Dans la série "Commentons l'humour contemporain, et surveillons ses dérives":

Faut-il cesser de simuler des explosions de petits chiens de salon?


Bien évidemment. La question ne mériterait même pas d'être posée, s'il ne s'agissait de rappeler les tenants et les aboutissants de cette vilaine pratique aux plus distraits d'entre vous.

Pour ce faire, nous allons tout d'abord décrire ce qu'est la simulation d'explosion de petits chiens de salon, puis formuler quelques hypothèses à propos des principes comiques sous-jacents, afin de pouvoir établir une typologie du public auprès duquel ce spectacle a du succès. A l'issue de ce bref exposé, vous en arriverez très logiquement à la conclusion suivante: oui, il faut cesser de simuler des explosions de petits chiens de salons, parce que c'est bon, on l'a assez vu, on a peut-être un peu souri la première fois, par indulgence, mais maintenant ça va là, hein, faudrait songer à se renouveler chez Canal +, même si ça implique de faire tomber quelques têtes au passage, de toutes façons on les a assez vues aussi, depuis le temps qu'on nous bassine avec cette histoire d'impertinence, impertinence mon cul oui, ça tient plus de la gentille petite culture d'entreprise bien formalisée dans un rapport rédigé par la cellule "jeunes" du service marketing, revu et corrigé par une vingtaine de voleurs de poules du service communication, avalisé, signé, contresigné, et dûment tamponné par 3 ou 4 cocaïnomanes de la direction au cours de je sais quelle réunion hebdomadaire de je ne sais quel comité des mes couilles, pour résumer.

Et si vous n'en arrivez pas à cette conclusion, c'est que vous avez choisi délibérément d'avoir tort. Pourquoi pas. C'est un choix de vie comme un autre.

1- Qu'est-ce qu'une simulation d'explosion de petit chien de salon?

Très clairement, il s'agit ici de simuler une explosion de petit chien de salon. Pour y voir encore plus clair, il peut être utile de se référer aux définitions suivantes:

Petit:
Qui n'est pas de grande taille.
Chien:
Animal comportant des pattes, quelques oreilles, et une queue dans la plupart des cas, sauf quand on lui ôte, on sait pas pourquoi. Le chien est généralement sympathique, sauf dans sa mouture "petit de salon", ou dans sa variante éloignée "gros de banlieue". Seule ombre au tableau, le chien a une haleine qui n'évoque le menthol qu'avec parcimonie.
Salon:
Pièce de la maison bénie par les dieux de la convivialité. On y trouve de moelleux sofas, une épaisse moquette, une cheminée crépitante, et de petits chiens.
Explosion:
Drame, chaos, et désolation. Morts par centaines. Attentats. Terroristes. Nuisibles. Seules les explosions dites "de joie" ou "de bonne humeur"  ne rentrent pas dans le terrible cadre de cette définition.
Simuler:
Faire semblant de faire un truc. T'as qu'à carrer ton chibre dans la moule à madame, t'auras un bon exemple de simulation.

Si la définition des termes génériques suffit à comprendre globalement de quoi il retourne, il convient en outre de décrire plus précisément le sens que prennent les mots "petit", "chien", et "salon" lorsqu'ils sont réunis dans la locution "petit chien de salon". Dont acte:

Petit chien de salon:
Le petit chien de salon est toujours un chien, c'est-à-dire l'animal décrit plus haut. Il n'est pas sympathique non pas parce qu'il est "petit de salon", mais uniquement parce qu'il est petit, et qu'il convient de ne pas aimer les petits chiens, qui sont hargneux. Il est dit "de salon" parce qu'il y passe le plus clair de son temps, posé sur les genoux de sa maîtresse, qui est invariablement une dame, ça tombe bien. Le plus souvent, cette dame vit seule, peut-être est-elle veuve, ou divorcée, on sait pas. On ne peut pas déterminer son âge avec précision, mais on peut affirmer qu'elle a largement dépassé le cap de la puberté. Elle s'ennuie tellement qu'elle parle à son chien comme s'il s'agissait d'un bébé ou d'une dame de compagnie, c'est-à-dire soit par onomatopées, soit en le vouvoyant. A ces occasions, le chien devient comme fou, s'agite frénétiquement, en couinant pire que madame quand tu essayes de savoir ce que c'est que de simuler. Le petit chien de salon a une haleine proportionnellement plus chargée que le gros chien sympathique, ce qui le rend encore plus vilain.

