiquedemescouilles-shows, mais aussi aux oeuvres qui racontent des histoires qui ne sont pas des sketchs sans mise en scène, interprétées par des gens qui connaissent le métier d'acteur. J'ai donc décidé de ne plus perdre mon argent en m'ennuyant dans les spectacles poussifs des comiques à la mode, et de le donner au contraire aux gens qui en ont plus besoin, et surtout qui le méritent autrement plus. Ce n'est pas sans risque, car au théâtre, une pièce sur deux est un traquenard, et si l'on passe outre les pièces de boulevard, les chieries intellos, les robert-hosseineries, les resucées de resucées de resucées de classiques et les pièces certes alléchantes mais à pas moins de 50 euros la place décente, il ne reste pas grand chose et on a intérêt de viser juste. Que je sois allé voir "La panne" au théâtre Daniel-Sorano de Vincennes est donc un signe du destin. Une histoire singulière et prenante, des acteurs de première catégorie, une salle confortable et bien climatisée, tout ça pour une vingtaine d'euros, le destin me fait clairement comprendre qu'en ce qui concerne mon avenir de spectateur, le temps des comiques de mes couilles est révolu. Fini le one-man-show, place au vrai théâtre dont je découvre aujourd'hui l'existence avec ravissement.

Imaginez trois anciens professionnels de la justice à la retraite, un juge, un procureur général et un avocat, tous les trois misanthropes et copieusement farfelus, se réunissant pour refaire les grands procès de l'histoire le temps d'agapes fastueuse arrosées des crus les plus prestigieux. Imaginez un chef d'entreprise, genre caricature de chef d'entreprise, que le destin mène à partager la soirée des trois gus sus-évoqués, lesquels, ravis de l'aubaine, l'invitent à jouer le rôle de l'accusé, pour des motifs qui restent à déterminer, le temps d'une parodie de procès. Imaginez enfin un vieux majordome taciturne, qui fait le service tout en prenant sa part de chaque bouteille qu'il sert, et dont on apprend qu'en plus d'être majordome, il fut également bourreau dans un pays étranger avant de prendre sa retraite.

Vous le voyez gros comme moi: le chef d'entreprise va se prêter au jeu, qui va démarrer dans la bonne humeur, évoluer en piège et se finir salement. L'idée est excellente, le texte la sert du mieux qu'on pouvait l'espérer, et les acteurs la magnifient. Le résultat est grandiose, tout en finesse et pourtant d'une brutalité contondante. Les cinq comédiens remplissent la scène mieux que ne le feraient dix mille clones d'Elie Sémoun, et on en vient à déplorer, à la vue de tant d'énergie et de talent généreusement déployés pour une salle aux trois-quarts vides, que les boeings d'American Airlines ne se soient pas écrasés sur Bercy au moment où Bigard était occuper à le bourrer plutôt que sur les twin towers.    

Vous les connaissiez, vous, Jacques Alric, Bernard Spiegel, Pierre Hatet, Stéphane Sandor et Denis Sylvain? Moi pas. Il est vrai qu'en matière de théâtre, mon inculture n'a d'égale que la fortune de Ruquier, mais force est de constater que si l'on ne met jamais les pieds au théâtre, et si l'on n'est pas abonné à une revue spécialisée, on n'a aucune chance d'en avoir entendu parler un jour. Télévisions et radios ne s'intéressent pas à ces gens, qui sont pourtant des pointures à nous faire désespérer de toujours voir les mêmes têtes dans les films. Réalisateurs, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer: il y a en France au moins cinq alternatives à Samy Nacéri. Et je suis sûr qu'il y en a d'autres. Certes, ce ne sont pas des jeunots, la moyenne d'âge doit facilement tourner autour de soixante ans, mais justement, c'est aussi ce qui explique la réussite de l'entreprise. Ras le cul de la petite frappe molasse qui se préoccupe plus volontiers du costume qu'elle va porter pour aller à la prochaine soirée VIP où on l'invitera que des rôles qu'elle interprète, on veut du vieux, du qu'a roulé sa bosse, du qui connaît le métier et qui sait exactement comment s'y prendre pour nous en donner pour notre argent. 