Notons au passage que le "petit chien de salon" est aussi appelé "petit chien à sa mémère" par certains. Bien que d'apparence anecdotique, cette précision nous sera utile plus tard, quand il s'agira de déterminer pourquoi il ne faut pas rire aux simulations d'explosions de petits chiens de salon.

Ces quelques définitions nous permettent d'une part de nous faire une idée assez précise de ce dont on cause, mais aussi d'affirmer que le petit chien de salon est définitivement vilain, qu'on ne l'aime pas, parce qu'en plus de ses tares inhérentes pour la plupart à son emploi de dame de compagnie, il ne présente aucun des traits qui rendent le chien sympathique, qui sont, rappelons-le en vrac: la placidité, la bonne humeur, la queue remuante, le bon appétit, l'oeil vif, la majesté, la mastardise, la mafflutesse, et la truffe humide.

2- Comment simule t'on une explosion de petit chien de salon?

Pour réaliser une simulation d'explosion de petit chien de salon, il nous faut:

La préparation de la simulation d'explosion de petit chien de salon se déroule en 2 étapes. Dans un premier temps, il s'agit de planter le décor et de le  "coucher sur pellicule". Ensuite, et ça devient plus compliqué, il faut installer les explosifs, et faire sauter tout le bazar.

Plantons donc le décor:

Nous pouvons dorénavant libérer le petit chien de salon, et le renvoyer à ses activités d'une petite tape sur l'arrière-train, doucement quand même, c'est fragile.

Maintenant, il faut préparer le dispositif qui nous permettra de provoquer une impressionnante explosion:

C'est dans la boîte, elle est bonne on la garde. Merci les enfants, on remballe. Admettez qu'il s'agit d'une préparation assez simple, pour peu que l'on soit patient avec les petits chiens de salon, et que l'on aime manipuler des explosifs.

Il vous restera bien évidemment à réaliser le montage, en prenant garde que la peluche n'apparaisse qu'un très bref instant avant l'explosion, sans quoi le spectateur devinerait la supercherie, et la magie de la télévision n'opérerait pas. On vous prendrait pour un sale con d'amateur, et il en serait fini de votre carrière dans l'audiovisuel, ça serait dommage.

3- Les principes comiques

Deux principes comiques sont censés opérer durant une simulation d'explosion de petit chien de salon.

Le premier est évident, c'est le principe dit de "l'explosion de peluche avec projection de bourre en tous sens". Il s'agit en fait d'une variante du principe fondamental de comique de geste, habilement fusionnée avec une lointaine cousine du comique de situation. Le geste, c'est l'explosion, du moins la main taquine qui allume la mèche, et la situation, c'est la bourre qui vole partout, tout ça gigote en tous sens, ça flambe et ça fait du bruit, on se croirait au cabaret. Du coup, submergés par cette cataracte d'évènements, les plus lents d'entre vous perdent leur self et poussent des gémissements désorientés que l'on peut assimiler à un rire sot.

Si on s'arrêtait à cette analyse superficielle, on pourrait passer outre. Mais il y a là un deuxième principe comique, ou supposé tel,  dissimulé, maquillé, tapi sous la trame conventionnelle de l'humour d'explosion de peluche avec projection de bourre en tous sens: il s'agit du principe dit de "mépris des vieilles dames esseulées possédant un petit chien de salon".

C'est un très vilain principe, qui n'a évidemment pas été validé par les laboratoires Rollin. Il est issu de la très vaste et très navrante famille des principes de l'humour de sale con de jeune, et y est rattaché aux catégories suivantes:

  1. L'humour de sale con de jeune de glorification bruyante du "kitsch"

    Le jeune aime le "kitsch". Non, il ne l'aime pas vraiment, mais il le fait rire, alors il en consomme plein. Quand le jeune manipule du kitsch, le jeune remue furieusement la tête en poussant des gloussements sonores, bouche béante, toutes gencives dehors. Mais là n'est pas la question: il se trouve que le petit chien de salon, et surtout le modèle "Yorkshire", est kitsch dans l'esprit du jeune. En conséquence, le jeune rit à la seule vue d'un Yorkshire, avec les gloussements, les gencives, et la tête qui s'agite.
  2. L'humour de sale con de jeune de glorification bruyante de la génération X opprimée par ses aînés

    Le jeune estime faire partie de la génération X, c'est-à-dire qu'il pense ne pas avoir d'avenir et qu'il ne peut même pas exprimer son désespoir et/ou ses dons artistiques, tout ça à cause des sales vieux conformistes, qui sont de terribles oppresseurs. Alors, quand il se retrouve entre lui, le jeune se moque du vieux, de son peu de vivacité, de sa calvitie, et de ses marottes conservatrices, comme la possession de petits chiens de salons. D'ailleurs, comme indiqué plus haut, le jeune parlera plus volontiers de "petit chien à sa mémère".

Comme si ça ne suffisait pas, le principe comique de répétition est venu se greffer aux autres au fil du temps, formant somme toute un beau merdier de principes comiques très disparates. Car en effet, les simulations d'explosions de petits chiens de salon ont été diffusées et rediffusées jusqu'à l'écœurement. Au moins trois fois à ma connaissance. C'est tout de même un peu fort de café.

4- Résumons et concluons

Reste à conclure, ce qui ne va pas sans un résumé que nous allons établir à partir des quelques tableaux de synthèse suivants:

a) Le coût du dispositif

Une caméra, et un machin qui enregistre, avec tout le bordel numérique adapté, et les bonnets à longs poils dont on emmaillote les micros  149.000
Un morceau de salon

Note: Il n'est pas envisageable d'acheter un "morceau de salon", donc nous comptons ici le prix d'une maison complète, mais pas non plus la maison préfabriquée hein, la bonne maison solide avec plusieurs salons, au cas ou. Le prix comprend le terrain, tous les frais notariaux, les meubles et les émoluments de la décoratrice d'intérieur, soit 78% du total.
3.788.478
Un coussin

Note: A l'inverse, on se rattrape un peu sur le prix de ce qui précède. C'est du petit coussin bon marché. 
15
Un Yorkshire, avec pedigree, carnet de vaccination à jour, et frais de toilettage  13.500
Une peluche représentant le susdit

Note: C'est un peu cher, mais faut la faire réaliser à façon, pour que ça ressemble à l'original. On aura donc recours aux services d'Edmond Foissard, le fameux concepteur de peluches de Yorkshire des stars, alors c'est pas donné, mais c'est du bon boulot. 
37.549
5 pétards de 12

Note: Les pétards coûtent 20 francs dans l'affaire, mais il faut aussi prévoir une petite gratification pour s'assurer de la bienveillance du préfet de police local, car comme on le sait, les pétards de 12 sont interdits à la vente. 
50.020
3 mètre de mèche de 5 47,90
Un évidoir en inox

Note: on suppose ici que vous en possédez déjà un, tout le monde se doit d'avoir un évidoir.
0
Ruban adhésif 13
Total 4.038.622,90


b) Les principes comiques mis en jeu

Principe Cause
L'humour d'explosion de peluche avec projection de bourre en tous sens L'explosion de la peluche
L'humour de sale con de jeune de glorification bruyante du "kitsch" Le Yorkshire
L'humour de sale con de jeune de glorification bruyante de la génération X opprimée par ses aînés Le Yorkshire, en tant que petit chien à sa mémère
L'humour de répétition La répétition


c) Le succès rencontré par principe comique et catégorie de spectateur

Note: le succès est mesuré en degrés de poilade, sur une échelle de -4.457.103,7 à 124.478

Principe comique L'humour d'explosion de peluche avec projection de bourre en tous sens L'humour de sale con de jeune de glorification bruyante du "kitsch" L'humour de sale con de jeune de glorification bruyante de la génération X opprimée par ses aînés L'humour de répétition (dans ce contexte)
Catégorie de spectateur
Les jeunes 124.478 145 12.360 2
Les vieilles dames esseulées 1,3 0 -4 0
Les amateurs de Michel Leeb 124.478 0 0 12,47
Ma pomme 7 -4.457.103,7 -4.457.103,7 -4.457.103,7

d) Le succès global rencontré

Note: pour déterminer une note globale, on attribue un coefficient d'intérêt à chaque catégorie de spectateur, puis à chaque principe comique, et on touille.

Coefficients par catégorie:
Les jeunes -7
Les vieilles dames esseulées 0
Les amateurs de Michel Leeb 0
Ma pomme 140
Coefficients par principe comique:
L'humour d'explosion de peluche avec projection de bourre en tous sens 15
L'humour de sale con de jeune de glorification bruyante du "kitsch" -12
L'humour de sale con de jeune de glorification bruyante de la génération X opprimée par ses aînés -740
L'humour de répétition 10.780

Au total, on constate une note globale très inférieure à 27.

e) Conclusion

Les chiffres parlent d'eux mêmes: une note très inférieure à 27 pour un investissement de plus de 4 millions de francs, c'est à se demander où les dirigeants de Canal + ont fait leurs études.

Marcel de Vélo