Inutile d'en dire plus, ceux que ça intéresse trouverons à la suite de cet éloge une critique plus détaillée, mais qu'on sache que de tous les spectacles dont j'ai eu l'occasion de parler dans ce site depuis sa création, exception faite de Colère, La panne est de très, très loin le meilleur truc qu'il m'ait été donné de voir. 


L'hôte (Denis Sylvain, au milieu), au moment du réquisitoire du procureur général (Bernard Spiegel, à droite), sous l'oreille attentive du juge (Jacques Alric, à gauche).

La Panne, d’après l’œuvre de Friedrich Dürrenmatt, adaptation Denis Sylvain, mise en scène Zoran Jovanovic et Denis Sylvain, jusqu’au 9 novembre 2002 du mardi au samedi à 20H45 au théâtre Daniel Sorano, 16 rue Charles Pathé, Vincennes. Tél : 01 43 74 46 28. RER Vincennes, Métro Château de Vincennes. 


Le résumé tel qu'il est vendu sur la brochure de présentation du spectacle

D’anciens hommes de loi, pétillants, malicieux et cyniques se distraient en rejugeant les grands procès de l’histoire lors de dîners pantagruéliques. Ce soir, ils ont un invité inattendu, un chef d’entreprise qui est tombé en panne de voiture près de chez eux et qu’ils vont héberger pour la nuit.

Ah! Quel délice d’avoir sous la main un sujet vivant ! Un accusé de rêve, consentant qui plus est !

Une critique assez juste trouvée sur le site la terrasse

Monsieur Gatsmann, juge retraité, invite souvent messieurs Zorn et Kummer, qui auparavant exerçaient les professions de procureur et avocat. Le majordome et ex-bourreau Pilet officie avec discrétion lors d’excellents repas, copieusement arrosés. Tous quatre ont trouvé une seconde jeunesse en décidant de professer par jeu leurs anciennes fonctions. Ils rejugent ainsi les grandes affaires : Jésus, Dreyfus, Jeanne d’Arc… Mais rien ne vaut un cas inédit pour aiguiser son esprit. Ce cas se présente en la personne de Traps, au nom prédestiné, chef d’entreprise dynamique, qui tombe en panne dans le secteur. Monsieur Gatsmann lui propose de l’héberger pour la nuit, enthousiasmé par le métier de son hôte. Les affaires, c’est en général excellent pour la justice. Le quatuor a les neurones en éveil et frémit d’impatience. L’excellent Jacques Alric compose un juge pétillant de dynamisme. Bernard Spiegel, Pierre Hatet et Stéphane Sandor, tous des acteurs confirmés, eux aussi donnent le piquant nécessaire à cette joyeuse partition, qui s’avère impitoyable et sans appel.

Traps croit d’abord s’ennuyer ferme chez ces " lettrés de la vie quotidienne ", amateurs d’art et de beau mobilier. Comme le suggère la scénographie, cet intérieur a tout de même une drôle d’allure, comme une réminiscence de tribunal avec ses colonnes et son siège perché. Traps a beau apprécier le Gevrey-Chambertin 1961, petit à petit l’idée divertissante du début devient un piège révélateur des aspects les plus noirs de sa personnalité, qui finalement éclaire sa conscience. L’intérêt de la pièce du dramaturge suisse Friedrich Dürrenmatt ne réside pas dans le suspense de l’intrigue, ou dans la réflexion philosophique, mais dans la jubilation et l’habileté déployées par ces vieux briscards des arcanes juridiques. La mise en scène de Denis Sylvain et Zoran Jovanovic déroule le fil de l’histoire comme une sympathique partie d’échecs. Une violence préméditée peut se faire jour au détour d’une petite phrase anodine, lancée avec maladresse et naïveté. " Il n’existe pas d’innocence, mon jeune ami ! " dit l’avocat fort de ses multiples expériences en la matière. Derrière chaque action se cacherait un crime, suggère le procureur. Ce pauvre Traps (Denis Sylvain) le réalise avec brutalité. Une panne de voiture, pour le meilleur – une conscience soulagée - ou pour le pire – une innocence perdue… La sentence est dure.